Ô Capitaine ! Mon Capitaine !

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Arthur est un fervent naturophile. Si nous nous sommes rencontrés pour la première fois au collège, nous avons appris à nous connaître sur les sentiers bucoliques qui maillent le massif du Mont-Blanc, du causse Méjean ou des Vosges. Depuis peu, Arthur quitte les terres pour les mers. En proie à un horizon plus plat, le jeune marin abandonne ses bâtons de randonnée pour hisser la grand-voile. Dans ce récit, il nous relate sa rencontre avec un marin qui s’apprête à l’emmener, pour la première fois, naviguer jusqu’en Écosse, par-delà la mer d’Irlande.

🖋📸 Le texte et les photographies ont été fournies par Arthur.

Brèves de comptoir :

« Nous passerons te prendre avec une heure de retard, le moteur de l’annexe ne marche pas, on passe en prendre un de rechange chez le père de C ».

10 heures 30, le début du périple est lancé, le capitaine passe me prendre à mon domicile, je lui présente ma main pour lui serrer la pince, il me tend la joue pour lui faire la bise, gauchement je le salue.

Son regard sympathique et enjoué est avenant. Avec son visage rond et rieur, sa barbe de trois jours grisonnante et son sourire malicieux, il m’invite à monter à bord de sa C4 Picasso.

La chaleur est étouffante, nous craignons une nouvelle canicule. Le capitaine tente de mettre la climatisation sans succès. « Elle est sûrement foutue, me dit-il. J’en ai rien à faire des bagnoles ça sert juste à aller d’un point A à un point B, tant que ça roule, on change pas », ajoute-t-il.

À lire dans l’Agora :

Nous nous dirigeons vers le pays des Abers, dans le Finistère. Les paysages et le climat nous font déjà rêver. Là-bas, nous attend notre navire et le reste de l’équipage.

Le capitaine me parle de son parcours nautique, tout jeune avant 30 ans, il se lance avec un pote dans la construction d’un voilier habitable, cela lui prendra des années, il finira par abandonner juste avant les finitions. Ensuite il s’inscrit en club de voile et, depuis 35 ans, il en a fait des milles.

Il était cadre infirmier de psychiatrie, mais la meilleure partie de sa vie ça a été le retour aux études pour faire sa licence en science de l’éducation, maintenant pour devenir cadre ils doivent faire une licence en économie de la santé. « Tu vois ça a bien changé », lâche-t-il.

Ça fait maintenant plus de deux heures que nous roulons. Nous tentons de nous concerter avec la deuxième voiture pour nous retrouver pour le déjeuner. Nous retenons un joli port du Morbihan le long de la rivière d’Auray. L’autre partie de l’équipage est déjà attablée, ils nous attendent. Les conversations sur les expériences de navigation filent à bon train. Nous commandons tous des burgers et repartons bien alourdis en voiture.

Pour la suite je prends place à la conduite j’en profite pour rappeler ma très faible expérience. Le capitaine me répond que pour lui ce qui compte ce sont les fondamentaux. Il accorde une grande importance à la compréhension de chaque geste indispensable, comme arrêter le bateau à un taquet lors d’un amerrissage. Son expérience de pédagogue n’y est sûrement pas étrangère.

Après une courte sieste pour les passagers, la conversation se réveille de plus belle. De nouveau, notre terre de Thulé nous invite aux rêves, cela semble si loin. Les voyages lents prêtent à la contemplation, nous le savons tous dans la voiture, et les cinq à six cent mille nautiques qui nous séparent de notre destination nous promettent de belles expériences. Le capitaine, en bon chef de bord, a analysé minutieusement depuis plusieurs mois sur les cartes SHOM les solutions de trajets possibles, les abris en cas de mauvais temps, les courants, et pris connaissance des météos locales. Comme tout bon vieux loup de mer, il a pu s’appuyer sur des connaissances de proches déjà passés par là. Dans la solitude de la mer, il y a beaucoup de partage.

Le capitaine tient beaucoup à cette convivialité, à ce compagnonnage et ces échanges. La propriété individuelle et l’hypermatérialisme de notre société ne l’intéressent pas, d’ailleurs il n’a pas peur d’affirmer ses idées politiques ancrées à gauche.

Nous arrivons à l’Aber Wrach (un « aber » est un estuaire en langue bretonne) et retrouvons l’équipage précédent qui y a amené le bateau. Quelques échanges courtois s’échangent et, trop impatients, nous gagnons enfin notre beau voilier de presque treize mètres. À l’intérieur, rien a changé si ce n’est les quelques cubis de vin qui sont entassés. « Nous ne démarrerons que le lendemain », nous avertit le capitaine car la première journée jusqu’à l’archipel des Scilly sera longue et il ne veut pas démarrer avec un équipage non amariné de nuit. Il a cette carrure et cette autorité naturelle nécessaire à son rôle. Capable de trancher et de décider rapidement, d’intégrer les nombreuses variables à ce type de voyage : l’humain, le bateau, le vent, la marée… J’ai une confiance aveugle et ce voyage ne me fait nullement peur grâce à son caractère.

Arrive le moment de l’apéritif, bien attablé dans notre carré tout de bois patiné, il sort sa guitare. La musique est sa deuxième grande passion et ce voyage a stimulé son âme musicale. Les chants irlandais s’entremêlent de chansons de Servat et bien d’autres encore qui parlent toutes de la mer. Dans l’équipage nous avons également un joueur d’harmonica et une joueuse de clarinette. Nous apprenons petit à petit certains chants qui nous accompagneront tout le long du voyage et que nous finirons par chanter à tue-tête.

Dans cet aber, nous sommes entourés d’une côte durement fabriquée par la violence des vagues. Le phare de l’île Wrach à notre droite et la côte vallonnée de Landéda à notre gauche se dressent comme les Colonnes d’Hercule à Gibraltar et nous rappellent que nous partons aussi un peu à l’aventure.


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