Vendanges au domaine de la Tour Gallus

Tour Gallus : au service de la vigne

Temps de lecture : 9 minutes

La Tour Gallus est un domaine viticole du Muscadet, coincé entre les lieux-dits de la Galussière, de la Pénétrie et de la Proutière. Au cours du mois de septembre 2023, je me suis rendu au domaine pour la saison des vendanges. Bercé des charmes d’une nature préservée et de la tâche d’un travail harassant, j’ai décidé de poser ces quelques mots pour témoigner de cette expérience si particulière.

📸 Les photographies de cet article ont été capturées par les membres de la famille de Damien, sur le domaine de la Tour Gallus, au cours des vendanges.

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La nuit respire l’odeur d’une vie paisible, de la satisfaction d’une tâche accomplie. Sous les grands arbres qui peuplent le domaine de la Tour Gallus, les vendangeurs festoient. En cette fin septembre, les vendangettes — comprenez les sécateurs exclusivement réservés à la découpe du raisin — sont définitivement rangées. Quinze jours durant, elles ont eu raison du raisin. Des tables sont alignées pour l’occasion, comme celles que l’on observe en conclusion des histoires contées par René Goscinny et Albert Uderzo. Néanmoins, point de sanglier cuisiné pour le banquet. Damien, notre viticulteur, l’Abraracourcix de la Tour Gallus, offre une délicieuse marmite de moules, bien évidemment préparée à l’aide d’un Muscadet qu’il a lui-même tiré de sa cave. Dans la lueur du feu de ceps qui flamboie à nos côtés, nos visages tirés par la fatigue dessinent un léger sourire. Épris d’une douce mélancolie, nous figurons pareils à des gosses sur le chemin retour d’une colonie de vacances, à nous souvenir de cette saison de dur labeur au service de la vigne.

Bienvenue à la Tour Gallus

Tout avait commencé le dimanche soir du trois septembre. Une partie des vendangeurs venait d’arriver au domaine de la Tour Gallus. Pour la première fois, nous découvrîmes Damien. Vigneron depuis neuf générations, il était un homme petit aux traits marqués par ses 40 années passées dans les vignes. Il arborait une barbe grisonnante de quelques jours, ainsi que des cheveux sombres et hirsutes, coiffés d’un léger mulet. Derrière ses lunettes rondes, de petits yeux luisants comme une pierre de topaze rappelaient la robe des vins qu’il s’apprêtait à nous faire déguster.

Dans la pénombre de sa cave aux murs couverts de vieilles barriques et de grandes cuves en inox, sa voix douce, parfois feutrée, nous égrenait une poignée de détails à l’égard de son domaine. Il précisait que la Tour Gallus enregistrait une surface de 16,8 hectares, sur lesquels poussaient du melon de Bourgogne, du gros-plant et du colombar. Plus tard, il employait des termes plus scientifiques, pointant que les sols du domaine étaient composés de roches métamorphiques comme le granit ou le schiste. Il évoquait surtout, avec une certaine langueur, le gabbro, cette roche magmatique qui permettait la concoction de ses vins « rafraîchissants et légèrement acidulés, pourvues de beaucoup de densité et de minéralité ».

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Entre deux verres, l’un de 2022 l’autre de 2015, Damien pointait avec orgueil les magazines posés sur le bar de la cave. Plusieurs grandes revues affichaient son nom. Pour le vigneron, exporter son vin jusqu’aux États-Unis, jusqu’au Japon ou au Pérou ne relevait pas du succès. Redorer le blason du Muscadet à l’international n’était ni synonyme de victoire, ni gage de qualité. Le vin était une histoire d’amour avant d’être une histoire de chiffres. Ses créations relevaient d’une passion sur laquelle il ne voulait point indiquer de prix. En vigneron romantique, il puisait sa force dans la gratitude livrée par ses proches, ceux qui savaient apprécier son art. Tout le reste, n’était que poussière.

Damien finit par fournir quelques conseils pour les premiers coups de vendangettes, que nous allions exécuter dès le lendemain matin. « Lorsque vous couperez du raisin, n’oubliez pas de le caresser et de lui parler avec délicatesse. C’est comme ça qu’on fabrique du bon vin ici ». Il ajouta que nous pouvions nous nourrir de son raisin autant que nous le souhaitions. Après trois années sans chimie, la Tour Gallus était en passe d’achever sa conversion en bio, véritable gage « d’authenticité et de qualité », selon le vigneron.

Un labeur beau et harmonieux

Les jours suivants, nous nous donnions rendez-vous à huit heures. Un grand fourgon Fiat Ducato blanc nous attendait au pied de la Tour Gallus. L’un après l’autre, nous y sautions pour nous diriger ensuite, au rythme paisible d’une vingtaine de kilomètres par heure, vers la terre promise. Le trajet était court, rarement le temps d’allumer l’autoradio. En bref interlude, le frère de Damien qui voyageait en notre compagnie ne cessait de prévenir : « Tenez bien vos sécateurs. Les chemins sont cahoteux. Une année, on s’est retrouvé avec un sécateur planté dans la main ».

Une fois arrivé, une quinzaine de visages éphémères gagnaient les incommensurables rangées de vignes. Ces visages étaient ceux des vendangeurs, qui usaient de leurs mains habiles pour couper le raisin et faire chanter le bruit sec et pinçant de leurs vendangettes. Très vite, les bruits sourds des pas des trois porteurs flattaient cette chansonnette. Harnachés d’une hotte de plastique verte pouvant contenir jusqu’à 50 kilogrammes de raisin, ils étaient chargés de vider les seaux des vendangeurs pour remplir la benne, tirée par le tracteur de Damien garé en bout de rangée.

Dans le vignoble, les bavardages étaient légion. Au cours de ces tâches agricoles qui préféraient l’automatisme à la réflexion, l’homme se muait en moulin à paroles. Nous apprenions à connaître notre équipe, composée de personnalités éclectiques. Il y en avait qui rentrait d’un long séjour en Guyane française ; d’autres arrivaient de plus proche, de Loire-Atlantique ou de Vendée. Il y en avait qui dormait sur le domaine ; d’autres qui parcouraient « 20 kilomètres à vélo matins et soirs pour venir travailler ». Il y avait des membres de la famille de Damien ; d’autres qui ne partageaient aucun lien. Il y avait des brèves surprenantes, comme l’histoire de celui qui devait « partir se marier à Douz, aux portes du Sahara tunisien, dans deux mois ». Il y avait des bénéficiaires des allocations chômage ; d’autres des allocations retraites. Nous composions une belle et grande famille, prête à nous unir malgré nos différences, dans la douleur de la tâche.

Lorsque le silence avalait nos bavardages, nous ne faisions qu’un avec nos pensées. « C’est un exercice méditatif », s’amusait à raconter l’un d’entre nous. Au service de la vigne, certains se demandaient « si la cuvée 2023 aurait meilleur goût que les précédentes ». Boire le fruit de son travail était une idée qui nous rassemblait. Malgré l’épuisement qui chaque jour nous rongeait, nous acceptions le contact avec une nature sensible et préservée. « Hier, on a entendu la mélodie de la fatigue. La dernière demi-heure, il n’y avait aucun autre son que celui du vent entre les vignes et du cliquetis des sécateurs. C’était beau, c’était harmonieux », me confia l’un d’entre nous, la voix bercée de romantisme.

Au cours de la première semaine, la chaleur accablait. Le ciel, chauffé à quelque 40 degrés, se voilait d’une nappe opaque soufflée du désert. À l’aube, des particules invisibles troublaient l’horizon, peignant l’astre solaire de couleurs laiteuses. Les journaux palabraient à propos de la vague caniculaire qui frappait l’hexagone. Le 11 septembre, France 3 Régions titrait : « Quatre morts suite à des arrêts cardiaques dans les vignes en Champagne ». Les ciels tantôt poussiéreux, tantôt limpides, éreintaient. Les ultraviolets labouraient nos chairs comme un tracteur laboure la terre. L’azur tannait notre peau avec pugnacité. Elle allait devenir un vieux cuir, marquée par les entailles des vendangettes, habituée aux brûlures du soleil et au sel de la transpiration.

Vendanges au domaine de la Tour Gallus

Passé le zénith, l’astre solaire flamboyait et le raisin ne se drapait plus de la noble valeur qu’on lui conférait. Chaque après-midi constituait une épreuve plus difficile à supporter. Les dos commençaient à murmurer les sons malheureusement lancinants de la douleur. Les gestes répétés imposaient une cadence robotisée. L’esprit finissait par se désolidariser du corps et l’être se scindait en deux entités distinctes. La première croulait sous le silence lourd et immobile des chaleurs de fin de journée. Elle s’évadait entre les rangées, galopant comme de vieilles réminiscences revenues des catacombes de l’âme. L’excavation de ses vieilles pensées incombait un exercice introspectif, une manière de s’interroger sur la raison de sa présence dans cette vigne et dans ce monde. La seconde, le corps, quant à lui, subissait. S’abaisser, chercher le raisin, couper, remplir son baquet, se relever, trouver le porteur, vider son baquet, avancer au cep suivant, recommencer. Dans les jambes, dans les bras, jusqu’au bout des doigts, les muscles se pliaient et se dépliaient. Les articulations étaient prisonnières de ces mouvements répétés. Les tendons et les ligaments frottaient et s’étiraient. « J’ai le dos en bouilli », râlions-nous régulièrement. « Tout se joue dans le mental », ajoutait Damien. La nature pouvait être belle. Hélas, la fatigue, indéniablement, nous tenait en otage.

Lorsque la canicule s’évanouissait, le ciel se couvrait et c’était différent. Dans les champs, la pluie donnait une vie et en prenait une autre. Dérobés dans l’ombre de nos capuches, nous ne nous reconnaissions plus. Les bavardages se noyaient sous les rideaux de pluie. Trop vite, nos chaussures transpiraient une eau moite. Nos pantalons s’imbibaient. Sur les manches de nos manteaux, de maigres taches de boue remplaçaient les éclaboussures du raisin. « Le temps s’améliore demain », nous rassurait Damien. Le raisin ne pouvait attendre, le calendrier agricole n’était pas malléable. Peu importe l’état du ciel, nous devions poursuivre notre tâche.

Aux alentours de seize heures, au moment de quitter la pause, nos regards s’égaraient à l’horizon. Nous tentions vainement d’oublier la dernière heure qu’il nous restait à abattre. Chaleur, pluie ou fatigue, dévastait nos corps élimés, pareils au coup terrible d’une épée de Damoclès. « Encore deux semaines à tenir », riait l’un d’entre nous. « Passons 17 heures déjà », rétorquait un autre. En effet, 17 heures sonnaient le glas de la fin, la possibilité pour nos corps et esprits de ne faire, à nouveau, qu’un.

Des messes de fin d’après-midi

Les journées caniculaires s’achevaient au bord de la Sèvre, qui coulait non loin de la Tour Gallus. Les pêcheurs aimaient y lancer une ligne, les baigneurs y tremper leur corps. Sous les températures cuisantes, la rivière était un trait de fraîcheur tiré dans une végétation assommée de chaleur. Les grands arbres remplaçaient les petits ceps, les tenues de bain nos vêtements tachés par le jus du raisin. Face à la fatigue, l’humeur complaisante de notre bande d’hurluberlus, genre de personnages sympathiques tirés d’un poème de Brassens à l’éloge des bons copains, tenait notre moral en haleine. Les sourires étaient un médicament qui luttait avec hardiesse contre la météo harassante et ses néfastes effets sur notre labeur. Nous nous plaignions en chœur, cultivant le souvenir de ces journées difficiles. Chacun de ses instants empruntait des allures cérémoniales, comme des messes de fin d’après-midi qui retenaient, dans la paroisse de la Tour Gallus, prêcheurs, fidèles et martyrs.

Brèves de comptoir :

À l’issue des journées plus fraîches, nous abandonnions nos promenades en bords de Sèvres pour une découverte du chai. Comme beaucoup d’autres vignerons du Muscadet, Damien élaborait son vin sous terre. « Dans des cuves parallélépipédiques, souterraines et entièrement vêtues de carreaux de verres, l’inertie thermique offre les meilleures conditions pour l’élevage sur lie, une spécificité du Muscadet », nous expliquait le vigneron. Lorsqu’il ouvrit une trappe qui scellait l’une de ces cuves, il nous enjoignit de reculer. « J’ai versé le levain la semaine dernière. Il commence à digérer les sucres et à dégager du gaz carbonique. Avec les émanations, au mieux vous perdez connaissance et vous vous effondrez sur le sol. Au pire, vous tomber dans la cuve et c’est la mort », nous précisa-t-il un sourire ironique pendu au bout des lèvres.

Le vin bourru que nous servait Damien était un vin peu ordinaire, qui ne fréquentait guère les rayons des cavistes. La boisson d’allure trouble traversait les premières étapes du long processus de vinification. Un léger dépôt constitué d’un jus non filtré et de levures en suspensions lui rendait une texture généreuse. Pour nous autres, c’était un jus de fruit pétillant, légèrement alcoolisé, bizarrement parfumé de lointaines arômes de pomme. Surtout, c’était un moment important où nous nous consacrions à des activités plus oisives. Réfugiés dans la fraîcheur de la cave, nous étions loin des méandres du ciel et de la terre. Nous comprenions de plus près l’intelligence de Damien, qualifiée par son indéniable passion pour le vin, son attrait pour l’agriculture raisonnée, ainsi que le long chemin de croix à arpenter pour l’obtention du label bio.

Sous la lueur des étoiles de la Tour Gallus

À la tombée de la nuit, des vendangeurs reprenaient le chemin de la maison pendant que nous autres dormions sur place, dans les tentes, les hamacs ou les camions installés entre les arbres qui peuplaient le jardin du chai. Comme ce soir, une grande table était dressée. Dans une cuisine frugale et aménagée pour la saison, nous mutualisions nos repas. Des généreuses salades colorées, de grands faitouts remplis de nouilles, ainsi qu’une belle sélection de plaquettes de chocolats noirs et de fruits frais, remplissaient allègrement nos estomacs. Sous la lueur des étoiles, nous poursuivions nos conversations jusqu’à ce que le sommeil nous assommât. La joie de travailler en extérieur, ajouté au caractère affable de notre grande famille, nous permettait de surmonter les difficultés de ce dur métier. Sur notre navire, nous comptions parmi les marins qui luttaitent contre vents et marées pour conserver le cap donné par le capitaine. Dès le premier jour, nous savions la traversée longue. En attendant de retrouver la côte, nous humions le parfum suave de l’embrun, seule victoire du quotidien, indéniable réconfort.

Ce soir, dans nos assiettes, des coquilles de moules vides baignent dans leur jus. Le feu de ceps brûle toujours, tout comme nos cœurs qui continuent de se souvenir. Graduellement, la table et les bouteilles qui la coiffent se vident. Fatigués, nous nous en retournons à nos couchages, pour une dernière nuit sous le firmament du domaine. 

Notre présence dans le vignoble de la Tour Gallus devient fantomatique. Les vendanges ont été pour chacun d’entre nous une aventure humaine, la construction d’une mémoire exceptionnelle. Le travail de la terre extrait l’homme de la vie moderne. Loin du tumulte des villes, notre petite famille a (re)découvert les plaisirs de la nature, de l’expérience de la communauté. En quinze jours, malgré la météo accablante et les dos brisés, nous nous sommes nourris d’un regard esthète, dirigé vers les charmes d’une flagrante simplicité.

Au cours de l’année, Damien sortira sa dernière cuvée puisqu’il devrait partir en retraite dans quelques semaines. De potentiels repreneurs, originaires de Nantes, devraient poursuivre l’activité et donner vie à de nouvelles histoires.


Commentaires

2 réponses à “Tour Gallus : au service de la vigne”
  1. Avatar de Nina Balès

    Magnifique ! Je me suis sentie projetée au cœur de ces vignes le temps d’un instant, et j’ai presque pu ressentir les effluves enivrantes du vin… 😉 . Une véritable expérience sensorielle immersive mais sans les effets secondaires de l’alcool, donc beaucoup plus saine ! C’est un univers si proche de celui que j’affectionne particulièrement : les parfums, les plantes aromatiques et médicinales…

    Une sacrée plume et un véritable talent pour éveiller les sens et les émotions ! Merci de le partager, c’est très agréable… À quand le roman inspiré de ces expériences et rencontres pour que le plus grand nombre profite de tes récits ?

    1. Avatar de Simon

      Salut Nina, merci pour ton élogieux commentaire. Le temps est un paramètre qui fuit comme le sable entre les doigts, mais un jour peut-être arriverai-je à en conserver pour novéliser cette belle histoire 😉

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