La douce symphonie de Mus’Echo

Violoncelles de Mus'Echo

Dimanche 12 décembre. Orchestre symphonique de Mus’Echo. L’hiver tombe sur la ville. Lourd comme une enclume, il écrase les visages blafards des ciels sans soleil. Son froid assassin assène la peau de morsures mesquines. Nous nous approchons de l’église Saint-Pierre-Ville qui se dresse au centre du quartier Blanqui, à Tours. Celle qui figure parmi l’une des plus vieilles églises tourangelles sonne seize coups et les ruelles sont déjà plongées dans la pénombre. 

Dans trente minutes, nous avons rendez-vous avec l’association Mus’Echo, orchestre symphonique installé à Tours. La soixantaine de musiciens amateurs dirigés par les mouvements de baguettes du chef d’orchestre Laurent Miscopein jouera une sélection de partitions tirées du septième art. Violons, violoncelles, altos, contrebasses, flûtes, piccolos, hautbois, clarinettes, clarinettes basses, saxophones, trompettes, cors, trombones, tubas, percussions et piano accompagneront le générique du dessin animé Tintin, des films Les 7 Mercenaires ou Batman.

Je connais le quartier pour y avoir habité plusieurs mois de ma vie. C’était le long du Quai de la Gare du Canal, cette longue rue au nom peu commun et donné à l’époque où, à l’actuel emplacement de l’autoroute, les eaux douces du canal du duc de Berry reliaient la Loire et le Cher. En revanche, la curiosité de visiter l’édifice religieux ne m’avait jamais effleuré. Malgré ma fréquentation régulière du marché animé le vendredi après-midi ou du bar dans lequel je terminais quelques soirées sans souvenir, je n’avais jamais eu l’idée de passer l’épaisse porte de bois pour venir me confesser. 

Voyage, voyage :

L’église de Saint-Pierre-Ville répond à des dimensions humaines. Les sentiments de grandiloquence provoqués par ses consœurs comme Saint-Gatien, magnifique cathédrale bâtie à quelques pas de là, sont étouffés par un caractère plus familial. Guère d’impressionnisme ici, seulement la rassurante cohérence du bon sens. 

Par-dessus la pierre de taille qui façonne l’intérieur des murs, à la couleur nacrée comme les paisibles villages ligériens, de fausses voûtes en plâtre datant du siècle dernier confèrent à l’espace une ambiance chaleureuse. Le long des collatéraux, des vitraux aux teintes saturées filtrent les lumières glaçantes de l’hiver en un kaléidoscope. Sur certains, créés des mains de l’abbé Plailly comme les représentations de Saint Antoine ou de Saint Fiacre, les résultats apparaissent maladroits. Les proportions se confondent de manière indélicate, rendant une main ou un pied aussi large que deux visages. Sur d’autres, conçues par Julien-Léopold Lobin puis son fils Lucien, les dessins s’affirment dans des détails minutieux, accordant à l’objet un véritable statut d’œuvre d’art. La lecture des épisodes de la vie de Saint Pierre, de la conversion de Saint Paul ou de l’Adoration des bergers amène à une contemplation muette et attentive.

Orchestre Mus'Echo
221212 – Orchestre symphonique – 47.4°N, 0.7°E

La nef est comble. Sur les bancs de bois alignés avec précision, la foule s’installe. À cause d’une température fraîche contenue par les murs épais de l’édifice, rares sont les braves à daigner retirer couvre-chefs, écharpes, moufles et manteaux. Peu à peu, Saint-Pierre-Ville entre dans un silence envoûtant. 

Préoccupés par d’ultimes préparatifs, les musiciens chuchotent un murmure diffus qui parcourt la grande pièce dans une résonance ecclésiastique. Les prunelles des badauds obliquent vers le chef d’orchestre de Mus’Echo, Laurent Miscopein, un homme de taille menue, entièrement vêtu de noir, aux cheveux noirs comme une encre de Chine que l’on aurait laquée et attachée en queue-de-cheval. De dos, personne ne parvient à deviner les traits de son visage. À la différence de la soixantaine de musiciens qui composent Mus’Echo, il relève d’un mystère qu’aucun des spectateurs ne parvient à percer.

Puis ce mystère se dévoile. Celui qui dirige la troupe se retourne. Sous ses cheveux longs, une tête carrée est percée d’un regard profondément sombre, qui lui donne de faux airs de séducteur romantique. Il prend la parole pour nous présenter son programme : presque quarante-cinq minutes consacrées à la musique du générique de Tintin (R. Parker, J. Morgan et T. Szczesniak, 1993), à la Danse des Heures, tirée de La Gioconda et jouée dans le dessin animé Fantasia (A. Ponchielli, 1876), à La Danza jouée dans le film Le Corniaud (G. Rossini, 1835), à La Damnation de Faust jouée dans La Grande Vadrouille (H. Berlioz, 1846), et aux bandes originales du film Les Sept Mercenaires (1960) et de la série Le Masque de Zorro (1998).

Orchestre de Mus'Echo
221212 – Violons – 47.4°N, 0.7°E

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L’orchestre de Mus’Echo diffuse une émotion poignante. Entre les murs, l’acoustique révèle la musique dans tous ses éléments. Aucun instrument ne prend le pas sur l’autre. La rythmique donnée par Laurent Miscopein permet à chacun des joueurs d’affirmer son talent. 

À la première interprétation, je retrouve mon enfance, celle où mon grand-père enregistrait sur des cassettes VHS les épisodes du jeune reporter belge. La musique devient alors une madeleine de Proust qui remonte des réminiscences vieilles de plus d’une vingtaine d’années. Elle provoque à l’esprit une contingence de sentiments jouissifs, bercés par les rêves d’un enfant qui se voyait arpenter le monde pour écrire et décrire, accompagné ou non d’un Fox-terrier à poil dur et d’un marin habillé d’un pull à col roulé bleu frappé d’une ancre au milieu de la poitrine.

Sur le banc, je me penche vers l’allée centrale pour observer au mieux l’agitation des musiciens de Mus’Echo. Les violonistes jouent pendant que les flûtistes soufflent et les percussionnistes tapent. Je ne connais pas assez ce registre musical pour juger de la finesse de leur jeu, mais suffisamment pour apprécier l’harmonie qui s’en dégage.

Spectateur Mus'Echo
221212 – Spectatrice – 47.4°N, 0.7°E

Brèves de comptoir :

Froid, fatigue ou émotion, je ne sais pas. Mais au dernier roulement, lors des dernières lignes de la partition du générique de Tintin, ma gorge se noue et mes yeux s’embuent. L’émotion me caresse. L’effervescence de mes réminiscences a vaincu mon indifférence. Je suis à la merci d’une émulsion intérieure.

Au cours des interprétations suivantes, je me laisse couler sur le banc. Je griffe quelques mots sur mon carnet et emploie mon argentique à une poignée de photographies. À dix-sept heures, l’église ne sonne pas mais le temps s’accélère. Mus’Echo prend le temps d’une dernière musique non annoncée au programme, celle du générique de Batman (1989). De brefs remerciements s’ensuivent et chacun prête main-forte pour ranger le matériel. Dans la foule, une dame s’affole : « La messe a lieu dans moins d’une heure » !

Violoncels de Mus'Echo
221212 – Violoncelles – 47.4°N, 0.7°E
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