Thabor, neuvième film sur les GR français ❄️🎞

Autoportrait au sommet du Thabor
Temps de lecture : 7 minutes

📔 Itinéraire

📅 5 jours (dont une journée de pause au Bez)
🗺 78.9 kils
⛰️ 3 070 D+ / 3 710 D-
🥾 120 643 pas
🏕 2 nuits en auberge et 3 nuits en bivouac
📍 Du gite de Vers le Col (05) au sanctuaire Notre-Dame-de-Charmaix (73) en passant par le Thabor
📸 Ilford FP4 Plus 125

La carte ci-dessus représente le trajet effectué aux mois d’août et septembre, entre Menton et Thonon-les-Bains.

📔 Serre-Chevalier/Le Bez

Je suis las de cette journée étonnamment pluvieuse. Le bulletin météo que je lisais ce matin voyait finalement juste, il avait juste manqué de préciser qu’il se déverserait sur la vallée de Serre-Chevalier 17,9 millimètres d’eau.

Plutôt que de poursuivre dans le froid humide de la pluie, j’ai préféré m’offrir le luxe de l’un des six lits de la chambre 204 de l’auberge de jeunesse du Bez, lieu-dit à proximité de Salle-les-Alpes. Je partage la chambre avec Matthes, jeune allemand étudiant en langue qui comme moi a décidé d’un repos de deux nuits à l’auberge le temps que la pluie s’estompe.

Dans la soirée, nous partons célébrer cette désastreuse météo autour d’une bière. Malgré la fin de saison qui implique la fermeture annuelle de quatre commerces sur cinq, un estaminet garde portes ouvertes. Il devient notre refuge pour la soirée. Quatre pintes de Chouffe dont une offerte par notre aimable serveuse feront le socle de cette recette magique qui rend la mémoire éphémère.

Matthes après son ascension du Thabor
200830 – Matthes – 44.94°N, 6.55°E

Il doit être vingt-deux heures passées lorsque mon corps vacille. La terre tremble, mon regard s’évanouit. L’air apparaît difficilement respirable. Sur le chemin qui me ramène à l’auberge, mes souvenirs flottent dans une brume invisible, infinie. Sous l’éclairage affreux des derniers lampadaires, j’avance comme un danseur étoile. Ou alors comme une brute épaisse. Au loin gisent les cimes des montagnes qui reposent ici depuis des millions d’années. Deux semaines que je gravis ces mastodontes granitiques. Deux semaines à prouver à mon corps que je maitrise chacune des situations dans lesquelles je me retrouve. Deux semaines que je n’avais pas avalé une seule gorgée de bière. Je m’effondre.

📔 Serre-Chevalier/Église Saint-Roch

Treize heures passées, je viens d’avaler douze kilomètres de plat et décide d’une pause casse-croûte au pied de l’église Saint-Roch dans le centre de la petite bourgade du Lauzet. À peine mon sac posé sur le banc en bois adjacent à l’édifice religieux que j’aperçois au nord de la vallée une avalanche de nuages grisâtres, sous laquelle l’opacité des paysages me fait comprendre qu’il pleut à grosses gouttes. Et ça ne loupe pas. Une vingtaine de minutes plus tard, le vent qui souffle en direction de Briançon au sud m’apporte une bruine dont la pénétrante humidité m’agace. C’est égoïste, mais pour me rassurer je songe à Matthes qui parti ce matin en direction du sud subira dans quelques heures ces épais et humides cumulonimbus. Bref, coupe-vent sur le dos, je me remets en route direction la cabane à Graul qui me servira d’abri pour la nuit.

Église Saint-Roch avant le Thabor
200830 – Ténèbres – 45.01°N, 6.46°E

📔 Autour du Thabor/Lac de la Ponsonnière

Mille mètres de dénivellement positif plus tard, je déchante vite. La cabane est fermée à clé. Il commence à neiger. Lors de l’ascension, j’avais croisé ce jeune berger vêtu de hardes ou haillons, en aucun cas des vêtements pour affronter l’instable météo d’altitude. Il était accompagné de son chien. La bruine commençait à sa transformation en neige. A cause de cette neige justement, nous avons peu échangé. Seule sa conclusion avait retenu mon attention. Il m’avait prévenu, avec fermeté. « La cabane est réservé aux bergers ». Je n’avais pas voulu y croire, mais il disait vrai.

Le temps de m’adonner au tour du propriétaire, un berger de l’ancien temps à la moustache plus fournie que celle de Brassens me surprend. Sans aucune délicatesse, il me prévient que durant l’été, la cabane est réservée aux éleveurs en alpage. Il finit par ajouter qu’à un kilomètre de là se trouve le lac de la Ponsonnière où je devrais, selon lui, pouvoir planter ma tente à l’abri du vent.

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Il est dix-sept heures et sans plus attendre je me remets en route. A deux mille cinq cent mètres d’altitude et accompagnée d’une bruine devenue neige, le vent se transforme en blizzard. Les flocons valsent comme lors des froides tempêtes de décembre. Il fait sombre, je ne sais pas vraiment où j’avance, l’air devient glacial.

Une fois au bord du lac, j’installe mon camp. Malgré le monticule qui s’élève à mes côtés, le vent ne ralentit pas et poursuit sa course folle. Je m’enferme dans ma tente dont les parois vibrent à chaque rafale de vent. Les vêtements encore humides de neige, je m’insère délicatement dans le duvet. De temps à autre, je donne un coup contre la toile pour faire tomber les flocons qui y forment un draps blanc. Je devrais manger, mais je ne parviens pas à réunir le courage nécessaire à la préparation d’un repas chaud. Grelottant, je rassemble ce qu’il me reste d’énergie pour grignoter quelques barres de céréales, me couler une tisane, et accéder raide de fatigue au sommeil tant attendu. Demain sera peut-être un jour meilleur.

📔 Autour du Thabor/Lac des Muandes

Vingt heures passées de trente-six minutes. J’ai terminé mon repas il y a une vingtaine de minutes et à nouveau, mon ventre gargouille. Comme ce matin, il commence à réciter la cinquième symphonie de Mozart. Je soupçonne le pain au seigle d’être à l’origine de ces maux. Au fur et à mesure que j’allonge les mots sur mon cahier, je sens mon système intestinal se charger de gaz dont mon duvet risque de se souvenir pour un certain moment. Heureusement, je suis seul. Seuls les rares flocons de neige qui s’abattent sur ma tente depuis une heure m’accompagnent. Je ne me souhaite qu’une chose (ou plutôt deux) : que la condensation ne soit pas aussi folle que la veille, et que mon estomac reprenne des couleurs.

En route pour le Thabor
200901 – En route pour le Thabor 2 – 45.11°N, 6.56°E

📔 Autour du Thabor/Modane

Je n’ai pas pris le temps d’écrire pour la journée du premier septembre. J’en ai honte. Lorsque je suis arrivé à la chapelle Notre-Dame, mon bivouac de la nuit dernière, je désactive le mode avion de mon smartphone pour découvrir avec excitation une 4G qui fonctionne comme jamais. Ainsi, plus de temps pour dessiner, écrire, ou méditer sur les rencontres et expériences de la journée. Bien dommage que de se faire aussi rapidement rattraper par cet horrible besoin de connexion.

J’avais prévu de m’arrêter à Modane dans la matinée pour acheter quelques vivres avant d’attaquer la Vanoise. Je ne voudrais en aucun cas infliger à Modane ce que Houellebecq a infligé à Niort dans son dernier roman. Mais soyons honnête avec nous-mêmes : Modane est une ville laide. Une ville défraîchie, à l’architecture abîmée par les intempéries hivernales. Je ne doute pas qu’elle fut un temps probablement rayonnante aux vues des nombreuses vitrines désormais vides, où la poussière recouvre le sol comme la neige en hiver. S’agit-il alors d’une cité qui ne vit qu’aux froides saisons, au rythme effréné des remontées de ski ? S’agit-il de la conséquence d’années de décisions politiques en faveur de Valfréjus (commune et station de ski de Modane), au détriment du centre-ville et de ses habitants permanents ? S’agit-il de la conséquence d’un long exode rural, laissant derrière lui une population vieillissante, agricole, parfois précaire, et peu encline au changement ? Je n’en sais trop rien. A peine le temps d’un aller-retour au supermarché, à la boîte postale, à la boulangerie, de l’écriture de ces lignes, que je repars, direction le cœur de la Vanoise.

Modal après le Thabor
0902 – Modane – 45.19°N, 6.66°E

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