Ne fait-on pas les meilleures confitures dans les vieux pots ?

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Le calendrier indique le 4 mai 2023, le jour de mon trente et unième anniversaire, celui ou je deviens un peu plus vieux. Je suis égaré dans le district d’Aveiro, sur les côtes du centre du Portugal. Dans mon carnet, je couche une poignée d’idées concernant l’âge qui me gagne.

📸 Les photographies publiées dans ce billet ont été capturées à l’argentique au cours d’un itinéraire d’une dizaine de jours entre Lisboa et Porto, au Portugal.

Depuis plusieurs années, le 4 mai devient un évènement dichotomique que je chéris autant que je redoute. Chaque année à la même date, il me tarde de savoir quel proche m’enverra ses douces pensées, le meilleur pour cette année à commencer. Et chaque année, les messages pleuvent comme un ciel chargé, victime de la mousson. Il y a des messages que j’attends puis d’autres qui me surprennent. J’éprouve toujours une grande curiosité à recevoir la bénédiction de personnes avec qui je n’ai entretenu aucun contact depuis plusieurs années. Ils surgissent au travers du téléphone comme de vieux fantômes habillés de gaité et ravis de participer à la construction du souvenir.

Au-delà de ces messages, je redoute le temps qui passe. Cette trente et unième année s’ajoute aux trente précédentes. C’est indéniable, je deviens vieux. Ce matin encore, je m’amusais de mon corps usité prêt à se bloquer cependant que je me baissais pour ranger mon sac à dos. « Joyeux anniversaire mon vieux », me suis-je exclamé.

Pour des raisons que j’ignore, je ne crains pas la mort. Je m’octroie parfois le temps d’y penser, sans dramatiser un tel scénario. Mort par accident, mort naturelle, où même suicide, il m’est arrivé de songer quelle mort me conviendrait le mieux. Je me conforte dans l’idée que bien des hommes vivent encore longtemps après leur mort. Si leurs corps croulent sous une terre animée par la voracité de vers affamés, leurs esprits continuent de peupler nos mémoires. Musiciens, écrivains, peintres et autres artistes : ils n’ont pas rendu leur dernier souffle et vivent probablement plus que je ne vis aujourd’hui. Mon ami François m’écrivait d’ailleurs à ce sujet : « l’esprit des artistes continue d’exister grâce à la trace laissée par leurs œuvres ».

La mort s’affirme finalement en un concept abstrait. Les plus pieux d’entre nous tentent de prêcher l’existence d’un monde d’après, évidemment meilleur à condition de respecter une poignée de principes et de règles qui contraignent notre liberté. Aussi, certains miraculés témoignent du monde d’après. La lumière blanche, celle qui illumine le bout du couloir, ils l’auraient aperçu à l’approche d’un coma éternel. Finalement, les seules expériences que nous entretenons avec la mort se trouvent le plus souvent chez nos proches happés par la vie. L’enterrement signe le départ pour toujours vers ce monde que chacun affabule mais qu’aucun ne connaît vraiment.

Henri Laborit, dans son essai l’Éloge de la fuite publié en 1976, émettait l’argument selon lequel la mort d’un individu impliquait « une amputation de notre moi, c’est-à-dire comme la suppression brutale et définitive de l’activité nerveuse que nous tenions de lui ». En effet, Laborit insiste sur l’idée que « nous l’avons — lui, le défunt — introduit au cours des années dans notre système nerveux », par une accumulation d’expériences et de souvenirs. Il conclut ce propos en expliquant qu’à son décès, « ce n’est pas lui que nous pleurons, c’est nous-même ». J’apprécie cette idée qui statue la mort comme un concept relatif, dépendant de la construction que chacun a pu en faire dans le cadre de son organisation et de ses représentations sociales. Si l’on existe chez chacune des personnes que l’on côtoie, pourquoi craindre notre disparition ?

Le propre de tout être vivant est de commencer par la vie pour terminer par la mort. Toutefois, si le cœur cesse de battre, les réminiscences demeurent et restent ancrées à jamais. La mort se transcende alors en récompense d’une vie accomplie, comme la conclusion d’une histoire rocambolesque parfumée de mille et une péripéties. À la question « que veux-tu qu’on fasse de toi quand tu seras mort ? », je rétorque mon désir de célébration. Prenez donc les quelques euros qui dorment sur mon compte bancaire et offrez-vous une fête mortuaire des plus joyeuses. En fait, ne pleurez pas ma mort, aidez les autres à rester heureux.

Brèves de comptoir :

Devenir vieux en revanche, elle, m’effraie. À chaque nouvelle bougie, je m’interroge à l’égard de l’emprise de l’âge sur cette vie qui est mienne. À ce jour, j’éprouve une anxiété à trois facettes : la crainte du regret et celles de l’immobilité physique et psychique.

Regret. Mes différentes marches au travers du globe m’ont amené à rencontrer des voyageurs d’un jour qui, de leur expérience d’aînés, me confiaient : « T’as raison de faire ça à ton âge. Si j’avais su, je serais parti courir le monde comme toi ».

Avec l’âge interviennent parfois les regrets, ceux d’une vie maladroitement accomplie. J’aime bien l’illustrer tel l’arbre que nous souhaitons escalader pour aller chatouiller le ciel. Nous partons tous du fût qui symbolise notre naissance. Avec l’âge, nous pénétrons le houppier et nous explorons la ramification de branches et de rameaux à la recherche de la voie qui nous semble la plus appropriée. Les plus sages camperont les branches épaisses qui constituent le cœur de l’arbre tandis que les plus aventureux oseront les rameaux fragiles qui mènent aux cimes. Aucune de ces voies n’est la bonne, puisque les choix demeurent complètement subjectifs et propres à chacun. Néanmoins, de leurs branches, certains lorgnent les rameaux avec mélancolie. « Plus jeune, si j’avais pris cette branche, que se serait-il passé » ?

Physique. Je décidais initialement de noircir les pages de mon carnet parce qu’au réveil, mes articulations douloureuses me rappelaient que je n’étais plus le jeune plein de fougue que j’avais été il y a tout juste dix ans encore, mais plutôt le début de vieux que je suis maintenant. Avec la sagesse vient son lot de douleurs. Mon corps ne réagit plus comme celui dont je disposais à mes vingt ans. Je continue à charger le moteur d’huile mais les pièces, naturellement, poursuivent la douloureuse quête de l’usure.

En fervent marcheur, voilà une de mes plus grandes angoisses : être gagné par l’immobilité. Le mouvement vécu à travers la marche compose un hymne libérateur qui me transcende en être existant. Ce vagabondage employé à outrance devient une manière de m’affirmer, d’écrire dans le grand livre du monde que je suis bien passé ici, que j’ai observé et témoigné, que je peux raconter et transmettre.

Sans cette libération dont s’entichaient moult voyageurs, je me transforme en un forçat détenu au fond d’une geôle étroite et dépourvue de lumière. Je n’aspire plus au voyageur, nomade, itinérant, vagabond, pèlerin — nommez-moi comme bon vous semble — que je rêve de devenir ; la raison pour laquelle je me réveille chaque matin et qui m’invite à avancer sur les grands sentiers de l’humanité sombre alors dans les abysses de l’indifférence.

Psychique. Enfin, je puise le dernier volet de mes angoisses de trentenaire dans ce que certains appellent la folie. « Perdre la boule », voilà une expression qui me fait vaguement sourire. Plus contraignant que la dépossession physique, l’aliénation des facultés mentales relève d’un combat qui déchaîne toutes les passions. Que faire de son aïeul qui, devenu trop vieux, ne reconnaît ni sa descendance ni son prénom ? Fréquenter les maisons de retraite parfumées de naphtaline laisse entrevoir une partie de cette dégénérescence cérébrale, abandonnée à une dimension que l’homme conscient n’arrive pas à entrevoir.

Avec l’âge, j’imagine que cette folie se joue du souvenir. Elle finit par effacer le temps, nous y figer, voire nous y emprisonner. L’individu qui baigne dans cet état ne vit autrement qu’au présent. L’expérience accumulée au courant de sa vie disparaît, noyée dans un flot de pensées nébuleuses qu’il ne parvient plus à imbriquer. Le sens qu’il donne à son existence n’est plus le sens normé que nous — les êtres bien pensants — aimons donner. Dépendant d’un système qui tente tant bien que mal de se préoccuper de son état, il tente de vivre, ou alors de survivre, tout dépend du point de vue adopté.

À coucher ces lignes, je me demande si le fou ne répond pas au qualificatif moqueur d’imbécile heureux que nous employons parfois. Je me souviens d’un extrait de Frankenstein, écrit par Mary Shelly et paru en 1818 : « Apprenez, sinon par mes préceptes, du moins par mon exemple, combien il est dangereux d’acquérir le savoir et combien est plus heureux l’homme qui croit que sa ville natale est le centre de l’univers et qui n’aspire pas à dépasser ses limites naturelles ». Celui qui ne se préoccupe plus du monde qui l’entoure ne serait-il pas un individu heureux ?

Je cours désormais en direction de mon trente-deuxième anniversaire. Malgré un corps raide et élancé comme une tige de fer, je ne crains toujours pas la mort et n’éprouve ni regret, et encore moins folie.

Aujourd’hui, comme hier et demain, j’avance. Je prends le temps de découvrir et de consigner. J’écris sans savoir si je serais lu mais j’en éprouve un grand plaisir, un genre de soulagement quotidien. Et surtout, je finis par me rassurer : ne fait-on pas les meilleures confitures dans les vieux pots ?


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