Un Nouveau Monde

Temps de lecture : 9 minutes

Un Nouveau Monde est le second des quatre chapitres de l’album photo Ceci n’est pas un album de voyage, qui relate mon projet d’Odyssée Argentique. Au travers d’une centaine de pages, je reviens sur mon passage dans les Balkans lors d’un périple de 4 900 kilomètres à travers l’Europe, à pied et en itinérance. J’y évoque expériences et rencontres, et surtout un florilège de jolis souvenirs. Dans ce billet, vous trouverez des textes et photographies extraites de l’album.

Les mots et photos vous plaisent ? Découvrez l’album Un Nouveau Monde complet !

L’album Un Nouveau Monde pèse 560 Mo donc le temps de chargement peut-être long. 
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📔 Un Nouveau Monde/Extrait du 01 septembre, au sommet du Triglav, Slovénie

Nous, Julien que je rencontrais dans un refuge la nuit précédente, et moi-même, décidons d’une première pause au refuge Koča na Doliču, pittoresque construction de bois et de pierre de montagne sur un col coincé entre une poignée de sommets à plus de deux mille trois cents mètres du niveau de la mer. Nous payons un café à deux euros quarante, aussi mauvais qu’il est cher, et nous parcourons du bout des doigts la carte topographique pour une énième fois. Des Belges flamands nous interpellent et nous indiquent que l’ascension se pratique en Via Ferrata. Sous-entendu, équipement obligatoire. La gardienne du refuge nous souffle le contraire, le matériel de grimpe serait dispensable. Alors nous nous asseyons sur la terrasse du refuge pour nous interroger à nouveau.

Le ciel brille d’une lueur exagérée, dégagée d’un soleil puissant qui coiffe les sommets voisins et réfléchit ses rayons sur la blanche dolomite qui compose les sols de la montagne. Un vent venu du nord souffle en rafale. Quand il ne soulève pas les poussières calcaires qui recouvrent les sentiers, il nous enveloppe d’un manteau frais. À cause de ce vent justement, un autre gardien du refuge nous recommande la plus grande vigilance sur les chemins en crête qui rejoignent le sommet.

Après avoir quitté le refuge, sur les coups de treize heures, nul clocher pour indiquer l’heure du déjeuner. Seuls nos estomacs affamés que nous rassasierons de tranches de pain accompagnées de lard et de fromage. L’astre solaire brille de mille feux. Nos peaux tannées et crasseuses absorbent toutes les réverbérations de ce rideau lumineux qui nous recouvre. Entre deux bouchées de pain, nous nous retournons et apercevons le toit de la Slovénie, le Mont Triglav, l’insurmontable, l’imposant, le géant, culminant fièrement à 2 864 mètres d’altitude.

Nous traversons un tel état d’excitation que nous ne prenons plus le temps de la réflexion. Nos mouvements deviennent mécaniques, réglés à la précision. Ils nous permettent une grimpe sans encombre. Une corde, une échelle, une corde, une pente à quarante-cinq degrés, une échelle à nouveau. Nous volons vers les cieux, comme les choucas, ces corbeaux à becs jaunes qui planent à nos côtés. Entre deux épreuves, nous prenons le temps de respirer et de nous délecter du paysage lunaire qui déroule sous nos yeux ébahis. Le temps d’une photographie, d’un souvenir pelliculaire, et nous nous remettons en route. Une cinquantaine de mètres nous sépare du sommet, de la joie d’avoir gravi une pente abrupte, de plaisir de profiter d’un panorama à trois cent soixante degrés.

Julien atteint le sommet en premier. Dans ses pas, je dérobe un plaisir caché. Celui de grimper en toute impunité sur une montagne insolente, inondée d’un soleil perçant, tremblante d’une brise délicate. La température est fraîche alors j’enfile mon bonnet. La dolomie blanche luit à la lumière alors je chausse mes lunettes. Tout autour de nous s’élèvent des sommets qui, de cette hauteur, paraissent pour certains à des milliers de kilomètres. Les plus proches sont en Slovénie pour sûr. Les plus loin en Italie sans doute, en Autriche peut-être. Derrière un léger drap de brume qui flotte à l’ouest, nous remarquons l’Adriatique, dont l’apparence plate tranche les terres cisaillées des montagnes qui dorment aux pieds du Triglav. Il y a une petite cabane en métal gris brossé, genre de bivouac à la forme cylindrique dont le toit conique arbore un petit fanion, en métal gris brossé lui aussi. À côté, un homme a déballé un drapeau de la Slovénie ainsi qu’une grande bâche pour vendre aux dizaines de grimpeurs venus pour la journée une sélection de boissons, alcoolisées où non.

210901 – Autoportrait au Triglav – 46.4°N, 13.8°E

Je n’ai plus de tabac à pipe, alors Julien me paie une cigarette. Nous nous asseyons au pied de cette cabane et observons toute cette agitation. Des femmes à la tenue sportive et cintrée se font photographier par leurs époux. Un groupe d’anciens, à l’écoute de leurs rires entraînés, semblent ne plus vouloir s’arrêter de s’amuser. Sur les crêtes voisines, des files de marcheurs s’accrochent aux cordes pour escalader ou descendre le toit du pays.

Nous ne nous parlons plus. Nous sommes reposés.

📔 Un Nouveau Monde/Extrait du 28 septembre, dans la cabane de Tatekova koliba, Croatie

L’un, entre deux âges, a le crâne rasé et une allure élancée. Il est accompagné d’un berger allemand. L’autre, plus jeune, a des yeux bleus perçants et des épaules plus solides. Quand Igor et Matei pénètrent la cabane, nous adoptons des postures des plus cordiales pour nous saluer. Le jeune berger allemand, vif et vigoureux, répondant au patronyme de Réa, ne m’inspire guère. Égoïstement, je pense à mon confort pour la nuit à venir. Tous les couchages sont à même le sol, style japonais. J’en déduis donc que je dormirai aux côtés d’un chien. Ce qui ne m’enchante vraiment pas puisque même s’ils sont qualifiés de meilleurs amis de l’Homme, ils ne sont pas la meilleure compagnie pour Simon Wicart. 

Après un timide « Dober dan, moje ime je Simon », nous nous installons tous les trois autour de la table du refuge. Nous commençons à préparer notre dîner. Polenta pour ma part, casse-croûte pour la leur. Et rapidement, histoire de s’ouvrir grand l’appétit, Igor sort de son sac un petit pochon d’une herbe locale. Ainsi, l’ambiance cordiale s’estompe au profit d’une franche camaraderie. Nos yeux rougissent et nos langues se délient. Le cannabis provoque un effet socialement agréable. Il décontenance notre bien séance, nous fait oublier notre politesse, nous retire tout masque social, et nous rend à nous-même. 

La conversation n’en finit plus. Igor est un moulin à paroles. Dans son anglais impeccable, il m’expose sa passion pour le monde militaire. Il explique avoir commandé un sac des marines américains sur eBay ; il raconte la fois où accompagné d’un ami, ils se sont retrouvés piégés dans une tempête de neige au beau milieu du Velebit ; il décrit la manière dont il s’est automédicamenté pour soigner un début de gangrène ; et plus grande fierté, il relate le jour où il s’est lancé le défi de parcourir à pied et sans pause trente kilomètres chargés d’un sac de trente kilogrammes. 

Igor m’explique aussi qu’avoir quarante et un ans en Croatie signifie avoir grandi pendant la guerre. Avec une étrange mélancolie, son visage s’aggrave. Les rires disparaissent soudainement et un air sérieux remplit la pièce, désormais éclairée de bougies. 

Âgé d’une dizaine d’années, Igor raconte qu’à Zadar, le quotidien était arrosé de bombes tombées du ciel. Beaucoup de ses amis d’enfance avaient péri dans des explosions, des effondrements. On ne mangeait pas tous les jours à sa faim, mais ça n’était pas si grave me précise-t-il, puisque la peur broyait l’estomac et en faisait oublier certains repas. Aussi, pour le gosse qu’il était, collectionner les balles perdues était devenu un loisir plus accessible qu’une collection de billes ou de cartes à jouer. Il me conte enfin les souvenirs qu’il retient des soldats ennemis qui emmenaient des proches en montagne, à quelques pas d’ici, pour des soi-disant travaux forcés. Quand la bura soufflait, il me précise que l’on pouvait entendre la détonation des coups de fusils. Les petits n’étaient pas naïfs. Ils savaient que les travaux forcés n’existaient pas. Ils savaient que les exécutions existaient. 

Igor pose le joint presque terminé dans le cendrier. Il exhale une épaisse fumée de ses poumons et remplit la pièce d’une savoureuse odeur de cannabis. Dehors, la nuit a définitivement remplacé le jour. Les bougies continuent de brûler et les flammèches de danser. 

210928 – Matei et Igor – 44.4°N, 15.3°E

Après ces récits, le silence devient lourd. En aucun cas Igor, joyeux luron qu’il est, aurait voulu plomber l’ambiance. Mais évoquer de tels souvenirs doit probablement le soulager. L’aider à évacuer les souffrances qu’il a endurées. Combattre d’horribles souvenirs qui peut-être le hantent. Ma gorge se noue. Je ne sais pas si je suis sujet au THC où à la voix tremblante de mon compagnon. Je ne parviens plus à parler. De toute manière, je n’ai pas les mots pour le rassurer. Jamais je n’ai connu la guerre, jamais je n’ai perdu un proche dans un quelconque affrontement, jamais je n’ai connu la faim, jamais je ne pourrais comprendre ce qu’il a traversé. Alors je préfère l’écouter, c’est la seule chose que je puisse lui proposer. 

Je suis incroyablement chanceux d’avoir grandi en temps de paix. 

📔 Un Nouveau Monde/La Vie en Couleurs

📔 Un Nouveau Monde/Extrait du 27 novembre, noyé dans les campagnes albanaises

La Terre est apocalyptique. Chaque pas devient une lutte contre les éléments. Je progresse lassé de cette scabreuse situation, à la recherche d’un quelconque abri de fortune. Dès fois, c’est raté et je dois planter ma tente sous le toit du monde, ce ciel humide et bruyant. Je trouve un champ, noyé dans les eaux qui coulent en abondance. Les sardines s’enfoncent facilement mais ne tiennent pas. Le sol est trop imbibé. Comme si Gaïa me refusait la nuit à venir, elle dégueule mes sardines de son sol. Insolant. 

D’autres fois, je trouve les ruines d’une bâtisse en construction, où un toit perméable repose sur deux murs et un sol bétonné. Érosion ou mauvaises fondations, des flaques par dizaines jonchent le sol. Je dois redoubler d’attention et trouver le seul et unique mètre carré qui n’est pas pris par les eaux pour monter ma tente. 

211201 – Neige – 40.7°N, 20.3°E

Je ne prends ni pause ni photographie. Pour me maintenir au chaud, mon corps consomme une quantité démesurée de calories. Pour une raison que j’attribue au froid, mon appétit s’affaiblit. Je mange peu et je ne parviens probablement pas à maintenir un bon équilibre nutritionnel. À seize heures trente, une fois la nuit tombée, rapidement je m’endors lorsque j’essaie de bouquiner. Le confort et la chaleur de mon Lestra, dans lequel j’emmitoufle mon corps épuisé, sont un nid de velours. 

Je réfléchis à mon itinéraire que je ne cesse de modifier. J’envoyais un message à Paul pour l’interroger sur les applications météo qu’un bon montagnard utiliserait pour prévoir les prochaines précipitations. D’après ses conseils, je télécharge Windy qui, après moult vérifications, m’indique que des chutes de neige sont prévues dans les jours à venir. Fini les cols à mille six cents mètres, je vais me cantonner aux routes qui longent les montagnes si je ne veux pas mourir de froid. 

Avant de m’endormir pour la nuit, je pense avec mélancolie à mon séjour à Tiranë. À ses nuits si singulières en auberge, en compagnie d’Agathe et Marius, des Indiens au business culinaire. Je souris et coule dans un long voyage, celui de la nuit, celui du sommeil. 

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À Alexandrie, tous les détails comptent

Temps de lecture : 8 minutes

Chez Gaby, Alexandrie, Égypte, le 15 février 2022. Je suis à deux jours d’achever un voyage d’un mois à travers l’Égypte, moderne, antique, urbaine, rurale, fertile, désertique. Au Caire, même pas vingt-quatre heures après mon arrivée, je n’aurais jamais osé penser qu’un pickpocket accaparerait mon smartphone. Par dégoût peut-être, par envie de vivre une nouvelle expérience sans doute, j’avais entrepris la suite du voyage sans remplacer l’objet négligemment perdu. Je vous livre le fruit de mon expérience.

Les photographies glissées dans ce billet ne correspondent pas à mes propos, mais proviennent toutes de mon séjour à Alexandrie, courant février 2022. Toutes ont été capturées à l’argentique.

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La découverte

On découvre un monde qui avait disparu. On s’extasie des sons, on s’imprègne des couleurs, on s’inspire des expressions, on s’enivre des odeurs, on s’enchante du toucher. Sorti des ténèbres, éclairé par d’innombrables lumières, le théâtre de la vie se précipite. À peine prend-il le temps de commencer qu’il se remplit d’un nombre infini d’émotions et de sentiments. L’œil se vivifie et roule côté cour, côté jardin. Il se balade et guette la Terre, d’une manière nouvelle, inexplorée. Inconsciemment, l’Homme devient le phénix qui renaît de ses cendres.

On devient attentif à des détails qui jadis nous auraient échappé, pareils au soufflement d’une invisible bise d’été. Les souvenirs éphémères prennent du relief. Ils s’élèvent face à nous comme l’on a bâti des gratte-ciel. La plus banale broutille, le plus négligé détail, la plus insignifiante vétille, affichée au grand jour ou cachée dans l’ombre, devient dans son ensemble une histoire nouvelle, sans précédent ni équivoque.

Je m’égare dans la petite rue El Horryaau, en plein cœur d’Alexandrie, en Basse-Égypte. Il s’agit d’une petite rue grouillante, au pavé meurtri par le temps et aux murs caressés par la poussière. Au numéro vingt-deux, un écriteau en bois indique le nom d’un bistrot : « Chez Gaby ». Le restaurant est une pièce profonde, à la décoration teintée de rouge et de vert et aux fenêtres calfeutrées derrière d’épais rideaux. Des lanternes fixées aux murs filtrent une lumière jaune, épaisse et chaleureuse. Il y a aussi quelques tableaux et chandeliers. Au plafond, un parquer soigneusement lustré protège du ciel. La salle est comble, éprise d’une chorégraphie gracieuse, fruit de murmures discontinus et de va-et-vient ininterrompus. Le comptoir est une large dalle d’un marbre luisant, derrière laquelle les serveurs mènent la danse.

À ma gauche, un homme au regard hagard et globuleux, caché derrière de petites lunettes rondes à bords noirs, déguste une Heineken. À ma droite, une femme au visage couvert d’un hijab auburn, aux formes généreuses, aux doigts boudinés et terminés d’ongles méticuleusement vernis, satisfait son féroce appétit à l’aide des deux mezzés — fouls et falafels — disposés devant elle. Les détails comptent. Tous, posent les prémices d’une histoire intemporelle qui ne durera qu’un soir.

Depuis trois semaines, je nage dans l’immense marmite du monde ultra-connecté sans l’usage du Graal technologique, prolongement de vie électronique. En d’autres termes, celui qui sert à rassurer parents et amis. Aussi, celui qui connaît le taux d’humidité de La Havane pour les sept jours à venir ; celui qui propose l’itinéraire le plus court, ou le moins long, avec ou sans péage, pour rallier un village aux confins de la Corrèze à une mégalopole nippone ; celui qui assouvit notre inépuisable satiété égocentrique, sans cesse nourrie de selfies, stories ou autres hashtags ; celui qui joue sans limite musiques et vidéos, sans que l’on ne prenne le respect d’identifier l’auteur du contenu parce que « mince c’est allé trop vite, je n’ai pas eu le temps de noter le nom de l’artiste ».

Il y a trois semaines, des doigts malicieux se glissaient dans l’un de mes poches, et dérobaient dans la plus grande discrétion ce que j’avais osé considéré comme indispensable au voyageur.

L’homme à ma gauche vient de couper, au moyen d’un couteau de table en acier comme on en trouve dans tous les restaurants, ses spaghettis. L’italien que je ne suis pas frôle l’arrêt cardiaque. Tous les détails comptent.

L’émancipation

On apprend ou on réapprend la vie. On se munit de ce vieil objet, que certains dénommeraient sans ambiguïté grimoire ou codex, que d’autres, plus modernes, appelleraient simplement cahier.

En somme, un artefact fourni de feuilles de précieux bouts de papier, pliables, fragiles, friables, inflammables, sur lesquelles fleurit du bout d’une plume une palanquée de lettres qui, mises bout à bout, donnent naissance à des mots, des phrases, des paragraphes, des idées.

On y note nos journées, nos rencontres, nos émotions. On y parle de la pluie et du beau temps, de notre rapport au monde. Le cahier devient notre ami, celui à qui on ose raconter, à qui on ose se confier. Mon cahier enregistrait les premières impressions de visites historiques comme Philæ, Abou Simbel, Efdou, Hatchepsout ou encore la vallée des Rois. Il illustrait aussi des moments singuliers, à l’image du quart de final de la Coupe d’Afrique des Nations 2022, un match opposant l’Égypte au Maroc. Enfin, il recevait des sentiments, amour, peur, colère, tristesse, honte, joie. Des choses que l’on brûle d’envie de partager, des choses parfois difficiles à avouer.

Aussi, sur quelques-unes des pages de cette précieuse matière, les mots ne forment pas toujours des phrases. Ils sont rédigés de manière horizontale certes, mais par instants verticale, oblique, incurvée. Ils illustrent de petites ruelles et de grands boulevards, de minuscules régions et d’immenses contrées, des mers indomptées et des rivières domestiquées, des plaines agricoles et des montagnes chevronnées. Ils indiquent un musée, une gare, un café.

Cette science, savamment orchestrée, devient le bonheur de nos doigts qui parcourent cette représentation du monde, insolemment figé sur le papier. D’une manière surprenante, la carte devient une véritable alliée, rassurante puisqu’elle permet de nous situer, délivrante puisqu’elle permet de nous évader.

Mes cartes, je les ai lues, décryptées, pliées, déchirées, crayonnées. En Égypte, à Alexandrie ou ailleurs, elles demeuraient de fidèles alliées. Elles devenaient des manières abstraites de retenir des lieux, des recommandations, des idées.

Dans le brouhaha du restaurant, les enceintes soufflent Nights in White Satin des Moody Blues. J’aime cette musique, sa poésie, son rythme.

L’homme qui coupait ses spaghettis au couteau vent de régler l’addition. Il a rincé le service d’un pourboire d’un billet de cinquante livres égyptiennes, environ deux euros et cinquante centimes.

Un nouvel homme le remplace. Il est plus âgé. Son crâne dégarni et ses verres grossissants n’abandonnent aucun voile à sa peau blanche et suante. Sans même échanger quelque signe avec les serveurs, on lui tend un verre. Le temps d’une cigarette, et il y renverse deux doigts de whisky Johnny Walker Black Label qu’il arrose allègrement de Dasani, la Cristaline égyptienne. Il ne pose pas énormément de questions. Simplement, ses yeux roulent de long en large. Enfin, il s’adresse à Roxanne, la patronne du troquet. Leur rire est complice. Ils se connaissent. Il est un habitué. Tous les détails comptent.

Redécouvrir la vie d’Alexandrie

« C’est effroyable », m’a-t-on répété. « C’est incroyable », m’a-t-on confié. L’apparente complexité de cette situation devient un jeu d’enfants. On imagine les habitudes des anciens, ceux qui, des générations durant, ont usé de la magnificence de la nature pour exister.

Pas plus tard que dans la matinée, je m’installai en terrasse d’un estaminet des rues sombres et poussiéreuses de la ville. Quel bel exercice a été le maniement du stylo sur le cahier, s’inspirant du barista qui voulait m’extorquer vingt livres égyptiennes pour un café qui en valait dix ; de ces hommes usés, aux mouvements lourds, qui agitaient des poignées de dominos ; de cette jolie blonde, « allemande ou hollandaise », commençais-je à m’interroger avant qu’elle ne saute dans un taxi ; de ce gamin à vélo, transportant sur ses frêles épaules des tiges de fer filetées de plusieurs mètres ; de ces policiers préoccupés au dévissage d’une ampoule trop haut perchée, qui selon eux ne méritait pas de briller à une heure si lumineuse de la journée.

Sur le chemin du retour, je me posais la question : « ces gens-là, y aurais-je seulement prêté attention si j’avais eu les yeux rivés sur une dalle lumineuse » ?

Et sur ce même chemin, il a fallu m’orienter. Le soleil, rutilante boule de feu qui traversait nonchalamment l’azur d’Alexandrie, « ne se lève-t-il pas à l’est pour se coucher à l’ouest ? », m’interrogeais-je à l’observation du ciel.

Admettant la fatalité de ce marathon solaire, ajouté à l’usage d’une carte papier, ne devenait-il pas aisé de repérer le nord et le sud, de finalement positionner l’ensemble des points cardinaux, et donc de tracer son itinéraire ? Il me fallait remonter, en direction du nord, la rue empruntée par un tramway et qui longe l’enceinte de la Colonne de Pompée. Ensuite, au carrefour, il me fallait tourner vers l’est en direction de la Gare centrale. Je continuerai de suivre les lignes du tramway et j’y abandonnerai une mosquée, dont le nom inscrit en arabe m’échappait. Mais je ne pourrai pas me tromper. À la gare, il me fallait prendre en direction du nord, en direction de la côte, à proximité de la cathédrale Saint-Marc, où se trouvait mon auberge. Tout apparaissait comme une évidence.

À Alexandrie ou ailleurs, osons

En fait, aux personnes qui me soutiennent que la perte d’un smartphone est une situation effroyable ou incroyable, je leur réponds qu’il s’agit aussi d’accepter l’essence même du voyage. Savoir se perdre pour se retrouver. Ne pas sentir la crainte d’abandonner le monde, pour mieux le comprendre et l’observer. Inscrire l’ennui au registre des vertus, prendre le temps d’apprécier.

Lorsque je décide de m’avachir sur l’un des douillets tabourets de cuir qui ceinturent le bar, la femme à ma droite échange sa place avec celle de son mari, alors à sa droite. Dans les pays musulmans, un inconnu ne peut pas s’installer aux côtés d’une femme mariée, sans le consentement de son époux. Tous les détails comptent.

L’affranchissement de la boîte de Pandore, n’est pas seulement un plaisir littéraire, ni géographique. Il est un plaisir entier, complet. Pensons-nous à ces baroudeurs d’autrefois qui quittaient familles, amis, foyers, habitudes, routines, terres natales, avec comme frugal moyen de communication un mystérieux cybercafé, une désuète ligne téléphonique, un simple télégramme, un aléatoire courrier, ou bien pire, un malheureux pigeon voyageur ? Abandonner la futilité de ce si pratique objet, c’est s’abandonner au temps. C’est accepter la perte, la déambulation, l’erreur. C’est vivre dans une autre dimension, toute aussi réelle, mais à des années-lumière d’une crise sanitaire, d’une révolution afghane, d’une crise politique russe, d’un réchauffement climatique, et que sais-je encore ? C’est se déconnecter du monde, vivre l’instant. C’est éprouver le début d’une pérégrination sans concession, simple, subtile, à l’anxiété évaporée dans les somptueux nuages de la connaissance.

Alors, pour un prochain séjour, une future découverte, aventure, exploration, tentons de nous détacher de cette terrible et esclavagiste machine. Ouvrons iris, tympans et narines. Gouttons de ce nouvel univers. Osons.

Le bar s’est vidé et deux femmes, blondes et tatouées, visiblement d’un ancien satellite d’ex-URSS à entendre leur accent de l’est européen, demeurent. Alors qu’une cascade de vin rouge arrose leurs verres secs comme le désert, des sourires s’échangent et des regards s’élancent. Je lorgne l’étiquette et y découvre un dessin semblable à un hiéroglyphe. Peut-être le raisin est égyptien. Tous les détails comptent.

Journal de bord

Ne loupez pas les prochains billets et inscrivez-vous au journal de bord. Je ne raffole pas des spams, vous ne serez pas noyés de mes pérégrinations!

La Montagne

Temps de lecture : 7 minutes

La Montagne est le second des quatre chapitres de l’album photo Ceci n’est pas un album de voyage, qui relate mon projet d’Odyssée Argentique. Au travers d’une centaine de pages, je reviens sur mon passage dans les Alpes lors d’un périple de 4 900 kilomètres à travers l’Europe, à pied et en itinérance. J’y évoque expériences et rencontres, et surtout un florilège de jolis souvenirs. Dans ce billet, vous trouverez des textes et photographies extraites de l’album.

Les mots et photos vous plaisent ? Découvrez l’album La Montagne complet !

L’album La Montagne pèse 660 Mo donc le temps de chargement peut-être long. 
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📔 La Montagne/Extrait du 02 juillet, au désert de Platé

Je vise le passage du Dérochoir, à 2 220 mètres d’altitude, et à un kilomètre soixante-dix du col de la Portette. La neige recouvre toute la vallée certes, les pentes s’inclinent par instants à cinquante pour cent certes, mais je suis équipé de crampons et de bâtons. Que pourrait-il bien m’arriver ? Je ne prends même pas le temps de capturer une quelconque photographie et me lance dans cette traversée. Parce que je suis un éternel feignant, je préfère un passage en balcon, risqué je l’admets, mais évitant de descendre dans le creux du désert pour remonter au Dérochoir. Aucune trace n’est apparente. Les aventuriers des cimes auxquels je faisais allusion ne sont probablement pas passés par là. Mais une fois encore, que pourrait-il bien m’arriver ?

Mes premiers pas sont francs. Je prends un malin plaisir à progresser sur ce manteau d’ivoire qui s’apparente finalement plutôt à un tapis verglacé. Je pousse sévèrement sur mes crampons pour fixer mes appuis au sol, j’use de mes bâtons avec parcimonie pour ne pas perdre l’équilibre. Sur de brefs passages, le terrain est tellement pentu que je me prends pour un dahu.

Le vent se lève et souffle sur mon visage suant. Le ciel demeure d’un bleu éclatant, mais une ribambelle de cumulus vient moucheter sa pureté. Le disque solaire, projeté haut dans les airs, reflète ses rayons contre le blanc immaculé de la neige sur laquelle mes pieds reposent. Je m’arrête, je souffle, j’écoute un silence immobile qui n’a de beauté que sa musique inaudible. Puis je reprends, doucement, et toujours suant.

210702 – Direction Dérochoir – 46.0°N, 6.7°E

Je n’ai croisé âme qui vive depuis la veille. Étonnamment, les oiseaux ne chantent pas ce matin et les bouquetins que j’observais hier ont disparu.

À mi-chemin, quand je ralentis pour m’offrir ce constat, je comprends rapidement que mon crampon gauche ne s’est pas correctement enfoncé dans la glace.

C’est la chute.

Tout s’affaisse, je perds en altitude, la gravité n’a plus de sens. Mon corps et mon sac à dos se retrouvent à terre. Mon esprit ne parvient pas à réaliser ce qu’il se passe. Tout s’exécute tellement rapidement que les heures pourraient se transformer en secondes.

La pente est rude, naturellement je glisse. Un mètre. Deux mètres. Trois mètres. Huit mètres peut-être. En l’espace de maigres secondes, mon esprit rattrape mon corps. J’ai le temps d’apercevoir les roches qui m’attendent plus bas, à vingt mètres je suggère. Fracture ouverte, trauma crânien, je glisse sur la neige froide qui rentre dans mon short, je prends de la vitesse, je dois agir avant de penser au pire. Par un réflexe qui me surprend autant que cette chute, j’use de toute la force de mon épaule droite pour planter mon bâton dans le sol. Je regarde la pente qui dévale sous mes fesses, je continue de glisser mais je ralentis. La sueur perle sur mon front illuminé du soleil qui me surveille. Le vent devient froid comme cette neige dans laquelle je me noie. Mon bâton est profondément enfoncé, mais il s’est plié à quatre-vingt-dix degrés. Quand je me retourne pour analyser la situation, je vois mon bras tendu, accroché à ce fin morceau d’aluminium qui menace de lâcher à tout moment. Je profite de cette pause pour creuser, à l’aide de mes crampons, une marche qui me permet de me remettre sur pied.

Je me relève et guette mon bâton, l’air las. Je n’ai pas vraiment peur, je suis presque amusé. Mon esprit s’embrume de sentiments contradictoires. Joie, tristesse, courage, effroi, ataraxie, anxiété. Puis un léger sourire fend mon visage. Je ne sais que faire. Avancer ou reculer. Poursuivre jusqu’au Dérochoir ou descendre la vallée, jusqu’au chalet de Sales. À vue d’œil, il doit me rester une demi-heure avant d’atteindre le passage. Je range mon bâton cassé, ce sauveur. J’abandonne l’idée du chalet et poursuis ma progression hors des sentiers battus. En revanche, je réfléchis chaque pas. Je prends le temps et redouble de vigilance.

210702 – Mont Blanc – 46.0°N, 6.7°E

📔 La Montagne/Extrait du 22 juillet, dans la vallée de la Linth, Suisse

Je pleure d’émerveillement, pour la seconde fois.

Je descends de la petite chaîne du Malor pour fouler une veine boueuse qui serpente entre d’immenses sapins. Je ne parviens pas à discerner les cimes, trop hautes perchées pour mon regard concentré au sol. Je ne parviens pas non plus à comprendre le paysage, noyé dans les ténèbres de cette forêt dense et sombre.

Enfin, une lueur s’abat sur mon visage. Une lueur divine, un halo de bonheur. Je viens de poser le pied sur l’herbe fraîche et ensoleillée d’une clairière. Une surprenante montagne, comme verticalement striée au couteau, s’élève au bout de l’espace nu et bouscule l’orographie. Elle est un mur immense, de plusieurs centaines de mètres de hauteur, qui court avec précipitation vers un ciel bleu, moucheté d’agréables cumulus. Chaste de toutes interventions humaines, la forme de ces roches conserve une pureté originelle. Chaque entaille est le fruit d’une mûre réflexion, portée sur des millions d’années.

210723 – Muttseehütte – 46.9°N, 9.0°E

Je me redresse et contemple. Les rayons du soleil flirtent avec l’aurore et caressent mon visage. Le vent ne souffle guère, emprisonné dans les forêts de conifères qui se dressent à l’entour et me protègent. Plus bas dans la vallée, la Linth et ses eaux remuées explosent contre les parois rocheuses, abandonnant des sonorités tumultueuses. Mes yeux fixent la montagne et à la paisible vitesse d’une couleur qui se réchauffe graduellement, une larme de joie descend le long de ma joue. Ma gorge se noue. Je ne trouve ni les mots, ni les mouvements. Je demeure statique et j’attends. Je veux m’enfoncer dans ce paysage. Je suis ému par cet écrin de beauté. Et je pleure. 

📔 La Montagne/Extrait du 22 juillet, au buron de Gus, Italie

Au réveil, je découvre mon carnet de notes sorti de ma banane. Étonnant, il y est normalement toujours rangé pour le protéger de l’humidité. Je songe aux conditions dans lesquelles je montais ma tente la veille. J’arrivais au buron de Gus vers quatorze heures. J’avais commencé à boire à ce moment pour m’arrêter au début de la nuit, vers vingt-deux heures peut-être. Je me rappelle surtout cette immense lune ronde, blanche, qui rendait majestueusement à la prairie bucolique de Valbona une poussière blafarde. C’était joli.

J’ouvre mon carnet pour tenter de dénicher une information, une poignée de notes qui expliquerait les raisons de mon école buissonnière. Je veux savoir si j’ai gribouillé quelques mots dans mon carnet, si j’ai décrit un peu de cette soirée d’anniversaire — celui de Gus — à laquelle je fus fortuitement invité. Aussi, avec l’alcool, peut-être y trouverai-je une écriture introspective, une révélation profondément enfouie, fondation de ma personnalité, secret inavoué, justification de mes goûts, de mon choix de vie.

« Je suis ivre de cette soirée. On a pensé m’apprendre à cuire des pâtes mais je connaissais la recette. Les Italiens ne m’auront pas comme ça. On m’apprend pas à cuire des pâtes. Je sais très bien qu’il ne faut pas mettre de crème dans les carbos déjà.
Mon ventre gargouille de toute cette bière blonde au goût de pisse mais bienvenue en ces temps de pérégrinations si pauvres en éthanol.
Je suis fatigué. Je vais dormir maintenant ».

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Douce France

Temps de lecture : 7 minutes

Douce France est le premier des quatre chapitres de l’album photo Ceci n’est pas un album de voyage, qui relate mon projet d’Odyssée Argentique. Au travers d’une centaine de pages, je reviens sur le début d’un périple de 4 900 kilomètres de Tours à Athènes, à pied et en itinérance. J’y évoque expériences et rencontres, et surtout un florilège de jolis souvenirs. Dans ce billet, vous trouverez des textes et photographies extraites de l’album.

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📔 Douce France/Extrait du 07 mai, à Tours

Le départ, je l’avais. La date, je la connaissais. J’avais potassé les chemins et région que je comptais traverser. J’avais lu beaucoup de ressources sur le web, à propos de la Via Alpina, de la Via Dinarica, la Via Adriatica, à propos des ours dans les Balkans, de la météo potentiellement froide en Albanie à partir d’octobre. Physiquement, je ne m’étais jamais senti aussi prêt. Tous les jours depuis l’hiver dernier, j’enchainais des séries de pompes et d’abdominaux pour conserver la forme.

Mais ce matin, lorsque j’observe la cafetière lâcher son terrible sifflement, je comprends que je ne suis pas prêt. Je deviens craintif. L’anxiété que je combats depuis des années me gagne à nouveau. Je me sens pareil à un nain face à un géant. Je m’interroge sur mes choix. Je pense à toutes ces personnes qui vont me manquer. Hier soir, nous étions une bande d’inséparables copains autour d’un large plateau de bières, de saucissons et de bonne humeur. Ce soir, je serai planté quelque part en bord de Cher, plongé dans une profonde impression de solitude, coincé entre mon duvet et un bol de nouilles chinoises.

210507 – Marion, Simon et Sandra – 47.4°N, 0.7°E

Puis, je me rappelle partir pour une itinérance de cinq mille deux cent kilomètres à travers la France, les Alpes, les Balkans, la Grèce. Chacun son loisir après tout.

Je prends chacun des copains dans mes bras. Je les serre d’une étreinte digne de la force d’un demi- Dieu. Je confie à Lisa que je serai bientôt rentré. Je réserve un baiser pour les garçons. Accolades, embrassades, je me mets un pied devant l’autre. Je ne me retourne pas, par crainte de craquer. Je m’en vais. Je suis libéré.

📔 Douce France/Extrait du 27 mai, chez Chien Fou

Matthieu est comme un enfant lorsqu’il met les pieds dans l’enclos des cochons. Et les cochons à leur tour sont comme des enfants quand ils comprennent que Matthieu apporte le dîner. Quand les bêtes se précipitent sur le lait de chèvre mélangé à une palanquée de céréales, le jeune fermier se penche sur l’un d’entre eux et allonge ma main le long de la colonne vertébrale de l’animal. Doucement, d’un geste qui ferait presque frissonner de sensualité, il descend ses doigts de la nuque aux fesses. Et soudainement, la magie opère. La queue du cochon, connue comme étant la copie conforme de l’indispensable objet aux bouteilles de vins, se détend et perd de son tourbillon. La queue, rosée et légèrement velue, devient aussi droite et raide que mon stylo. J’hallucine. À mon tour, je suis comme un gamin. Devant un spectacle de cirque cette fois-ci.

« Les cochons sont les animaux les plus intelligents de la ferme. Chaque saison, ils nivellent le terrain ». Matthieu pointe alors la parcelle voisine, excessivement plate. « Tu vois celle-ci, elle était en pente avant. Ni la nature, encore moins l’homme, a changé son niveau. C’est les cochons. Je ne sais pas comment, mais ils ont réussi à niveler toute la partie autour de leur gamelle. Ils m’épatent. Pour combattre la chaleur, ils redoublent d’ingéniosité. L’été dernier, ils ont réussi à construire un talus qu’ils ont recouvert de fourrage. Ça les mettait à l’abri du soleil. Incroyable. Ils m’épatent je te dis ».

Sur le chemin qui nous ramène à la maison, dans l’atmosphère d’une journée qui se termine sous les derniers rayons d’un soleil en pleine descente, Matthieu poursuit sa tirade sur les cochons. « Les anciens, la première fois qu’ils sont passés à la ferme, ils étaient étonnés de voir que nos cochons avaient encore leur queue. À l’ancienne, le cochon était l’animal négligé de la ferme. Tu le foutais dans un petit enclos, tu lui filais tes restes à bouffer, forcément, il devenait agressif et partait croquer la queue du voisin. Quand c’était pas la sienne d’ailleurs. Ici, on leur donne l’espace, on les change de parcelle, on leur donne de la bonne nourriture. Ils n’ont pas le temps de se chamailler. Ils n’ont pas le temps de se bouffer entre eux. Mais le plus intéressant dans cette histoire, c’est que les anciens comprennent. Ils sont ravis de voir que des jeunes comme nous s’installent, et qu’on puisse apporter autre chose. Comme prouver que les cochons ne se bouffent pas la queue pour le plaisir par exemple. On a finalement une honnête et véritable transmission de savoirs. C’est aussi ça qui donne du sens à notre métier aujourd’hui ».

Journal de bord

Ne loupez pas les prochains billets et inscrivez-vous au journal de bord. Je ne raffole pas des spams, vous ne serez pas noyés de mes pérégrinations!

📔 Extrait du 03 juin, au Puy-en-Velay

Le réveil est brusque, brutal même. Il est cinq heures passées de quarante-cinq minutes lorsque les téléphones sonnent et les corps s’éveillent. Je suis tiré d’un sommeil profond, fruit d’une nuit propre sur un matelas moelleux.

Restrictions sanitaires obligent, le petit-déjeuner est servi au lit. Sommaire, un grand bol de café bouilli, une poignée de tranches de pain rassis et du beurre doux à en faire pâlir les Bretons. Dans le grand dortoir où nous sommes installés, des murmures surgissent à travers la brume des pèlerins mal réveillés.

« Tu sais où se trouve la cathédrale ? La prière est à sept heures ».

Il est sept heures et nous pénétrons dans Notre- Dame du Puy, cathédrale du Puy-en-Velay. À en observer les personnes rendues ici, on ne peut se tromper, toutes sont venues chercher à travers la bénédiction du clergé la force et le courage nécessaire à endurer les mille cinq cents kilomètres qui séparent de Saint-Jacques-de-Compostelle.

Comme beaucoup des prières auxquelles j’ai assisté, celle-ci ne déroge pas à la règle. Elle est longue et fastidieuse. Un homme vêtu d’une large écharpe verte raconte la vie du Christ, explique qu’il faut se libérer de ce qui nous rend escale pour devenir heureux. Il détaille qu’en partant marcher, nous ne serons esclaves que de nous-même et donc heureux. En fait, il est beaucoup question de bonheur et d’esclavage j’ai l’impression. Il est sept heures et quinze minutes quand je regarde ma montre. Je me laisse bercer par la voix douce et suave de l’homme ecclésiastique. Et je ne comprends pas ses mots. Je me demande si ça n’est pas l’esclavage qui, en fait, rend heureux. En conclusion, je ne l’écoute plus vraiment. Je fais acte de présence. Je chauffe le banc pour les prochains pèlerins. Pour déculpabiliser de ma flagrante inattention, je me dis qu’il ne s’agit probablement pas du meilleur horaire pour en apprendre sur la vie du Christ.

À l’issue de la prière, je croise une sœur. De petite taille, frêle, aux rides tirées par l’âge mais adoucies par la sagesse. De ses doigts fins, elle me propose un morceau de papier blanc, plié en quatre.

« Tiens mon fils, emporte ce message avec toi. Il s’agit de l’intention d’un pèlerin. Tu peux la lire, la déchirer, la brûler, ou alors la déposer en chemin ».

Sans un mot, je prends le papier qu’elle me tend et dodeline mécanique de la tête. Je ne sais pas ce que je fais mais je le fais. Je lis dans les yeux de cette sœur une émotion qui témoigne de la confiance qu’elle me porte à cet égard. Je ne sais pas pourquoi, mais je lui dois bien ça. Je le déposerai à Athènes.

📔 Douce France/Extrait du 03 juin, au Malpassant

Avec amusement, je remarque de l’autre côté de la vallée le Château Richard, mille quatre cents mètres de haut, où Géraud et moi montions notre camp la veille. Onze kilomètres à vol d’oiseau, vingt-sept à l’usage de mes jambes.

210615 – Géraud au petit matin – 45.6°N, 5.8°E

Les aiguilles tournent et les derniers nuages s’enflamment. Un rouge pur, digne ambassadeur des lumières chaudes des doux crépuscules d’été. Petit à petit, les villes et villages qui bordent le lac s’illuminent. Méry, Sonnaz, Voglans, Viviers-du-Lac, Aix- les-Bains, Mouxy. De petites étoiles apparaissent massées dans les grosses bourgades, éclatées dans les petits hameaux. Le ciel brûle désormais. Il est victime d’une majestueuse déflagration.

Le disque solaire vient de disparaître. Il est entré au royaume des morts. Les clochers qui résonnent dans toute la vallée transportent dix coups. Je suis tiré d’un exil temporel, paradis de l’oisiveté et de la rêvasserie. Je viens de retrouver la morne réalité d’un temps non figé. Je dois monter ma tente et cuisiner. Pourtant, je resterais volontiers à fixer cette fresque. Divine.

Géraud et moi nous sommes séparés au petit matin, à l’issue d’une copieuse tasse de café. Nos itinéraires diffèrent, nous nous sommes octroyés un retour à la liberté. Je retiens de ce sage personnage une vraie amitié. Nous avons avalé ensemble une belle poignée de kilomètres, la centaine presque. Nous avons échangé sur bien des sujets. Nous avons rencontré de joyeux lurons, ou des âmes apaisées. Mais toujours, dans l’honnêteté et la sincérité.

Géraud me manque ce soir, il y a comme un vide qui plane au-dessus du Malpassant.

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Un voyage dans l’outback australien

Temps de lecture : 8 minutes

Je traversais l’outback australien pour la première fois, et la dernière jusque-là, au courant du printemps 2013. Cette étape intégrait un long cheminement d’une année entière. C’était un premier grand voyage, loin de la maison, loin de la famille, loin des amis, loin des projets plus récents comme cette traversée de la France, ou de l’Europe. C’était alors l’occasion de penser différemment. Durant une semaine, trois de mes camarades et moi-même prenions possession d’un monde sans limite. C’était un avant-goût de liberté. En voici quelques extraits.

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L’outback poussiéreux

Le ciel était azur et la terre était ocre. Dans l’outback, devenu poussière, nous avalions des centaines de kilomètres d’une piste qui ralliait Mount Isa dans le Queensland à Alice Spring dans le Northern Territory.

Sur le bas-côté, calcinés par un astre solaire qui brûle au cœur de l’été jusqu’à cinquante degrés Celsius, nous abandonnions des arbres fracturés, des plantes desséchées et des carcasses rôties. L’air était vide, incroyablement blanc. Nous progressions dans un état dépourvu de vie, un royaume désolé de sécheresse. Ici, les Hommes ne vivaient pas, ils survivaient.

Seul le roucoulement de nos moteurs, Toyota Hilux de 1979 pour l’un et Toyota Hiace de 1983 pour l’autre, fendait la plate symphonie. L’horizon était toujours plus loin. Il nous échappait à chaque regard, à une vitesse semblable à celle d’un fuyard. Plusieurs jours nous étaient nécessaires pour gagner l’autre côté, un monde qui jamais n’avait l’air de vouloir se dévoiler.

Dans nos voitures, nous sentions les secousses de la piste scabreuse, à l’entretien négligé. Limé par les vents, chaque centimètre du chemin de sable prenait l’allure d’une vague figée dans le temps. Ni les pneus, ni les amortisseurs, ne parvenaient à absorber toute cette houle.

Nous ne croisions que de rares éleveurs ou de monstrueux road trains. Ils étaient les seules autres formes de vie que nous croisions dans cette immensité. Certains nous expliquaient que les fermiers empruntaient les airs pour surveiller leur bétail. L’outback était sans frontières. Parcourir ses terres à pied, à cheval, en voiture même, relevait de la folie. Nous guettions le ciel rutilant à la recherche de ces anges. « Peut-être que la trace de nos véhicules animera leur journée », suggérions-nous.

La musique défilait dans les enceintes criardes et bon marché de nos vieilles voitures. Ambiance cow-boy, Ennio Morricone souvent. Parce que dans un tel désert, lors d’une telle quête, on ressemble inconsciemment à ces pèlerins qui jadis partaient de l’autre côté, à la recherche d’une vie meilleure. Nous aussi, avant d’entamer cette folle traversée, nous abandonnions une partie de notre âme sur la côte est du pays. Une vie probablement plus classique, plus normée, jonchée de supermarchés et de cafés. Elle était déjà belle, aucun d’entre nous n’aurait osé s’en plaindre. Pour autant, nous étions assoiffés. Nous réclamions plus. Il nous fallait l’aventure, la folie, le danger. Surtout, nous requérions toujours plus de liberté.

Nous entreprenions des pauses : pour refroidir nos moteurs rongés par la poussière ; pour changer nos pneumatiques crevés par la rocaille ; pour dégourdir nos jambes crampées de toute cette route ; pour se délecter de ces grands espaces solitaires. Le soleil cognait, fort. Il n’y avait rien à faire, si ce n’est jouer avec les pierres ou se cacher dans les vestiges de quelque véhicule abandonné au temps.

Il nous arrivait de jouer avec la mort. Sous certaines dépouilles fondues au soleil, de vieux os rongés par l’outback demeuraient. Parfois, nous en récupérions quelques-uns pour les ficeler aux radiateurs de nos véhicules. C’était une manière de montrer à la route que nous gardions le contrôle sur le néant. Malgré ses arrogantes menaces, nous restions forts. Nous ne le craignions guère.

Nous parlions beaucoup. Plutôt, nous avions besoin de nous exprimer. Chaque kilomètre avalé était prétexte à une blague de bon ou mauvais augure, à de vieux souvenirs de famille, ou à des projections futures. « Tu vas faire quoi en rentrant » ? Nous n’en savions absolument rien. Nous voulions juste profiter de l’instant présent. En fait, nous étions blindés d’un orgueil démesuré. Qui pouvait prétendre s’aventurer dans une conquête du désert australien, dans l’assaut d’un outback si fantasmé, avec l’horizon comme ligne de mire, le soleil comme boussole, à bord de voitures chargées pour une semaine ? Nous le pouvions.

Urandangi, disparue des cartes

Urandangi était une ville disparue des cartes. Planquée à deux mille kilomètres de Brisbane, entre les états du Queensland et du Northern Territory, elle échouait comme un vieux navire, quelque part sur la rive de la Georgina River. Pas plus d’une dizaine de constructions sortaient de terre. Pour la plupart, elles étaient coiffées de toits de tôle. Au milieu de la bourgade, il y avait un genre d’estaminet. Entre les quatre murs d’un ciment lépreux caché sous l’un de ces typiques toits de tôle, nous venions de trouver refuge. L’extérieur de la bâtisse n’inspirait rien d’autre qu’un repaire de brigands, de contrebandiers, de nomades, de voyageurs au long cours. Une poignée de vieux fermiers peut-être s’y agglutinaient pour descendre de la bière fraîche et noyer le chagrin d’une vie solitaire. Sur le parvis, sur un parquet grinçant balayé de sable, un écriteau de caractères rouges sur fond blanc promettait « Hot beer, lousy service, bad food, welcome » ! Que pouvions-nous attendre d’un tel endroit ?

Au passage de la porte, nous découvrîmes une vaste pièce sombre dont les persiennes filtraient avec densité l’écarlate lueur venue de l’extérieur. Un vieux jukebox sifflait à côté de la porte d’entrée. Ses enceintes jouaient une mélodie folklorique. Le son était grinçant. Les notes aiguës du chanteur faisaient vrombir nos tympans. Dans un coin de la salle, il y avait quelques tabourets et un grand bar. Sur le mur, une guirlande de casquettes décorait une télévision à écran plat. Elle diffusait un genre de téléréalité, où une dame obèse ne cessait de se lamenter. Enfin, au milieu de ce décor glauque, nous guettions les bières qui dormaient dans un profond réfrigérateur vitré.

« Les bières ne sont pas tièdes. Le panneau était donc une blague. Humour australien », remarquions-nous.

Une dame au regard morne surgit d’une salle attenante. Elle avait de larges épaules, une démarche chaloupée et de longs cheveux dorés, noués sous un chapeau feutré. Après nous avoir reluqués tous les quatre, probablement à se demander ce qu’une bande de minots comme nous pouvait faire à Urandangi, elle nous proposa une XXXX, une bière brassée et importée de Brisbane.

L’air était sec parce que la poussière lui empêchait tout autre état. La chaleur était lourde parce que les températures oppressantes n’auraient guère permis de gagner en fraîcheur. La sueur coulait le long de nos fronts, de nos aisselles, de nos dos, de nos corps crasseux. Cette bière, aux bulles finement rafraîchissantes, et à la canette recouverte de condensation, en devenait divine.

Au fond de l’estaminet, il y avait une petite salle où la tenancière exposait une collection de poupées désuètes, de vieux outils fermiers rouillés, et de fripes souvent marquées R. M. Williams — le Ralph Lauren du cow-boy de l’outback australien. Les poupées mesuraient quatre-vingts centimètres, pas plus. Elles étaient toutes vêtues à la pareille des enfants du début du siècle précédent, dans des étoffes usées. La bière roulait dans nos gosiers et nous regardions cette mise en scène, lugubre dans cette ambiance sinistrée. Elle ressemblait à l’imaginaire que peuvent se faire les gens d’ici, loin de toute civilisation. Quand on grandit dans le désert, la relation à la vie est différente. Elle est silencieuse. Pour survivre, on se réfugie dans les récits que rapportent les conducteurs de road trains, on plonge dans des livres ou magazines jaunis et abandonnés par des voyageurs un jour arrêtés là. Grâce à ces supports, on commence à rêver. On se crée un nouveau monde, meilleur.

Réflexions désertes

Nous reprenions la route, ivre de liberté. Nous n’avions toujours pas gagné l’horizon, la fin de l’outback non-plus. En revanche, la fréquence croissante des road trains suggérait que nous nous en approchions. Quand rien ne se passait, nous prêtions l’oreille au ronronnement de nos moteurs et notre regard à la désolation du paysage. Nous en profitions pour nous interroger sur cette liberté.

« Peux-tu identifier le moment de ta vie où tu t’es senti le plus libre » ? Désormais, c’est une question que j’apprécie. J’aime écouter la réponse qu’on peut y apporter. Chacun définit la liberté comme il le souhaite ; en conséquence, aucune réponse ne s’est jamais ressemblé.

C’est lors de cette traversée que je ressentais vraiment la liberté. Nous étions libérés de toutes contraintes. Aucune réception, ni à la radio ni sur nos téléphones. Aucun panneau publicitaire, aucune échoppe à la vitrine alléchante. Personne ne pouvait nous manipuler. Nous étions nous-même, dans nos plus simples appareils. Personne n’était disposé à juger nos apparences vagabondes, proches des War Boys du dernier Mad Max. Mieux encore, la route nous appartenait, nous en faisions ce que nous voulions.

Nous ne cherchions même plus à nous laver. L’eau était devenue bien trop précieuse. Le rythme de nos brossages de dents s’en était étalé. Une sale odeur mêlée de sable, de sueur de et moteur parfumait nos corps tannés d’explorateurs. Nos regards plissés nous marquaient le visage d’une expression farouche. Le sourire que nous arborions témoignait de la singularité de cette situation. Cette liberté acquise, que jamais nous ne pourrions reproduire. L’heure des repas avait été bouleversée. Nous ne mangions plus à des horaires déterminés. Nos estomacs, seul pouvoir dans l’entreprise d’un quelconque repas, décidaient des tartines de pain rassis ou des plats de nouilles chinoises que nous voulions ingurgiter.

La liberté, je l’avais trouvée. J’avais compris qu’elle existait d’une manière bien plus éloquente que celle qu’on a toujours voulu nous inculquer. L’aliénation au travail, sous le joug d’une industrie qui nous déplaît, à la recherche d’un contrat à durée indéterminé, le Graal du salariat français.

« Mais merde, comment oser parler de liberté quand on se cantonne à une simple routine métro-boulot-dodo ? Comment se qualifier de libre si on se lève tous les matins pour un salaire qui nous permettra d’acheter des conneries qui ne nous servent pas, pour impressionner des gens qui ne nous intéressent pas » ?

Dans l’outback, tout apparaît comme une évidence, comme le soleil en été, comme la neige en hiver. Parce qu’il est grand et vide, il permet de mieux observer. Plus, il permet de comprendre. La liberté se transfigure et le voyageur se transcende. Il sort victorieux d’une exploitation des mondes intérieurs et extérieurs. Il ne le devine peut-être pas, mais il est changé à jamais.