J’ai roulé jusque Paris 3/3

Temps de lecture : 7 minutes

📅 Jour 3
🗺 78 kilomètres
📍 De Blandy (91) à Paris (75)
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Objectif Paris

La Beauce n’est plus aussi plate qu’elle en avait l’air la veille. En Essonne, les collines s’accaparent du terrain. Leurs formes rondes sont généreuses et galbées, pareille à la chair douce et épaisse d’une femme qui pourrait nous faire chavirer. 

Lors des montées, l’effort est de mise. Je me redresse et je pose les mains sur le haut du guidon, au contact caoutchouteux des cocottes. Sans forcément faire la danseuse, je cherche le rapport qui correspond au mieux à mon développement. Grand ou petit plateau, puis les pignons. Un jeu de va-et-vient qui amène les doigts à matraquer les leviers de vitesse. Un pianiste en souffrirait. 

Soudainement, le souffle s’accélère, je halète. Pour la énième fois, je me répète qu’il s’agirait d’arrêter de fumer. Fumer tue, parait-il. Mais mourir n’est-il pas l’aboutissement de toute une vie ? Je me concentre plutôt sur la route et, sous les reflets du disque solaire déjà bien orienté, les premières perles de sueurs commencent à couler. Elles sont comme des larmes égarées dans la sécheresse d’un désert. 

Je poursuis le mouvement circulaire de mes jambes et mes cuisses commencent à pincer. Rester assis lors des montées, c’est s’assurer un travail musculaire acharné du haut des jambes. C’est souffrir pour le plaisir. Alors je me mets en danseuse. Ou pas. Je ne sais pas. J’attends le sommet de la colline et enfin, c’est le soulagement. Tout s’estompe. Le monde change et devient différent. Sans le moindre effort, la gomme arrache à la route une vitesse exaltante. Je descends mon regard sur le compteur. 24. 25. 27. 30. 35. 42. 47. C’est l’extase. Le paysage défile à raison de soixante images par seconde. Un film que l’œil peine à percevoir en haute définition. Tout va trop vite. Le vent s’engouffre dans les oreilles et le monde devient inaudible. Plus rien ne m’arrête, je deviens invincible. Encore une fois, c’est l’extase. 

Nuages en Beauce – © Andrea Kirkby

Les vide-greniers du Groland

Avant de gagner Paris, je m’amuse des noms des villages qui fleurissent l’Essonne : Puiselet-le-Marais, Bouville, D’Huison-Longueville. J’ai la brumeuse impression de voyager au Groland. Je m’arrête dans ce dernier village, D’Huison-Longueville, puisque depuis quatre à cinq kilomètres, je ne cesse de lire des panneaux « Dimanche 15 mai – Vide grenier à D’Huison-Longueville ».

Le cyclisme n’est pas qu’une affaire d’effort et de compétition. Encore moins de souffrance et de sacrifice si l’on fait référence aux coureurs qui se disputent les titres des plus grandes courses. Il est aussi l’histoire de curiosités et de découvertes. Après deux années sous la cloche Covid, ce genre de festivité de village avait disparu. L’idée d’une brocante ou d’un vide-grenier était devenue aussi poussiéreuse que les bibelots qu’on pourrait y trouver. 

Entre un stand qui vend des livres de mémoires de la première grande guerre et un autre qui liquide des vêtements pour enfant à un euro pièce, je déniche la buvette, Saint Graal des exposants affamés et cyclistes assoiffés. Une femme âgée au regard biaisé et à la casquette Ferrari me propose en l’échange de mon euro et soixante-cinq centimes restants un grand café accompagné de deux petites viennoiseries, pain au chocolat et pain aux raisins.
— Vous venez d’où comme ça ? Vous avez l’air crevé.
— Joli jeu de mots pour s’adresser à un homme et son vélo !

Le café noir, servi d’une grosse cafetière de cantine, est délicieux. De toute manière, dans ces cas-là, après deux bivouacs en hamac et deux cents kilomètres dans les pattes, n’importe quel café devient goûteux. Parce que l’or noir rend à l’Homme ce plaisir incontrôlé pour lequel il serait prêt à tomber dans le péché. Je m’en délecte tout en épiant les badauds qui, le temps d’un bref arrêt, jettent un regard curieux sur ma bicyclette. Comment ne pas admettre qu’avec les kilomètres, on ne déploie pas une foule de sentiments pour sa bécane ?

Ceux qui me connaissent ne me qualifient guère de matérialiste. Le rapport à l’objet nous altère et je préfère m’en écarter. « Consommez, consommez », scandent-ils. Cela relancerait l’économie et créerait de l’emploi, avais-je entendu lors d’un lointain cours de sciences économiques. Mais l’accumulation ne présente rien de bon. David Henry Thoreau en discutait dans Walden ou la Vie dans les Bois (1854). Il y vantait les mérites d’une vie simple, rythmée par les saisons, sans les vices que peuvent provoquer une société capitaliste, et de surcroît, de consommation.

Place au temple de la consommation

Je pense qu’il s’agit d’une compétition fatalement vouée à l’échec. Petits, nous jouons à savoir qui a la plus grosse. Avec l’âge, les plus sages comprennent que nous sommes tous différents et qu’en conséquence, ce piètre jeu n’a aucun sens. D’autres par contre continuent à y jouer, non plus au travers de leurs attributs physiques, mais au travers de leur maison, de leur voiture, de leur télévision. Je continue à y jouer au travers de ma bécane. Je l’admire comme je pourrais admirer une icône. J’aime l’esthétisme de ces objets roulants, aux prix parfois exorbitants. Ces machines à deux-roues n’ont finalement pas échappé aux vices que Thoreau, de sa vie, dénonçait. Et comme un con, je tombe en plein dedans. J’en suis fier et, quand on me complimente sur la belle allure de ma bicyclette, je jubile. 

Une cinquantaine de kilomètres me sépare de ma destination. À l’approche de la plus grande agglomération de France, je comprends l’affluence que l’humain peut déployer sur les territoires qu’il occupe. Les petits villages de caractère aux noms grolandais disparaissent au profit de grandes villes sans personnalité. Les zones artisanales et commerciales abondent. Les routes s’élargissent. La circulation s’intensifie.

Dans un nombre restreint de kilomètres carrés, on peut rouler à cent trente kilomètres par heure pour se rendre dans de grands magasins où l’on peut acheter des matériaux pour la construction d’une maison, pour son ameublement, pour sa décoration. On peut aussi y trouver de quoi remplir des bibliothèques, des dressings, des réfrigérateurs. Si les gosses hurlent, on peut les déposer dans l’aire de jeux d’un restaurant « fabrique à obèses ». Pour le cycliste passionné de nature que je fais, ces zones sont une insulte au territoire. Ils sont des lieux qui confèrent aux clients, l’huile du moteur de la consommation, l’impression d’exister ; pis, de se transcender à travers une consommation frénétiquement excessive. Auraient-ils oublié les forêts, marais, champs, que sais-je encore, qui recouvraient ces zones jadis ?

À Villeneuve-Saint-Georges, je déguste un désastreux sandwich, jambon fromage crudité mayonnaise. Une insulte à la boulangerie française. Je suis posé devant les eaux calmes de la Seine, une légère brise venue du nord-est fait valser les branches de jeunes boulots et au sol, les jeux d’ombres sont plus vivants que jamais. De l’autre côté du rivage, à une dizaine de kilomètres de-là peut-être, l’aéroport de Paris-Orly accueille et renvoie des avions par centaines. Souvent, le ciel est troublé par la puissance de réacteurs qui transportent des passagers vers de nouvelles contrées. Je les guette percer les airs. J’ai toujours apprécié comparer ces carlingues à de grands oiseaux. 

Probablement à cause de leurs ailes ; sans doute grâce à la liberté qu’ils m’inspirent. Aussi, ils apparaissent souvent comme la matière d’une réflexion sur notre rapport à l’espace et au temps. En vitesse de croisière, un avion de ligne requiert une heure pour parcourir neuf cents kilomètres. À une vitesse moyenne de vingt-cinq kilomètres par heure, un cycliste requiert trente-six heures pour avaler la même distance, soit quatre jours de pédalage intense pour les plus férus d’endurance. Mais chaque transport implique des objectifs différents, d’aucuns ne sont vraiment comparables. Alors, dans un azur lourd comme le plomb que les avions traversent à grande cadence, je me contente des presque trois cents kilomètres que j’aurais abattu en trois jours, ceux qui séparent Tours de Paris. « Une belle performance pour un gars qui roule sans moteur », me rassuré-je. 

Ici c’est Paris !

Enfin, je gagne les portes de Paris. J’abandonne à ma droite Bercy 2, le pourvoyeur du trois fois sans frais et de l’achat déraisonné. J’abandonne aussi le Palais Omnisports de Paris Bercy, maison d’accueil d’artistes devenus et en devenir. Puis les bureaux du long bâtiment du ministère de l’Économie, des Finances et de la Relance — avec un tel intitulé d’ailleurs, ne serait-il pas lui aussi un artiste en devenir ? 

Je m’enfonce à travers les rues et boulevards qui quadrillent la ville lumière. La fatigue que j’éprouvais plus tôt dans la matinée semble disparue, oubliée, comme rangée au fond d’un vieux tiroir que l’on oserait plus ouvrir. Je songe à ces coureurs de la grande boucle qui, à l’issue de trois semaines de pérégrinations sur plusieurs milliers de kilomètres, atteignent la capitale à la recherche des glorieux Champs Élysées. À ce moment, comment se sentent-ils ? Comment fonctionnent leurs corps ? Se perdent-ils dans l’euphorie d’une foule en délire, impatiente des résultats d’une course bientôt terminée, d’un challenge bientôt achevé ? Projettent-ils déjà leurs prochains coups de pédales, leurs prochains trophées ? 

Boulevard à Paris
Boulevard parisien – © Patrick Nouhailler

Boulevard Diderot, place de la Nation, boulevard Voltaire, rue de Charonne. À Paris, je déambule dans un trafic en plein rush comme un requin dans un banc de poissons. Mon coup de pédale devient agressif. Je colle au bitume et frôle tout être mouvant. C’est la fin, je le comprends, je l’admets. Je ne désire en aucun cas gâcher le moindre instant. Chaque souvenir mérite d’être imprimé. Chacun a le droit à sa place sur la grande pellicule du voyage. Demain, l’émulsion n’en sera que plus belle. 

Soudainement, tout s’arrête. L’énergie redescend. Le ballon se dégonfle. La pression tombe. Ni ligne d’arrivée, ni Champs Élysées, mais je suis parvenu à destination. Trois jours durant, j’aurais pédalé sur le centre de la France, sans contrainte, uniquement porté par les vents de la liberté. Un bonheur inéluctable que je retrouve dans la singularité de ces expériences seulement. Magnifique. 

— Vous pouvez me mettre un Pulco Citron et une grande carafe d’eau fraîche ? Il fait une chaleur à crever, j’ai grande soif.
— Ça en a tout l’air oui. Je vous apporte ça. 

J’ai roulé jusque Paris 2/3

Temps de lecture : 11 minutes

📅 Jour 2
🗺 105 kilomètres
📍 De Tavers (45) à Blandy (91)
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Une nouvelle journée

Le soleil se lève et une nouvelle journée commence. À travers la canopée des arbres qui dansent vers le ciel, les feuilles filtrent une poussière dorée, chaude et réconfortante, bienvenue après la nuit froide. La bécane, toujours scintillante, n’a pas bougé. Elle repose contre son arbre, dans l’attente de la prochaine étape, de nouveaux kilomètres à avaler. À la descente du hamac, je suis surpris de la légèreté de mes jambes. La position en V que pousse le tissu suspendu à adopter, ainsi que les litres d’eau avec lesquels je noyais mon gosier la veille, me donne force et vigueur. Je plie mon camp et enfin, je m’installe sur ma selle. Je mangerai mon petit-déjeuner à Beaugency.
— César et Firmin sont les noms de vos enfants ?
— On me pose souvent la question, mais pas du tout. César est le nom de la tour en face du café, Firmin est le nom de la place en haut de la rue. 

La patronne du café César et Firmin est une femme entre deux âges, aux fortes épaules, à la chevelure et aux yeux clairs comme le ciel. Elle m’installe sur sa terrasse à demi ensoleillée. Je lui commande un scone, un cookie, ainsi qu’un café : grand, noir, sans lait ni sucre, comme je les aime. Nous conversons et quand je lui précise mon trajet, une tique s’échappe de mon crâne. « C’est le problème du hamac en forêt », ricané-je. 

Sur un sentier goudronné, jonché sur la droite d’une forêt de coquelicots et occupé sur la gauche par la flèche de l’église de Meung-sur-Loire, je suis escorté par Jean et Babeth, deux retraités férus de cyclisme. Plus de place pour la solitude, je me retrouve malgré moi coincé dans ce qui aurait tout l’air d’une échappée : trois coureurs défiant les vents et les pentes, digérant un revêtement qui colle aux pneus, pour le plaisir de franchir une ligne d’arrivée qu’aucun ne serait capable de visualiser. Surement, le développement s’améliore. En groupe, la vélocité s’accélère. Plus, l’aspiration permet au groupe de s’élever. D’atteindre des vitesses que, seul, aucun ne pourrait maintenir dans la durée. Ainsi, les coups de pédales demeurent les mêmes, mais le dérailleur est réglé différemment. Ensemble, on va plus vite, on va plus loin. Ensemble, on devient plus fort.

Orléans, ancienne capitale du royaume de France

Aux portes d’Orléans, actuelle préfecture du Loiret et ancienne capitale du royaume de France à l’époque où Clovis était roi des Francs, je retrouve les murmures des grandes citées, ce bourdonnement frénétique, bercé d’un dédale incessant au rythme assourdissant. Les piétons côtoient les vélos qui côtoient les voitures qui côtoient les camions qui côtoient les transports en commun, bus et tramway. 

Je traverse à nouveau la Loire par le pont Maréchal Joffre. Nous sommes un 14 mai et le niveau de l’eau est incroyablement bas. « -0,84 mètres par rapport au niveau zéro », lirai-je plus tard sur un panneau installé à l’entrée du pont George V. Dans ce monde assailli par la sécheresse, les eaux limpides flirtent avec le lit du fleuve. Elles dévalent comme si la Terre était penchée vers les immenses étendues océaniques. Quelque poisson aux écailles baignées des langoureux rayons solaires remonte à la surface. Malgré les moteurs qui ronronnent sur le pont, je perçois la fraîcheur du clapotis de ses nageoires, un son fracassant, fendant les eaux comme un mineur creuserait la terre. 

Pont George V – © David Bramhall

Dans cet univers urbanisé, jonché de ferraille, de pierres, de béton et de bitume, la nature demeure belle, puissante. L’Homme l’assèche, il pompe ses rivières pour arroser ses cultures et donner la vie. Mais toujours, elle se tient debout et n’oserait pas attendre notre prise de conscience pour continuer son chemin. En fait, elle n’a pas attendu l’Homme pour exister. Et l’Homme ne l’attendra pas pour disparaître. 

Sur les quais de Loire, je pose pied à terre pour traverser un marché. Sur la longueur du quai qui d’ordinaire sert de piste cyclable, je trouve en ce samedi ensoleillé une succession d’étales. J’achète une pomme, rouge, généreuse et bien sucrée. J’achète aussi une saucisse sèche, dont le boucher-charcutier prend soin de couper trois tranches parce que « il va bien la goûter la saucisse le Monsieur avant de retourner rouler » ? Enfin, même avec un estomac perverti par le gras délicieux de la saucisse, j’abandonne l’idée du poulet rôti. Les demi-poulets fermiers sont énormes et la logistique du transport d’un tel mets apparaît bien trop compliquée pour le cavalier solitaire que je fais. 

Le long du canal d’Orléans

Je finis par quitter les axes touristiques pour m’enfoncer sur des chemins plus secrets, ceux que Sylvain Tesson qualifierait de Chemins Noirs. La Loire à Vélo est désormais un souvenir passé et je poursuis au nord du fleuve, aux abords du canal d’Orléans. Je retrouve les pistes rectilignes et monotones que j’explorais le long d’autres canaux qu’un jour, j’arpentais à pied ou à vélo : le canal de Berry, le canal de Nivernais, le canal de Rompsay, ou les canaux parisiens de Saint-Martin ou de l’Ourcq ; plutôt, la somme de ce que certains géographes désignaient comme autoroutes fluviales du temps où le moteur à explosion n’était qu’un vague projet. 

Sous un soleil qui prend la direction du zénith, la gomme transforme les chemins de falun en un nuage nébuleux, épais comme le brouillard et sec comme le désert. La tête dans le guidon, le regard vissé vers l’horizon, les jambes réglées sur un mode automatique, je prends un plaisir incongru à manger kilomètres et poussière. Quand je baisse les yeux, je remarque mes jambes blanchies d’un léger dépôt sédimentaire, tourbillon du chemin de fumée. Il en est de même de mes pneumatiques, de ma fourche, et de la partie avant de mon cadre. La bête qui scintillait ce matin d’un noir de jais est recouverte aujourd’hui par la sécheresse des sols. La chaîne se met à grincer. La poussière devient la meilleure ennemie de toute mécanique, même abstraite. 

Plus tard, à Mardié, je trouve l’Escale, un bar-tabac-restaurant où une bande d’habitués mélangée aux visiteurs d’un jour siffle verres de kir et demi de bière. La montre affiche onze heures passées de cinquante-cinq minutes et le patron m’indique que le restaurant ouvre à midi. Un menu, unique, simple, efficace et sans fioriture, pour la modique somme de quinze euros et quatre-vingt-dix centimes : salade de crudités, tagliatelles à la crème et au saumon, tranche de Brie, yoghourt à la fraise et café. « C’est possible de changer le quart de vin pour un demi de bière » ? 

On m’installe dans la grande salle, probablement refaite à neuf il y a peu au regard des murs impeccables, peints d’un blanc d’ivoire et mansardés de poutres au bois vernis. Au fond de la salle, un grand écran plat diffuse BFMTV. Quand on ne vante pas les bons résultats du plan anti-rodéo porté par notre ministre de l’Intérieur, les chroniqueurs s’interrogent sur lequel, d’entre Le Pen et Zemmour, écumera le plus de marché au cours du week-end.

Entre ces informations à la pertinence mesurée, on diffuse une éclectique réalisation d’images de guerre. Quatre-vingts jours. Pas loin de quatre mille tués et presque autant de blessé selon le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, qui précise par ailleurs que les chiffres réels pourraient être plus élevés. Des photographies de bâtiments en ruine, de soldats morts, agonisants ou blessés, de la fracture d’un pays ruiné par les frasques d’un dirigeant assoiffé de pouvoir. 

Le repas n’en finit pas. Entre chaque bouchée, je sens mon estomac gonfler. Bientôt, il prendra la forme d’un ballon de baudruche rempli d’air. À la table voisine, un homme, dont le ventre proéminent trahit sa fréquentation régulière du bistrot et de ses plats grassement cuisinés, se délecte d’une grande Affligem pression. Cinquante centilitres d’un malt d’orge à la robe dorée, fermenté à 6,8 % d’alcool, aux bulles qui s’échappent comme des prisonniers en cavale, où la condensation fait pleuvoir en cascade d’épaisses gouttes d’humidité le long du verre à la forme d’une cloche renversée. 

Aussi, je songe à ma bicyclette qui m’attend patiemment à l’extérieur. Avec la gargantuesque quantité de calories que je suis en train d’ingérer, je me demande si le cycliste fugace que j’étais ce matin ne deviendra pas un promeneur paresseux cet après-midi. Dans Petit Éloge de la Bicyclette, Éric Fottorino relate les conseils nutritifs que lui assénaient ses compagnons de pédale, sinon ses directeurs et entraineurs sportifs. Manger et boire sans arrêt. Se nourrir comme un puits sans fond. Fournir à la machine le carburant nécessaire à sa bonne conduite.

Quand on me dépose la tranche de Brie sur un coin de la table, je l’engouffre comme un conducteur de train jetterait du charbon dans la gueule hurlante de sa locomotive. Mais le four est déjà plein, je suis proche de l’explosion stomacale. En réalité, je peine à étaler le bout de fromage sur une tranche de pain. Pis, je me demande encore comme je vais pouvoir l’avaler. « Manger et boire sans arrêt signifient sans doute équilibrer son alimentation sur la durée de l’effort, et non se goinfrer comme si chaque bouchée était la dernière. Quel bougre puis-je faire ». 

Bienvenue en Beauce

Lorsqu’à pieds, j’empruntais les sentiers jacqueries qui mènent jusque Saint-Jacques-de-Compostelle, on me répétait avec ferveur que la traversée des Landes était une marche vers les enfers : d’interminables veines de sables brûlées par le soleil, déchirant les forêts artificielles de pins maritimes jadis propulsées par Napoléon III.

Des heures durant, il fallait progresser sur des pistes cuisantes. Le sable qui recouvrait les sols était pénétrant, irritant. À chaque pas, la menace qu’une cheville vrille était le prix à payer. À chaque pause, au creux de l’ombre d’une cabane forestière ou d’un entassement de troncs identiquement découpés, nous retirions chaussures et chaussettes pour un dépoussiérage forcé. Mais les grains de sable, si fins et si mesquins, n’étaient rien comparés à l’angoisse que provoquait la monotonie de cette fresque forestière dépourvue de nuances. Rien à faire, rien à voir. Au milieu du vert et de ses odeurs envoûtantes, un arbre n’a jamais autant ressemblé à un autre. 

Carte de la Beauce, des Gatinois de la Sologne et pays voisins compris dans la généralité d’Orléans – Source gallica.bnf.fr / BnF

Quand je pénètre la forêt domaniale d’Orléans, je recouvre cette ingrate sensation. Dans ce massif forestier, le bitume remplace le sable et le terrain devient de facto moins irritant. Nonobstant, l’étreinte de ses épaisses forêts demeure oppressante. Les routes sont longues et droites. Elles paraissent interminables. Malgré toute la nourriture avalée à Mardié, et qui devrait m’apporter l’énergie nécessaire à un développement soutenu et continu, je ralentis. Je baisse les yeux vers le compteur qui peine à passer la barre des vingt kilomètres par heure. Le temps devient long et disparate. Ici, les unités de mesure ne sont plus les mêmes. La forêt se transforme en un trou noir dans lequel l’horloge n’est plus. 

Je continue de donner des coups de pédales, mais à quoi bon ? En outre, le vent qui souffle du nord me fouette le corps et use ma progression. J’ai l’impression de ne plus avancer, comme si mes roues étaient enlisées dans un bitume devenu visqueux parce que frappé de chaleur. Je pédale sur un vélo d’appartement, paramétré sur son mode le plus ardu. Alors, comme toujours dans ces situations harassantes, je me demande ce que je fais là. Je me demande pourquoi je n’ai pas usé de notre Société Nationale des Chemins de fer Français pour gagner la ville lumière. Puis je pense aux autres. Mes parents au Portugal, ma sœur en Italie, mes amis à Tours. Le temps est long. 

Le plat pays, où plutôt la Beauce et l’ennui

Enfin, à l’issue d’une énième ligne droite, je quitte le dense espace vert. L’étreinte se dérobe et l’horizon se dévoile. À l’image d’un plongeur au bout de son plongeoir, je m’élance dans une grande piscine. C’est un nouveau décor, un nouveau paysage. Des cultures s’étalent à perte de vue. Je pénètre dans le grenier de la France. Le calme et le plat semblent être des notions corrélées. La vie est partout, mais l’Homme est nulle part. Parfois, le tintement de rares clochés rappelle que les gens n’ont pas succombé. Je viens de pénétrer en Beauce et je commence déjà à regretter la forêt. 

Ce n’est pas la première fois que je foule les terres beauceronnes. En train, en voiture, je ne m’amuse plus de les compter. À cheval sur ma monture d’acier, il s’agit de la seconde fois. Beaucoup de cyclistes évoquent la Belgique lorsqu’ils mentionnent le plat pays. Par instants, ils devraient songer à évoquer la Beauce. Malgré ses rares collines, le grenier du pays qui culmine en moyenne à 140 mètres du niveau de la mer est un gigantesque territoire jauni par des cultures qui ne cesseront jamais de pousser. Sur près de six mille kilomètres carrés que se séparent cinq départements — Eure-et-Loir, Loir-et-Cher, Loiret, Essonne et Yvelines — on y exploite principalement des céréales, blés, orges et autres maïs. 

Ainsi dit, rouler en Beauce, c’est se frotter de près au travail de la terre, dur labeur que moult citadins auxquels j’appartiens parfois oublient. Pour ce faire, la machine est reine. De ses griffes épaisses, elle triture les sols, laboure la terre, remue la vie. Sur les vastes et vides étendues, son ventre hurlant se fait entendre à des centaines de mètres. Quand le temps se veut sec et la terre aride, elle dégueule des nuées poussiéreuses qui balaient les airs.

Pour se déplacer d’un hameau à l’autre, on utilise son véhicule. Luxueux quand ils sont immatriculés 75, plus modestes quand ils sont immatriculés 45 ou 91. Même si l’enrobé des longues traces de bitume qui dessinent une géographie carrée rend aux cyclistes une tenue de route des plus souples, je n’observe pas l’ombre d’un confrère. Ou du moins, seule la mienne qui, à l’approche du couchant, danse sur le bas-côté au rythme de mes coups de pédales.

Je progresse et je lève la tête. Devant, à gauche, à droite, rien n’a changé depuis la forêt. Encore et toujours, l’horizon croule sous ces immensités céréalières. Les cultures s’étalent à perte de vue et le tintement de rares clochés rappelle que les gens n’ont pas succombé. Triste et monotone, apparaît la vie de celui qui nous nourrit. 

Une bière à 16 % s’il vous plaît

À Dadonville, je fais halte dans une épicerie qui borde la D 921, genre d’axe routier que j’imagine en semaine empruntée par de monstrueux convois de poids lourds effarouchés. Aujourd’hui, samedi, la route est calme, trempée de rayons solaires. L’épicerie est un lieu aux rayons bien achalandés, véritable récompense pour l’estomac constamment affamé que je transporte en mon sein.

Derrière le pas de la porte, il fait frais et la lumière sombre contraste fortement avec le soleil qui brûle le ciel. J’attrape deux paquets de biscuits fourrés à la gélatine de fraise. Une préparation industrielle à l’allure plutôt mauvaise, mais qu’importe tant que j’ingurgite du sucre et que je comble cette panse creusée par l’effort. Après le rayon biscuit, je ralentis au niveau des trois réfrigérateurs à la porte vitrée. On y trouve une large sélection de sodas. Pendant que je pioche une bouteille de cinquante centilitres d’Ice Tea saveur pêche, je remarque une boisson qui n’a jamais été connue de mon bataillon. J’esquisse un rire et je me retourne vers le gérant, un petit homme à lunettes et aux cheveux frisés, à l’accent prononcé et parqué dans l’ombre de son comptoir.

— Quel genre de fou achète de la Méga Démon, cette bière à seize degrés ?
— Ils ne sont pas fous quand ils l’achètent. Ils le deviennent après. 

Parce que l’absurdité de cette boisson fermenté nous fait sourire, une certaine complicité s’instaure entre nous. Nous en arrivons à évoquer la pluie et le beau temps, la pluie qui manque aux cultures surtout. « Stress hydrique », répétons-nous à plusieurs reprises. Par instants, nous sommes coupés par un client qui vient réclamer ses quatre euros de gains d’un jeu à gratter ; par une cliente, à qui il manque visiblement deux carottes et une petite boite de haricots rouges pour la préparation de je ne sais quel dîner. 

Je déguste mes biscuits et un souffle chaud pénètre avec nonchalance la porte d’entrée de la boutique. Je ne sais pas si je trouverai à nouveau le courage de pédaler. Mais à quoi bon chevaucher une bicyclette si ce n’est pour s’esquinter ? 

Tracteur en Beauce
La machine de la Beauce – Riwan Erchard

Après Pithiviers, la Beauce absorbe. Elle devient une terre inévitable. Les longues routes droites d’un bitume devenu déchiré ne s’arrêtent plus. Elles traversent l’espace et le temps comme les grands navires fendent de plats océans. Toujours ce même constat : devant, à gauche, à droite, rien. Un amas de culture que la terre rendra, si chérie par la main rageuse du travailleur des champs, nourrissante.

Je songe à l’ennui que peuvent éprouver les cyclistes aventuriers qui s’enfoncent aux confins des vastes territoires d’Orient. Des plaines longues comme la vie, ennuyante comme la mort, belles et indestructibles comme l’âme, dépourvues d’animation, sinon fébrilement entretenues par des populations qui résistent et survivent. L’Internet pullule de récits du genre, où les explorateurs à deux-roues racontent la transfiguration de la solitude à laquelle ils sont confrontés. Je n’essaie pas de rallier Noursoultan, mais je m’ennuie. Alors, dans une vague échappatoire, je m’amuse à m’identifier à ces braves aventuriers.

À Blandy, au pied de l’église Saint-Maurice, un édifice érigé entre les douzième et treizième siècles, s’élève vers le ciel un bataillon de tilleuls. Ses feuilles, vertes comme la plus pure des chlorophylles, se courbent dans un vent chaud qui tournoie autour des branches. Une dame à la mâchoire serrée qui laisserait présumer que sa dernière consommation de crack remonte à plus de vingt-quatre heures passe par-là.
— Vous pensez que je peux monter mon hamac ici ?
— J’en sais rien moi. J’habite là, mais j’en sais rien. Je peux pas vous renseigner.
Le temps de lorgner sur ces arbres majestueux et la dame disparaît à l’arrière d’une cossue maison de pierres. Sous le regard aguerris des pigeons qui occupent le toit de l’église, je me décide. Je monte mon camp. Je passerai la nuit ici. 

J’ai roulé jusque Paris 1/3

Temps de lecture : 7 minutes

« Le Tour de France est notre tour d’ivoire. Durant trois semaines, il nous soustrait au train commun du monde. Il nous confisque nos soucis. Je ne connais guère de milieu ni d’endroit où l’on se sente plus protégé contre les agressions les plus insidieuses venues de l’extérieur, si ce n’est dans les toilettes quand le verrou est mis », relatait Antoine Blondin dans Tours de France (1979). 

À bien plus petite échelle et sans compagnon de course, j’ai décidé de rallier la capitale à l’usage de roues et de pédales. En trois jours, 287 kilomètres et deux bivouacs, un bout de Loire à Vélo et une traversée de la Beauce, j’ai changé mes chaussures de randonnée pour des chaussures automatiques. Une manière différente d’apprécier le monde, et comme le souligne le romancier journaliste, de s’enfermer dans une bulle où plus rien ne nous atteint. Je vous livre ici une partie de ce récit. 

📅 Jour 1
🗺 104 kilomètres
📍 De Tours (37) à Tavers (45)
🖊 Le récit complet en PDF

En route par la Loire à Vélo

Je donne un premier coup de pédale, puis un second, puis un troisième. Pour les heures et les journées à venir, je sais que la musique sera rythmée par le développement de la jambe — hanche, cuisse, genou, mollet, cheville, pied. Deux cent quatre-vingt-sept kilomètres séparent Tours de Paris. Une distance pareille à un dur labeur diront les pragmatiques. Un moment propice au plaisir et aux songes diront les rêveurs. 

Les sacoches sont harnachées à l’avant de ma bécane d’acier. Une banane est accrochée autour de ma taille. J’emporte peu d’équipement pour cette brève épopée. Comme le marcheur, le cycliste ne désire pas s’alourdir. Jadis, les chevaliers emportaient-ils sur leur monture un poids dont ils auraient pu se délester ? 

Un duvet, un hamac, une tenue de rechange, un nécessaire de cuisine, une poignée de barres de céréales, deux gourdes remplies d’eau citronnée, le livre Petit Éloge de la Bicyclette (2007) d’Éric Fottorino, une plume et enfin, un Moleskine sur lequel je couche ces lignes. 

À la première piste cyclable, je songe aux souvenirs des uns et des autres. Quelques aventures et mésaventures de voyageurs à vélo. Il y a ces hardeurs, ultra bikepackers à l’Américaine, qui battent la poussière comme des Mustangs libres dans les vastes plaines de l’ouest. Il y a les pépères, qui profitent du bon temps et qui s’arrêtent à chaque guinguette pour se délecter d’une bière fraîche. Il y a ces familles, dont les convois qui longent les sentiers de la Loire à Vélo prennent l’allure des caravanes que l’on observait naguère à la sortie des caravansérails. Il y a ces groupes de cyclistes, aux bicyclettes profilées et au Lycra ajusté. Il y a ces solitaires, aux yeux rivés sur leur carte, à s’enivrer de l’orographie comme un artiste s’enivrerait de la poésie. Il y en a d’autres, presqu’autant qu’il existe de cycliste. Mais tous possèdent un point commun : un premier coup de pédale, puis un second, puis un troisième. 

La Loire est de velours. Ses berges caressent la terre de vaguelettes ondulées par le courant. Tout au long de son cheminement, des bras d’eau lui rendront visite, gonfleront son entrain, sa course, son courant. Bientôt, elle se jettera dans les gouffres les plus profonds des océans, cachés sous la platitude d’un horizon sans fin. Les oiseaux chantent, la végétation est aussi verte qu’elle est dense. Dans un ciel immaculé, l’orbe solaire lance des rayons épais. Il darde le monde comme la guêpe pique le corps. Une bise, légère comme une présence fantomatique, souffle du nord. 

Aux abords de Montlouis-sur-Loire, j’emprunte le pont de pierre qui, plusieurs fois par jour, supporte le passage de monstres de fer. Lorsqu’au milieu du pont je pose pied à terre pour lorgner sur le fleuve qui court vers l’océan, l’un des monstres se met à rugir. Au loin, elle arrive. Doucement, le pont se met en branle. On aurait l’impression que les pierres posées pour son bon maintien pourraient s’effondrer. Puis, dans un tintement saccadé, une enfilade de wagons défile à une allure démesurée. Derrière les vitres, les visages sont flous, aspirés par la vitesse, noyés dans un temps qui se presse. Le bruit est incessant, mon corps frissonne. Au loin, la bête finit par disparaître. Les oiseaux se remettent à chanter. Je regarde ma bicyclette. Je l’admets. Face à cette démonstration de vitesse, elle est une ode à la lenteur. 

La Loire, bassin royal

La Loire à Vélo est un axe fréquenté. En été, on s’amuse parfois à raconter que l’axe cyclable n’a rien à envier à l’autoroute du soleil. Tous les jours, des vacanciers par centaines viennent profiter des sentiers bucoliques qui serpentent entre fleuves, châteaux, villes, campagnes et forêts. On y parle anglais, allemand, néerlandais. Parfois, d’autres langues plus exotiques remuent le sentier. Aujourd’hui, l’ambiance est reposée. Aux portes de l’été, les touristes n’ont toujours pas pris le large. Le métro-boulot-dodo les enferme dans une prison dorée. Une sortie sera autorisée à partir du mois de juin pour les plus chanceux, au mois de septembre peut-être pour les plus malheureux. 

Les châteaux d’Amboise et de Chaumont-sur-Loire offrent tous les deux cette même agréable sensation de sérénité. Depuis la rive droite de la Loire, on guette l’architecture gothique des grandes constructions de tuffeau surplomber le paysage. D’une époque que l’on peine parfois à se rappeler, les châteaux constituaient des places fortifiées, hôtes des grands décideurs de ce monde. Charles VIII, Louis XII ou encore François Ier vivaient à Amboise ; Catherine de Médicis ou Diane de Poitiers vivaient à Chaumont-sur-Loire. Désormais, les salles et jardins décorent et fleurissent la gloire d’un passé révolu. Loin derrière l’organisation royale, seule demeure une architectonique somptueuse, dont le seul dessein se transcende dans la passion que lui vouent les visiteurs d’un jour. 

Château de Chaumont sur Loire sur la Loire à Vélo
Château de Chaumont sur Loire – © Daniel Jolivet

À Blois, je change de rive et je m’installe sur la grande terrasse de la guinguette qui borde la Loire à Vélo, Pause en Loire. Le patron, un homme au crâne rasé, aux mains calleuses et à la voix rocailleuse, prend les commandes. Derrière son bar, un long cabanon de bois dont l’ouverture donne sur l’église Saint-Nicolas, le château Royal, la cathédrale Saint-Louis ou le couvent des Capucins pour n’en citer que quelques-uns, le patron s’affaire au service de bières pression, de limonades et glaces maisons. À chacun des habitués qui le saluent allègrement, il répète en boucle que ce soir, « on va se faire défoncer ». Quand la Covid n’est plus, le bistrotier sert jusque cent vingt couverts. « Dimanche, on était sous l’eau. Sous l’eau, je te dis ».

L’itinérance ne consiste plus à rallier un point A à un point B. Il ne s’agit plus de suivre un itinéraire. Encore moins de foncer la tête dans le guidon. À bicyclette comme à pied, le plaisir se trouve aussi dans ces pauses fortuites, dans ces conversations auxquelles nous ne sommes pas conviés. Écouter l’agora raconter la pluie et le beau temps devient un plaisir sans pareil. Il permet de comprendre les gens, de comprendre le monde. Il aiguise l’esprit critique et invite à apprendre. 

Une terre de songes

Je poursuis la route, les pieds fixés sur les pédales, les fesses vissées sur la selle, les mains suspendues au guidon. La Loire à Vélo défile et l’esprit s’exile. Sur un ruban agréable que mes pneumatiques caressent comme l’on caresserait une peau de bébé, on se demande pourquoi une telle pratique. Où trouver l’intérêt d’une pratique qui lacère les jambes ? Où trouver l’intérêt d’une pratique dont les chaussures prédisposées aux pédales automatiques étreignent les pieds ? Où trouver l’intérêt d’une pratique qui, malgré l’épaisseur d’une peau de chamois, martèle le fessier ?

J’approche le quatre-vingt-dixième kilomètre et je souffre. Mon être grince de douleurs. À l’image de ma chaîne poussiéreuse, je manque d’huile. À l’orée d’un bois contourné d’un étroit chemin de falun, c’est la fringale. Le corps ne peut plus, le corps ne veut plus. La vitesse diminue et les paysage court de moins en moins vite. Dans les airs, le pollen que souffle le vent rend aux terres agricoles voisines des poussières à l’élégance neigeuse. Toujours, l’orbe solaire roule dans l’azur immaculé. Il me surveille alors que je me saisis d’une barre de céréales nappée de chocolat. Le cycliste est en manque, il cherche sa dose. 

Au passage de Saint-Laurent-des-Eaux, je découvre un château d’un genre nouveau. Le béton a remplacé le tuffeau et de grosses cheminées, plus communément appelées tours de réfrigération, évaporent d’épaisses masses d’une ouatte compacte. C’est un amoncellement de matériaux modernes, ingénieusement installé dans l’unique objet de produire une électricité peu onéreuse et moins carbonée. Deux réacteurs d’un modèle dit CP-2 génèrent pour l’un neuf cent quinze méga watt, pour l’autre hui cent quatre-vingts. Annuellement, les deux réacteurs créent douze mille giga watt, le besoin annuel estimé pour presque trois millions d’habitants. Autrement dit, une prouesse technologique. Je m’interroge sur le nombre de coups de pédales nécessaires à la production d’une telle quantité d’électricité. Aucune idée.

Centrale nucléaire de Saint-Laurent des Eaux
Centrale nucléaire de Saint-Laurent des Eaux © Andrea Kirkby

Dans un parc du village de Tavers, le hamac est suspendu entre deux arbres et la lune, presque pleine, pique la Terre de nuances pâles. Dans la nuit ainsi tamisée, j’entends le murmure d’une vie reposée. Le vent siffle langoureusement. Il se faufile entre les feuilles et transportent avec lui la douce musique des oiseaux cachés entre les arbres. Au-dessus de ma tête, à dix mètres au plus du hamac, un pic martèle le bois mort. Au loin, les trains de marchandises empruntent la voie ferroviaire qui relie Tours et Orléans.

Je bascule la tête en dehors de mon cocon pour observer mon fidèle destrier. Une belle bécane peinte de noir, tout en acier, à la forme droite, au guidon courbé et aux pneumatiques épais. Sous les lueurs de l’astre de la nuit, sa peinture scintille comme l’éclair. Magnifique. J’ai l’impression de développer pour cette bécane la même affection que jadis les cow-boys entretenaient avec leurs montures. Alors, je m’identifie et je rêve de quitter la Loire à Vélo pour partir à la conquête de nouvelles contrées, dorées par un soleil rougeoyant. Et doucement, mes paupières se referment. Je me perds dans mes pensées et je me noie dans mon être. Mes jambes lourdes disparaissent, au profit d’un sommeil fleuri de songes aventuriers. 

À la Barque, le temps d’un Café Causé

Temps de lecture : 8 minutes

La Barque est un café associatif que je découvrais l’année dernière, le temps d’une boisson chaude, entre deux confinements. Le café situé au 118 rue Colbert, entre un Turkish Kebab et l’angle de la petite rue Auber, est un lieu ouvert à tous, à l’accueil inconditionnel, mais dont la clientèle provient en grande majorité de la rue. En somme, il est un lieu qui devient un accueil pour les invisibles, pour ceux à qui beaucoup ne prêtent plus attention, parce que noyés dans une masse qui ne prête plus attention à la précarité.

Aujourd’hui, le vendredi 6 mai, j’ai été convié à la nouvelle réunion que le café anime mensuellement. Il s’agit du Café Causé. Au cours de l’été dernier, la création de l’événement apportait une réponse à divers troubles survenus la même période : entre les murs, le cambriolage du café ; à l’extérieur, des regroupements intempestifs, à l’origine d’ennuis chez les commerçants voisins. Son nom, il provient d’un café cousin de la Barque : le Café Causé, dans le troisième arrondissement de la cité phocéenne. Son essence, offrir à ses parties prenantes la possibilité de s’exprimer de s’écouter dans un cadre sécurisé.

Devanture de la Barque
Devanture de la Barque

Ma montre affiche dix heures passées de trente minutes et la vitrine est à demi fermée comme un rideau de fer qui sépare la Barque du reste du monde. Les petits néons enfoncés dans le plafond remplacent le disque solaire qui roule sur cette belle matinée de printemps. Entre les murs décorés de posters, photographies et bibliothèques, les visages illuminés des personnes présentes pour le Café Causé s’observent. De larges sourires sont accrochés aux lèvres, témoignage de l’impatience des premiers échanges. Derrière le bar, la machine à café est éteinte. Sur les tables couleur pastel qui ont été disposées dans la longueur, on trouve des gâteaux tantôt faits maison, tantôt industriels, une bouilloire, des sachets de thé et du café soluble. Dans un coin, le petit ordinateur ronronne et vient de se mettre en veille.

Enfin, la réunion commence, le Café Causé est lancé. Tout le monde se présente. Les prénoms s’enfilent les uns après les autres, d’une voix faible et timide pour les plus discrets, d’une voix forte et audacieuse pour les plus bruyants. Il y a Nicolas, Dominique, Hervé, Manu, Pascal, Camille, Flora, Alain, François, France, Gabriel et quelques autres encore.

Nicolas, médiateur salarié de la Barque, prend la parole pour donner l’ordre du jour. Debout, serré entre le bout de la dernière table et la vitrine, il se tient droit. Sa voix porte et résonne dans la salle. On l’écoute comme on écoute un orateur.

« On devait commencer par le tour de table. Déjà fait », s’amuse-t-il.

Il reprend un air plus sérieux et annonce qu’il y aura les synthèses des trois groupes de travail constitués à l’issue de la précédente édition : les évolutions du Café Causé, l’installation de la terrasse, la préparation de la brocante. Ensuite, il sera évoqué le projet de ravalement de la façade du café. Enfin, on fixera la date du prochain Café Causé et on rangera la salle.

D’un large sourire, il balaie toute l’assemblée. Puis, il lance le premier sujet. L’agora est prête à s’exprimer.

Vues de la Barque, les évolutions du Café Causé

Dominique est une bénévole de la Barque. Elle est assise au milieu de la grande tablée. D’apparence retraitée, elle a des cheveux courts et un visage aux formes délicates. Derrière ses grandes lunettes rondes, elle arbore un visage halé, comme noyé de soleil. D’une voix douce et sérieuse à la fois, elle rapporte à l’assemblée le fruit de son groupe de travail : les évolutions du Café Causé. Elle nous propose comment ne pas reproduire les ambiances parfois animales des dernières éditions. Dans une leçon civique qui nous rappelle les règles de bonne conduite, elle nous expose comment rendre le Café Causé plus convivial.

« Parole fluide et libérée ».
« Propos cohérents et mesurés ».
« Cadre sécurisé pour la parole ».

Elle déroule ensuite une liste de critères. Entre chaque terme, elle prend une pause pour s’assurer qu’aucun ne se désintéresse de son exposé.

« Respect ».
« Bienveillance ».
« Temps collectif ».
« Pas de conversation privée ».
« Proposition constructive ».
« Ouvert au groupe ».

Elle conclut en expliquant qu’en défaut de consensus, et à l’image des réflexions réalisées depuis le dernier Café Causé, un groupe de travail pourra être constitué.
Nicolas reprend la parole pour proposer un tour de table. Dans un souci démocratique, chaque exposition des groupes de travail est commentée, validée ou refusée par l’assemblée. Chacun son tour, on prend la parole. Tous sont favorables aux idées de Dominique. Tous prennent conscience de la place du savoir-être lors d’un tel exercice.

La terrasse

Hervé est un habitué du café. Entre deux âges, il est un personnage au visage fin, creusé dans les joues, et à la chevelure poivre et sel qui lui tombe sur le cou. Il porte une veste kaki, un peu large, qui flotte sur ses maigres épaules. D’une voix limée mais franche, il nous explique le règlement que son groupe désire proposer pour l’installation de la terrasse. « En fait, le règlement à l’intérieur sera le même qu’à l’extérieur », conclut-il. Sous-entendu, Hervé rappelle que la Barque n’est pas un lieu où l’on peut consommer drogue ou alcool, ni même rouler un joint.

« On peut fumer dehors quand même ? » demande un habitué d’un air inquiet. On lui répond que oui, tant que ça reste du tabac.

D’autres prennent la parole. On précise qu’il faut éviter les attroupements, qu’il faut rester respectueux vis-à-vis des commerçants et de leurs chalands. « Pas de problème avec la Police ou les voisins », rajoute un membre de l’assemblée. Chacun acquiesce. Après tout, les habitués du café sont responsables de leur comportement, et par prolongement, de la bonne tenue du lieu.

Flora, la présidente de l’association qui gère le café, prend la parole. Elle est une femme d’une trentaine d’année, aux cheveux sombres et au visage épais. « On a eu le placier. Il ne nous autorise pas plus d’un mètre. On ne pourra mettre qu’un banc. Mais on peut le mettre dès midi ». Des rires secouent la salle. Un mètre, un banc. Ils ne font rien pour aider les clodos en fait.

À nouveau, Nicolas propose un tour de table. Personne n’a grand-chose à ajouter. Au-delà du rideau de fer, chacun guette la langueur des rayons solaires qui piquent le pavé de la rue Colbert. À midi, on pourra siroter un café sur un banc.

L’une des bibliothèques de la Barque

La brocante du quartier Colbert

Pascal est un homme à la tête grise. Il dispose d’une forte corpulence. Sous son béret et derrière ses lunettes, on devine un visage rond, tantôt joyeux, tantôt grincheux. Ses mains sont fortes et brutales. Pascal est un ancien de la rue. Il se rend régulièrement à la Barque. Son groupe a planché sur la participation à la brocante du quartier lors du 15 mai prochain. Le jour du Seigneur, le jour des emplettes, le dimanche de sept à dix-neuf heures.

Le constat est simple. La cave du café dégueule d’antiquités. Un amoncellement de bibelots qui un jour ont trouvé refuge dans un trou désormais poussiéreux. Il faut faire de la place et il faut récolter de l’argent pour que l’association puisse proposer des animations. « Se prendre un créneau pour un Five, se réserver des entrées à la piscine, organiser un paintball, tout peut être payé par les ventes de la brocante », ajoute Flora. Tout le monde valide. L’idée est alléchante.

Gabriel, un trentenaire à la voix calme et au regard apaisé prend la parole. Il fabrique des bracelets qu’il aimerait vendre au cours de l’événement. « C’est la misère la manche. La brocante c’est bonne ambiance pour que les gens achètent. Ils prêtent attention. Si je peux me faire quatre cent cinquante balles de bracelets, ce serait cool », nous confie-t-il.

D’autres prennent la parole. Certains possèdent des objets qui traînent dans un squat ou dans un foyer. On se demande si on ne pourrait pas se servir du stand pour les vendre. « Non », scande Alain, un bénévole de la Barque, nouveau retraité et investi dans les lieux depuis presque deux ans. Il démontre l’impossibilité d’une telle idée.
« Chaque gars va vouloir vendre son truc. On va se retrouver avec plus d’objets qu’on a de place. Et surtout, comment on gère la négociation du prix ? Et la caisse » ?

Nicolas propose un tour de parole. Sans doute grâce à Dominique, les échanges sont calmes et mesurés. On pense au groupe avant de penser à l’individu. Chacun s’écoute et on comprend au bout d’une poignée d’échanges que : « Oui, Alain a raison, ça va être un vrai merdier sinon ».

France, une femme ronde aux cheveux clairsemés et aux yeux bleus comme le froid, aborde le sujet des crêpes. « On va préparer des crêpes. On pourra les vendre. Mais on affiche quoi comme prix » ? La question prête à rire. Gabriel demande la constitution d’un groupe de travail prix des crêpes. Puis il range son délicieux sarcasme pour proposer un euro cinquante. Honnête.

Nicolas conclut l’échange par un tour de table. Durant ce temps, je remarque cette femme discrète, effacée dans un recoin du café. De grandes paupières s’égarent sur ses yeux endormis. La tête penchée, son nez tombe vers une barquette de boulette de boeuf. Ses mains sont cachées sous la table. Elle ne remue pas. Lorsque c’est à son tour de parler, elle lève la tête, d’un mouvement lent et las. « Je n’ai rien à rajouter », ponctue-t-elle avant de s’en retourner à ses songes.

La devanture de la Barque

Flora reprend le cours des échanges en invoquant la devanture du café. La façade date peut-être du siècle précédent, alors le bureau de l’association propose de lui offrir un coup de neuf. À l’image de la devanture déjà présente, on suggère la pose d’un patchwork de créations. Aujourd’hui, de petites planches rectangulaires de bois peintes de différentes oeuvres décorent le contour de la vitrine comme un arc-en-ciel. Demain, on voudrait poursuivre ce travail et ainsi mélanger l’ancien et le nouveau.

Flora prend une pause pour évoquer l’ennemi numéro un des ravalements de façade français : les Architectes des Bâtiments de France — les ABF pour les intimes. « On peut pas non plus faire ce que l’on veut, faut être vigilant. On peut changer les planches en conservant les mêmes tons. Si on rénove de l’existant, on est bon ».

Manu, artiste à temps complet et habitué du café à ses heures perdues, est un homme dans la force de l’âge, d’origine portugaise, plutôt trapu, au regard aussi sombre que ses cheveux. À l’énonciation de ce projet, ses yeux scintillent d’une joie incongrue. Il propose de tout changer, il rêve de grands projets. Rapidement, on calme ses ardeurs et il finit par accepter que Flora dit vrai.

Un tour de table est à nouveau lancé par Nicolas. Une petite partie de l’assemblée ne se prononce pas, par manque de fibre artistique peut-être, sinon par désintérêt au sujet. L’autre partie, sans hésitation aucune, acquiesce d’un grand hochement de tête.

Régulièrement, le café reçoit des donations. Banque alimentaire, foyers d’accueil, ou bien même particulier. Aujourd’hui, la Barque a réceptionné plusieurs kilogrammes de fruits 

Et d’autres sujets

Alain poursuit et précise qu’il vient de déposer une demande de renouvellement de mobilier du café pour un montant de six mille euros. La ville de Tours a prévu pour l’année 2022 une enveloppe de cinq cent mille euros pour le financement de projets votés par les citoyens. On y propose un chantier de rénovation du skatepark de l’Île Simon ou encore la création d’une structure artistique pour le développement de la scène musicale tourangelle. On y propose aussi le renouvellement du mobilier de la Barque.

Au regard des tables et chaises vétustes sur lesquelles nous sommes installés, chacun félicite Alain de la démarche. Il nous précise qu’il nous tiendra informé des résultats des votes.

Enfin, la cérémonie touche à sa fin. Dans une ambiance presque collégiale, les discussions reprennent. Des informations s’échangent à nouveau. Camille, coordinatrice et salariée du café, quitte le navire le 27 mai prochain après quatre années de bons et loyaux services. On prévoit déjà un pot de départ, diverses festivités. « Achetez-lui du chocolat », scande François, l’un de ses collègues, animateur, d’un bout de la grande tablée.

Rapidement, on décide de la prochaine date du Café Causé. Les salariés de la Barque, munis de leur agenda papier, proposent le vendredi 10 juin. Personne ne bronche, ou alors plus personne n’écoute. De toute manière, la date sera affichée sur la vitrine.

Pour clore la conversation, Nicolas demande si quelqu’un désire aborder un autre sujet. « Ta ressemblance avec Julien Doré ? » lui suggère-t-on. Et les rires résonnent dans la salle qui, à l’ouverture du rideau, retrouve les couleurs naturelles du soleil.

Quelques liens

La Barque à Tours : Facebook et site Internet
Le Café Causé de l’association En Chantier à Marseille : Facebook et site Internet

Sur les sentiers du Causse Méjean 🥾🌲

Temps de lecture : 8 minutes

Arthur sera Docteur d’ici la fin du mois. L’aboutissement de dix longues années de labeur entre les bancs de la fac et les différents services des hôpitaux qui vont faire de lui un médecin urgentiste à part entière. Pour fêter ça, il nous propose, Kévin et moi-même, trois itinéraires. Le premier dans les Pyrénées, le second dans le Languedoc, et le dernier dans les Cévennes. Peu de réflexions interviendront avant de nous décider. Nous partirons six jours dans les Cévennes, sur le Causse Méjean plus précisément, pour une boucle de cent quinze kilomètres en itinérance, et avec comme meilleurs alliés nos tentes, matelas et duvets.

Itinéraire

📅 6 jours
🗺 115 kilomètres
⛰️ 3 610 D+ et D-
🥾 177 560 pas
🏕 5 nuits en bivouac
📍 En boucle, à partir du Rozier (Lozère)
📸 Pellicules Kodak UltraMax 400 ISO avec un Olympus argentique OM-1n

Une partie des textes et photographies de ce billet est tirée d’un récit complet de soixante pages que vous trouverez en version PDF pour la modique somme de cinq euros – soit le prix d’une pinte de bière à l’époque où les bars étaient encore de ce monde.

📅 Dimanche

Nous atteignons le Rozier sur les coups de dix-sept heures. Le Rozier est un petit village d’une centaine d’âmes stratégiquement installé à la confluence du Tarn et de la Jonte, au pied sud-ouest du Causse Méjean. De ses vieilles pierres, le bucolique village du bout du Causse semble tout droit sorti d’une autre France, d’une France à laquelle nous ne sommes pas habitués et qui nous rend aussi joyeux qu’excités.

210328 – 44.19°N, 3.21° E – À la recherche des gorges du Tarn

Nous partons pour une durée de cinq jours, à arpenter les sentiers qui longent les immenses falaises du Causse Méjean. Nous n’avons pas prévu grand chose, pas de logement, pas d’étape, peu de nourriture. Nous comptons sur nos tentes, nos matelas et nos duvets, notre bon sens, ainsi que la générosité des locaux pour victuailles en l’échange de notre infinie sympathie.

📅 Lundi

Nos pieds cheminent entre les ruines et vestiges d’anciennes habitations et cultures en terrasse. Lorsqu’aucun d’entre nous n’est occupé à parler, nous prenons plaisir à écouter un silence dantesque, poétique, reposant. Nous évoluons à des années lumières de nos journées habituelles. Aucun des éléments observés ni des sons perçus m’évoque le boulevard Heurteloup sur lequel se situe mon appartement. Loin des ronronnements trépidants des moteurs qui dévalent les rues du centre-ville de Tours, je me fonds sur les premiers sentiers du Causse dans une symphonie où le divin silence rythme chacun de mes mouvements. Il devient un instrument phare, un instrument star.

210329 – 44.19°N, 3.21° E – Via Ferrata

L’après-midi est harassante. Nos corps tout droit sortis d’un hiver froid et humide ne parviennent pas à s’adapter aux températures chaudes et sèches, presque estivales, qui frappent les gorges du Tarn. La sueur ruissèle sur nos fronts rouges de soleil. Le sol calcaire réverbère les rayons d’un astre qui, perché à son zénith, nous inflige peines et douleurs.

Nous quittons le lit du Tarn pour nous aventurer sur les hauteurs du Causse Méjean, cinq cent mètres plus haut, cinq cent mètres plus proche de l’azur brulant. Le chemin est long et sinueux. Passé une certaine hauteur, peu de passages sont ombragés. Les nombreux lacets sur lesquels Kévin galope comme un Mustang témoignent de la rudesse du chemin. Chaque pas en avant nous invite à grimper quelques vingt centimètres. Cinq cent mètres de dénivellement nous demanderont deux mille cinq cent pas. La marche devient mathématiques.

210329 – 44.29°N, 3.25°E – Pause en lacets

📅 Mardi

Nous savions que le soleil cognerait. Nous savions que malgré le début du printemps, les températures en journée flirteraient avec les moyennes estivales. Mais nous ne savions pas qu’aucune des fontaines à eau, que ce soit dans les hameaux et villages de Rieisse, Rouveret, Montignac, ou Anilhac n’avaient pas été rouvertes depuis l’hiver.

En arrivant sur le parvis de l’église de Mas-Saint-Chély, la déception nous gagne à nouveau. Pas de robinet, celui du cimetière adjacent à à l’édifice religieux ne coule pas. Au loin, face à ce qui ressemble à un atelier municipal, un homme au ventre proéminent déjeune à bord de son véhicule de fonction, un Berlingot ou un Kangoo, un véhicule du genre. Mylène Farmer chante dans un auto-radio au volume réglé au plus fort. Génération Désenchantée. Désenchanté comme nos estomacs secs et déjà las d’avaler une énième boite de sardine accompagnée d’une flute devenue rassise.

210330 – 44.31°N, 3.39°E – Déjeuner

Mes pieds saignent. Ils pleurent de douleur. Chaque enjambée devient une peine considérable. Je marche sur un brasier, sur des tasseaux de verre. Pas de jaloux, le pied droit est aussi meurtri que le gauche. Deux immenses ampoules viennent de se percer, conséquence du frottement d’une peau salée de transpiration contre des chaussettes en laine Mérinos et une paire de chaussures dont le cuir ne s’est pas encore adapté à la forme de mes pieds. Je souffre, je boite, et j’avance à la vitesse d’un escargot. Le cliquetis de mes bâtons contre le sol karstique du Causse pénètre mes tympans et rythme mes pas lents, lourds, discontinus et maladroits. Par réflexe, mes articulations se bloquent face à la douleur des frottements. Ni mes chevilles ni mes genoux m’indisposent, mais d’une manière presqu’automatisée, mes articulations cessent de fonctionner pour limiter l’impact de mes talons sur le sol. Le corps humain est fascinant d’adaptabilité. Les garçons avancent devant moi, je les suis au loin. Je prends l’allure d’un robot et avance sans réfléchir. Je souffre.

📅 Mercredi

A peine une heure après le pli de notre camp, nous quittons la face nord du Causse Méjean pour nous enfoncer dans les terres. Ou plutôt, dans ce que nous pourrions appeler le Causse nu. Les pins qui poussaient sur les hauts précipices du plateau disparaissent et laissent entrevoir de minces terres agricoles. Quand la terre n’est pas cultivée, une végétation plus naturelle et plus proche du sol, constituée d’étendues de pelouses et de landes à buis et à genévrier, tente de se faire une place. L’ambiance devient si différente que l’on aurait l’impression de changer de région.

210401 – 44.27°N, 3.52°E – Avec Simon

Nous poursuivons notre avancée sur une surface aux allures de désert – nous nous amusons d’ailleurs à renommer cette plaine désertique située au nord de Nîmes-le-Vieux le Désert de Gobi. Si le vent ne s’engouffrait pas dans nos tympans, le silence serait roi. La seule trace d’un passage de l’humain est le chemin que nous foulons. Pas de construction, pas d’agriculture, pas de véhicules. Seuls trois marcheurs, face au vent. Le chemin, comme parfaitement tracé à la règle comparée aux derniers sentiers sinueux que nous empruntions, finira par basculer au-deçà des collines pour nous déposer à Villevieille. En attendant, nos pieds usés heurtent la rocaille. Nos yeux brulés par les rayons du soleil roulent le long des grandes plaines grisâtres où les phénomènes karstiques du Causse Méjean semblent avoir gagnés une longue bataille contre la végétation qui, peut-être, décorait jadis ces terres devenues chauves.

210401 – 44.23°N, 3.52°E – Le Veygalier

Vingt-deux heures. Je suis rentré dans ma tente. Assis en tailleur, j’enroule mon duvet autour de mon corps refroidi avant de saisir mon carnet et mon stylo. J’écris. Puis j’entends. Je l’entends. Un long hurlement, royal, majestueux, perçant. Le stylo s’échappe de mes mains, je relève la tête, je frissonne, de froid ou de peur, un mélange des deux probablement. « – Vous avez entendu ? – Oui. – C’est le loup ». Nous peinons à y croire. Nous venons d’entendre une créature des plus mystérieuses. Une machine à tuer. Une machine à fantasmes.

📅 Jeudi

Sur le chemin, je demeure attentif. Nous l’avons entendu hier, peut-être pourrions-nous le croiser aujourd’hui. Nous entreprenons plusieurs pauses pour observer les vautours qui voltigent au dessus de nos têtes. Nous nous demandons s’ils tournent autour d’une proie, d’un animal blessé. Nous nous demandons s’ils tournent autour d’une victime du loup. Depuis hier soir, nous ne pensons qu’à lui. Il monopolise nos conversations, nous plonge dans la crainte, dans l’excitation. Nous l’imaginons solide et fort, au regard menaçant avec un pelage gris qui doit lui offrir une belle tenue de camouflage dans les landes du Causse Méjean.

210402 – 44.21°N, 3.4°E – Causse très très nu

Notre déjeuner prend des allures de festin. Pain frais, quiches aux poireaux, chips, bières IPA made in Lozère, jambon sec, fromage de chèvre, gâteau aux amandes, oranges, fruits secs et café soluble. Jamais nous n’avions possédé une telle quantité de victuailles. Nos pieds endoloris toujours plongés dans l’eau froide de la Jonte, nous nous gavons comme des oies. Les mains sales, nous ne songeons même plus à respecter un ordre logique. Nous avalons des bouchées de quiches entre deux crocs d’un casse-croûte maison pain-jambon-fromage, nous terminons le paquet de chips après avoir dévoré l’orange, je coule un café alors que les garçons n’ont pas encore vidé leur bouteille de bière. Aucune place n’est laissée à la réflexion quand il s’agit d’accumuler des calories. Comme si nous étions revenus à l’âge de pierre, seules comptent la marche et la nutrition. La vie et la survie.

📅 Vendredi

Six jours que nous avons quitté le Rozier, les denses pinèdes que nous traversons nous font déjà oublier les paysages désertiques de la veille. Nous comprenons rapidement ne jamais avoir été aussi proche de la fin. Puis nous posons les pieds sur une avancée rocheuse, proéminente, fantastique, qui nous offre un balcon sans précédent sur le ravin de Cassagnes et les gorges de la Jonte. Face à nos yeux la route départementale D996 en direction de Meyrueis serpente au fond des gorges, le long de la Jonte qui alimente toute la vallée en eau. Le ciel bleu azur détonne avec les pins qui conservent un vert que les feuillus jalouse en ce début de printemps. La vallée est splendide. Taillée par des millénaires de mouvements tectoniques, de glaciations, de précipitations, et autres phénomènes que je n’ose imaginer, elle s’ouvre à nous tel un grand boulevard.

210403 – 44.2°N, 3.24°E – Ravin de Cassagnes

Les pinèdes qui recouvrent les contreforts des Causses rendent les constructions humaines presque impossible, l’Homme n’a pas vraiment sa place ici. La terre est sauvage. Gracieuse. Délicate. Au-delà de nos crânes réchauffés par le dur soleil, des vautours s’entraînent dans une danse circulaire. Le vent souffle peu, mais ils parviennent à prendre de l’altitude. Un simple mouvement d’ailes hisse aux cieux, pour jouer des courants chauds et froids, des terribles variations de températures et des vents d’altitude, pour profiter d’une nature qui nous apparaît incontrôlable. Puis, d’une manière presque hasardeuse, la horde vient délicatement planer au dessus de notre rocher. « Tu as vu les vautours quand tu les as entendus », nous contait Albin en début de semaine. A une poignée de mètres seulement, les ailes des rapaces bâtent le vent, propulsent l’air. Nous assistons à un vrai spectacle, une pure représentation. Dans leurs tourbillonnements, leurs corps plumés fendent les airs, laissant deviner un sifflement rare, unique, magnifique. Le sifflement de la nature. Un battement suffit à redonner de l’impulsion, à reprendre de l’altitude, à nous définir les contours d’une beauté sonore, d’une harmonieuse nature, d’un apaisement total. Il fait chaud, le soleil dégénère nos cerveaux et nous observons les oiseaux. Putain que c’est beau.

Une partie des textes et photographies de ce billet est tirée d’un récit complet de soixante pages que vous trouverez en version PDF pour la modique somme de cinq euros – soit le prix d’une pinte de bière à l’époque où les bars étaient encore de ce monde.

Journal de bord

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