En route sur les GR français – Cinquième film 🎞

Temps de lecture : 8 minutes

📔 Itinéraire

📅 7 jours
🗺 125.5 kils
⛰️ 1 620 D+ / 1 710 D-
🥾 173 033 pas
🏕 6 nuits en bivouac et une chez l’habitant
📍 A travers la Provence, du Château de Tornac (30) à Saint-Rémy-de-Provence (13)
📸 Ilford Black & White FP4 PLUS 125

La carte ci-dessus représente le trajet effectué aux mois de juin et juillet, entre le Puy-de-Dôme et Saint-Rémy-de-Provence.

📔 Pays du Gard/Aux abords du Gardon

La journée s’annonce comme la plus chaude de la semaine avec un mercure atteignant les trente-quatre degrés Celsius à l’ombre. Après m’être goinfré d’un bon bol de flocons d’avoine, le montre indique huit heures. Je cherche une ultime fois cette fameuse chèvre dont j’avais entendu parler la veille et qui hanterait le chateau de Tornac dans lequel je viens de passer la nuit. En vain. Je me remets en route.

Anduze en Provence
200703 – Anduze – 44.04°N, 4°E

J’avance en cette chaude et pénible journée comme un loup solitaire. Hormis quelques vignes et plantations fruitières, mon itinéraire se compose de longs chemins plats, rocailleux, où l’ombre se veut aussi rare que la fraîcheur qu’elle procure. Au loin, j’aperçois parfois quelques badauds, en promenade dominicale j’imagine. Aucun ne s’arrête pour discuter. La chaleur matinale les a sans doute déjà bien tabassés, l’idée d’un grand verre d’eau fraîche ou d’un rosé aux saveurs d’été doit primer sur l’ouverture d’une conversation avec un vagabond. Bienvenue en Provence.

📔 Pays du Gard/Gardon d’Alès

Apprenez, sinon par mes préceptes, du moins par mon exemple, combien il est dangereux d’acquérir le savoir et combien est plus heureux l’homme qui croit que sa ville natale est le centre de l’univers et qui n’aspire pas à dépasser ses limites naturelles.

Réflexion de Victor Frankenstein dans Frankenstein de Mary Shelley

📔 Pays du Gard/Brignon

Ce matin, je dois faire halte dans un bureau de Poste pour envoyer mes pellicules. Celui de Brignon se trouve sur ma route, il fait amplement l’affaire. Je suis très chaleureusement accueilli par une dame, plutôt forte, aux cheveux courts, et dont l’accent ne permet pas de douter de ses origines.

« – D’où viens-tu ? me demande-t-elle. J’ai quitté Clermont Ferrand il y a presqu’un mois maintenant.
– Ah, Clermont ! Depuis gamine, je rêve de m’y rendre pour assister à un match de rugby.
– Vous n’êtes pas loin d’ici en voiture. Deux ou trois heures peut-être ?
– Je ne sais pas. Je ne me rappelle même pas avoir quittée le département une fois ».

La conversation s’arrête ici. Je comprends qu’en quatre semaines de pérégrination, j’ai probablement traversé plus de pays que cette charmante dame en une cinquantaine d’années. Peut-être me trompé-je. Peu importe, si l’on s’en fie aux propos de Mary Shelley, je dois penser que cette femme est finalement bien plus heureuse que moi. Ceci expliquerait ainsi l’origine de ce sourire qui n’a cessé d’arrondir les formes de son visage lors de nos échanges.

Mercerie en Provence
200706 – Mercerie – Position inconnue

📔 Pays du Gard/Le Castellas

Ce soir, j’ai planté ma toile au lieu-dit du Castellas. Selon les indications des panneaux laissés quelques centaines de mètres derrière moi, il s’agirait d’un emplacement sur lequel s’élevait autrefois un fort. Castellas voudrait-il signifier châteaux en occitan ?

Bivouac en Provence
200706 – Bivouac Castellas – 43.93°N, 4.34°E

Le soleil a disparu dans mon dos, ses lumières à l’approche du crépuscule confèrent à la roche calcaire des couleurs rosées. Aucun nuage ne se présente à l’horizon. Dans quelques minutes, le ciel se voilera d’un grand drap noir doucement étoilé, éclairé par une lune qui se veut en cette période presque pleine. Peut-être un jour trouverais-je les mots pour honorer les paysages que j’observe. Ce soir, certains d’entre eux me manquent. Je préfère écourter mon écriture et plonger mon regard dans ce tableau provençal.

Gardon en Provence
200706 – Gardon 1 – 43.93°N, 4.34°E

📔 Pays du Gard/Le Gardon

Avec épuisement, je viens de terminer ma toilette et ma lessive dans le Gardon, à proximité duquel j’ai trouvé un emplacement pour la nuit. A l’ombre d’un arbre ayant survécu aux grandes crues de début juin, je m’interroge. La solitude m’aurait-elle gagné ou m’aurait-elle perdu ?

Lessive en Provence
200707 – Lessive – 43.95°N, 4.51°E

Après avoir abandonné les Cévennes, le parcours a changé. La météo est chaude, les paysages sont secs, les rencontres quand il y en a ne sont plus pareilles. Depuis plusieurs jours, je me sens seul et abandonné à moi-même. Mes premières foulées en Provence ont déclenché ce sentiment que je n’apprécie guère, que j’avais déjà connu une fois en Australie et qui, huit années auparavant, avait été l’un des facteurs déterminants à mon retour en France. Un sentiment de solitude. Au sens littéral. Le sentiment où tout échappe des mains, où l’art du concret devient un art abstrait, où les sentiments s’entremêlent, où la cohérence n’a plus de sens, où pour un marcheur les jambes deviennent les seules personnes sur qui compter.

Vivre en itinérance, en vagabondage, c’est vivre sans domicile fixe. Si j’embrasse ce projet, ça n’est pas le cas de tous.

Je pense à Jeanne, qui sans le vouloir me reproche de ne pas être à ses côtés. Elle a raison. Je suis égoïste de l’abandonner à la situation difficile de ses élèves en pleine crise sanitaire pendant que je pars gambader à l’autre bout du pays.

Je pense à mon père, qui ne m’a pas adressé la parole depuis la rupture de mon dernier contrat de travail. Je ne lui donne pas raison, mais je comprends qu’il puisse être vexé par son fils, à qui il a beaucoup donné, et pour qui il espérait une vie bien rangée.

Je pense aussi à certains amis, avec qui le contact devient difficile. La distance, mon choix de vie, la jalousie quant aux libertés que je m’octroie ? Je ne leur donne pas raison non plus, je pense dommage que l’on ait toujours à se comparer les uns aux autres pour savoir qui mène la vie la plus aboutie, la plus épanouie.

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Il doit être compliqué de comprendre la philosophie d’un marcheur longue durée quand les seules marches que l’on pratique sont celles pour aller promener le chien ou acheter une baguette. Je ne blâme personne. Je ne cherche pas non plus la reconnaissance de qui que ce soit. Comme l’indique le titre du roman de Jean-Paul Dubois publié en 2019 : « Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon ».

📔 Pays du Gard/Pont du Gard

Pont du Gard
200708 – Pont du Gard 3 – 43.95°N, 4.54°E

Douze mètres de dénivelé seulement. Douze mètres de dénivelé entre Uzès et Nîmes. Douze mètres de dénivelé sur cent kilomètres. Vous rendez-vous compte de l’ingéniosité de cette construction pour l’époque ?

Entendu à Saint-Chaptes

📔 Provence/Tour de guet des Baux-de-Provence

Au cœur du parc naturel régional des Alpilles, sur une colline qui offre une vue à trois cent soixante degrés, je me dirige vers la tour de guet dont Fabrice et Laurent, forestiers sapeurs des Bouches-du-Rhône, sont les gardiens. Suant, sous un soleil de plomb qui propulse le mercure au-delà des trente-cinq degrés Celsius, je leur demande, tel un prince appelant sa bien-aimée au pied d’un donjon, si je peux grimper profiter du panorama en leur compagnie. « Monte ! » m’élancent-ils en cœur.

Tour de guet des Beaux-de-Provence
200710 – Tour de guet – 43.76°N, 4.81°E

Après plusieurs marches qui me déposent à quelques mètres au-dessus du sol, je pénètre dans une capsule de verre. Mes premières pensées vont pour ces tours de contrôle de pistes aéroportuaires, qui ressemblent à s’y méprendre à la tour dans laquelle je viens de monter. Si l’architecture en est similaire, la piste a ici été remplacée par une grande forêt de pins, dont « des pins d’Alep », comme le précisera plus tard avec fierté Fabrice. Il en est de même pour les sons : les bruits des rotors si communs aux aéroports sont dans ce coin de paradis remplacés par le doux chant des cigales.

Au milieu de la pièce, sur un plateau circulaire trône une grande carte topographique 1:25000 dont le centre est la position de la tour de guet. « Si on aperçoit un démarrage de feu ou bien même de la fumée qui nous paraît suspecte, on peut fournir aux collègues au sol les coordonnées GPS exactes suivant les indications de la carte », m’explique Laurent.

Sur les tables disposées sous les parois vitrées qui entourent la pièce, sont entreposés du matériel radio, des jumelles (au moins quatre paires, dont une qui tient sur pieds et qui ressemble plus à une longue vue qu’autre chose), une glacière, une poignée de magazines, un jeu de cartes et quelques effets personnels. « Les jumelles servent à observer les démarrages de feu. Elles nous permettent une meilleure analyse de la situation. S’il le faut, on utilise la grosse radio sur ta droite pour alerter les collègues », poursuit Laurent.

Soudainement, la radio prend la parole et une voix difficilement compréhensible annonce qu’une fumée suspecte a été aperçue un peu plus au nord, au pied de la chaîne de la Montagnette. De l’autre côté de la radio, il s’agit en fait d’une tour de guet voisine qui demande confirmation auprès de la nôtre en vue de ne pas déranger les secours pour rien. Laurent s’empare des jumelles sur pieds tandis que Fabrice reprend les coordonnées sur la carte 1:25000. Au bout de quelques secondes, la fumée devient visible à l’œil nu. Les deux forestiers sapeurs reprennent la radio pour confirmer les coordonnées. Cinq minutes plus tard, une équipe se rendra sur place pour se rendre compte qu’il s’agissait d’un feu démarré par un paysan. Laurent m’en parlait il y a encore quelques minutes. Il confirme ses propos : « C’est régulier durant l’été. Mais heureusement pour nous, ça reste souvent sans danger ».

📔 Provence/Saint-Rémy-de-Provence

Alors que j’entame les derniers kilomètres qui me séparent de Saint-Rémy-de- Provence où mon covoiturage pour la cité phocéenne m’attend, les images de ce périple défilent dans ma tête comme un film qu’on rembobine. Je me souviens notamment de mon départ, sous une météo à l’exact opposée des dernières chaleurs endurées depuis mon arrivée aux abords de la Provence.

Le onze juin, en gare de Clermont-Ferrand, je recevais une notification Météo France qui m’indique que la moitié du pays, le département du Puy-de-Dôme compris, passait en vigilance orange. Une belle entrée en matière qui m’aura valu douze longues et interminables heures de pluie, ainsi qu’un vrai test d’étanchéité de ma tente (qui s’avère par ailleurs concluant). Mais l’immensité de ces larmes tombées du ciel ne m’auront pas empêché de poursuivre mon cap, d’aller à la rencontre de belles personnes, de somptueux paysages, à l’origine de jolies histoires qui resteront à jamais gravées dans ma mémoire.

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2 commentaires sur « En route sur les GR français – Cinquième film 🎞 »

  1. Merci , cher Simon, pour cette chronique où je retrouve au passage une de ces expériences de solitude qui mettent à l’épreuve notre plus solide motivation et notre ardeur vagabonde. Il faut savoir surmonter les doutes qui nous assaillent dans ces traversées du désert et les conjurer par les pas du corps et ceux de la pensée qui va son chemin intérieur, coûte que coûte. J’ai aimé ce passage qui évoque ceux qui veillent depuis les hauteurs à la protection des espaces forestiers. Bien à toi en pensée . Sylvie

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