Bazooka

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Après un mois à arpenter l’Égypte, je suis à une poignée de jours de regagner la France. À Alexandrie, je m’installe dans un restaurant pour déjeuner. À trois mille cinq cents kilomètres, rien ne devrait me faire penser à la maison, mais je trouve ici des détails poignants.

Les photographies glissées dans ce billet ne correspondent pas forcément à mes propos, mais proviennent toutes de mon séjour à Alexandrie, courant février 2022. Toutes ont été capturée à l’argentique.

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Premier regard

D’un regard indépendant, les yeux bleus de cette femme s’illuminent comme un écrin de beauté, une oasis au milieu d’un désert, une étoile égarée aux confins du ciel. Cette lumière, si atypique des iris que dévoilent les Égyptiens, rappelle la couleur froide et métallique des yeux des chiens qui, dans le grand Nord, s’acharnent à traverser des contrées maculées d’un blanc nacré.

Dans cette salle de restaurant, ce chaudron bouillonnant, ses yeux roulent comme des billes avec lesquelles jouent nos enfants. Elle scrute, guette, surveille les détails de chacun des clients, consommateurs éphémères venus remplir panses affamées.

Nonobstant, la subtilité de ce regard si singulier contraste nonchalamment un visage rond, inexpressif. L’humeur blafarde, triste mélange de fatigue et de lassitude, envahit ce faciès qui, je suppose, manque de soleil. Curieux, dans un pays où l’astre brille plus de trois cent cinquante jours dans l’année.

Son sourire, effacé, se cache derrière d’épaisses lèvres minutieusement maquillées, dont la couleur exagérément rosée ne poétise en rien cette mine malheureuse.

Quand d’un pas effaré elle court d’une table à l’autre, je ne peux m’empêcher d’étudier ses gestes maladroits, à l’unique dessein d’accomplir une tâche qui peut-être ne lui plaît pas.

Qui est donc cette créature au regard perçant, au visage soustrait de joie, à la démarche délicatement gauche ?

Modernité en Égypte

Je suis à Alexandrie, en Égypte. Le restaurant dans lequel je suis installé est un large espace qui dispose d’une hauteur sous plafond surprenante, la taille de quatre à cinq hommes, admettons. L’atmosphère, qu’un rayon de magasin de bricolage vendrait comme « très moderne et lumineuse », ne rappelle en rien les us et coutumes d’Égypte.

Les murs sont flanqués de planches d’un bois sombrement brun et soigneusement verni. On y accroche des portraits d’un style très new-yorkais, façon Andy Warhol. Aussi, des ampoules, à l’inspiration très industrielle, y sont accrochées. Dans certains coins, des plantes à l’abondante chlorophylle dégueulent, mais épousent à merveille ce style « contemporain ».

Les tables, petites, carrées ou rectangulaires, sont taillées d’un bois brun plus clair que les murs. Leurs pieds, d’un métal noir, brillent comme l’opale polie d’Australie. Les chaises sont de même facture, à la différence que leurs dossiers sont gravés du nom de l’enseigne : « BAZOOKA ».

Enfin, on ne saurait l’éviter tellement elle cogne aux tympans, une musique bercée d’autotune défie la pièce et couvre de son vaste spectre les clients qui bavardent, rient, mangent, vont et viennent dans un ballet incessant.

L’occident n’a jamais été aussi proche

La fille aux yeux de loups continue sa course, les mains tantôt vides et à la recherche d’une table à débarrasser et à astiquer, tantôt pleines et en quête d’une poubelle pour se délester. Je ne la trouve ni belle, ni séduisante. Simplement, son allure m’obsède. Qui est l’âme derrière ce regard perçant ? Comment cette fille au visage sans expression déambule ici, vêtue d’une tenue noire serrée, visiblement inconfortable, et floquée d’ignobles caractères jaunes B-A-Z-O-O-K-A ?

Sagement assis à une table carrée, j’attends avec impatience mon menu composé d’un burger de poulet frit fourni d’oignons caramélisés, et accompagné de frites French fries et d’une humble bouteille de six cents millilitres d’eau. Je suis un spectateur au théâtre, à observer et critiquer chaque scène dans ses moindres détails. Parce que je comprends assez rapidement que la fille aux yeux perçants joue, au mieux, une actrice engagée ; au pire, un fragment du décor.

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L’Égypte que je découvre à travers cette pièce ne propose finalement plus rien de commun avec les passagers du train entre Le Caire et Assouan, les loueurs de felouques des rives du Nil, les Bédouins du cœur du Sinaï, et même encore les pauvres vendeurs de bibelots du souk d’Alexandrie. C’est une Égypte moderne, surprenante comme un lion à l’affût, et qui transpose une fulgurante altération de sa société. En fait, en prolongeant son regard, on s’interroge si l’américanisation que nous traversions il y a quelques dizaines d’années, ne gagne pas ici son paroxysme. Puisque au milieu de ce chaudron, il devient aisé de lorgner des profils qui nous soufflent que l’occident n’a jamais été aussi proche.

Il y a ces chaussures aux marques « swooshées » ou « triangulaires ». Certaines sont bariolées, on les croirait tout droit sorties d’un Foot Locker. Il y a ces hommes, aux cheveux gommés. Il y a ces femmes, aux visages voilés. Tous se ressemblent et s’empiffrent sans concession, de leurs doigts luisants du gras d’un poulet aux hormones que Jean Ferrat décrivait très bien dans son poème La Montagne. Au sein de cet espace noyé dans l’infinie matrice de la société de consommation, les rites s’effacent, les traditions s’évaporent, au profit d’une morne et incontrôlable standardisation qui semble faire fuir toute initiative d’émancipation.

En Égypte comme ailleurs, tout se ressemble et tout s’assemble

Au coin d’une poubelle rassasiée de détritus, vestiges de repas gargantuesques, deux jeunes s’amusent au déplorable jeu de l’autoportrait. L’un se tient debout, d’une manière orgueilleuse, le sourire forcé, les épaules ouvertes, les bras peu naturellement allongés contre son corps svelte. L’autre, deux mètres plus loin, les yeux rivés sur la dalle de son smartphone, le pouce prêt à dégainer, prêt à capturer l’instant, la capture parfaite. « L’image avant tout », donnent-ils l’impression. Peu importe le moment, peu importent les sentiments, « pourvu que l’on puisse prouver par la beauté subjective qui est nôtre, notre passage au BAZOOKA ».

Aucune communication n’intervient entre les deux protagonistes, trop concentrés pour laisser échapper un mot. De la fluidité d’une eau de rivière, ils se propulsent dans un culte égocentrique qui n’a d’égal que celui des désabusées célébrités qui usent de leur image plastifiée pour une poignée d’ « instamoney ».

Le voyage amène les découvertes. Les découvertes amènent l’appréhension. Elles se fleurissent de surprises, bonnes et, où, mauvaises. Parfois, on s’attend à l’inattendu. On se prépare à quelque chose de différent, de bouleversant. On se dit qu’une culture aux antipodes de notre monde ne devrait en aucun cas nous rappeler la maison. Mais non, le voyage est aussi jonché d’autodérision, puisque tout se ressemble et tout s’assemble.

Et toujours, cette fille au regard si intrigant se promène et convoite, dans ses plateaux, la promesse d’une vie différente. 

Journal de bord

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