Douce France

Temps de lecture : 7 minutes

Douce France est le premier des quatre chapitres de l’album photo Ceci n’est pas un album de voyage, qui relate mon projet d’Odyssée Argentique. Au travers d’une centaine de pages, je reviens sur le début d’un périple de 4 900 kilomètres de Tours à Athènes, à pied et en itinérance. J’y évoque expériences et rencontres, et surtout un florilège de jolis souvenirs. Dans ce billet, vous trouverez des textes et photographies extraites de l’album.

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📔 Douce France/Extrait du 07 mai, à Tours

Le départ, je l’avais. La date, je la connaissais. J’avais potassé les chemins et région que je comptais traverser. J’avais lu beaucoup de ressources sur le web, à propos de la Via Alpina, de la Via Dinarica, la Via Adriatica, à propos des ours dans les Balkans, de la météo potentiellement froide en Albanie à partir d’octobre. Physiquement, je ne m’étais jamais senti aussi prêt. Tous les jours depuis l’hiver dernier, j’enchainais des séries de pompes et d’abdominaux pour conserver la forme.

Mais ce matin, lorsque j’observe la cafetière lâcher son terrible sifflement, je comprends que je ne suis pas prêt. Je deviens craintif. L’anxiété que je combats depuis des années me gagne à nouveau. Je me sens pareil à un nain face à un géant. Je m’interroge sur mes choix. Je pense à toutes ces personnes qui vont me manquer. Hier soir, nous étions une bande d’inséparables copains autour d’un large plateau de bières, de saucissons et de bonne humeur. Ce soir, je serai planté quelque part en bord de Cher, plongé dans une profonde impression de solitude, coincé entre mon duvet et un bol de nouilles chinoises.

210507 – Marion, Simon et Sandra – 47.4°N, 0.7°E

Puis, je me rappelle partir pour une itinérance de cinq mille deux cent kilomètres à travers la France, les Alpes, les Balkans, la Grèce. Chacun son loisir après tout.

Je prends chacun des copains dans mes bras. Je les serre d’une étreinte digne de la force d’un demi- Dieu. Je confie à Lisa que je serai bientôt rentré. Je réserve un baiser pour les garçons. Accolades, embrassades, je me mets un pied devant l’autre. Je ne me retourne pas, par crainte de craquer. Je m’en vais. Je suis libéré.

📔 Douce France/Extrait du 27 mai, chez Chien Fou

Matthieu est comme un enfant lorsqu’il met les pieds dans l’enclos des cochons. Et les cochons à leur tour sont comme des enfants quand ils comprennent que Matthieu apporte le dîner. Quand les bêtes se précipitent sur le lait de chèvre mélangé à une palanquée de céréales, le jeune fermier se penche sur l’un d’entre eux et allonge ma main le long de la colonne vertébrale de l’animal. Doucement, d’un geste qui ferait presque frissonner de sensualité, il descend ses doigts de la nuque aux fesses. Et soudainement, la magie opère. La queue du cochon, connue comme étant la copie conforme de l’indispensable objet aux bouteilles de vins, se détend et perd de son tourbillon. La queue, rosée et légèrement velue, devient aussi droite et raide que mon stylo. J’hallucine. À mon tour, je suis comme un gamin. Devant un spectacle de cirque cette fois-ci.

« Les cochons sont les animaux les plus intelligents de la ferme. Chaque saison, ils nivellent le terrain ». Matthieu pointe alors la parcelle voisine, excessivement plate. « Tu vois celle-ci, elle était en pente avant. Ni la nature, encore moins l’homme, a changé son niveau. C’est les cochons. Je ne sais pas comment, mais ils ont réussi à niveler toute la partie autour de leur gamelle. Ils m’épatent. Pour combattre la chaleur, ils redoublent d’ingéniosité. L’été dernier, ils ont réussi à construire un talus qu’ils ont recouvert de fourrage. Ça les mettait à l’abri du soleil. Incroyable. Ils m’épatent je te dis ».

Sur le chemin qui nous ramène à la maison, dans l’atmosphère d’une journée qui se termine sous les derniers rayons d’un soleil en pleine descente, Matthieu poursuit sa tirade sur les cochons. « Les anciens, la première fois qu’ils sont passés à la ferme, ils étaient étonnés de voir que nos cochons avaient encore leur queue. À l’ancienne, le cochon était l’animal négligé de la ferme. Tu le foutais dans un petit enclos, tu lui filais tes restes à bouffer, forcément, il devenait agressif et partait croquer la queue du voisin. Quand c’était pas la sienne d’ailleurs. Ici, on leur donne l’espace, on les change de parcelle, on leur donne de la bonne nourriture. Ils n’ont pas le temps de se chamailler. Ils n’ont pas le temps de se bouffer entre eux. Mais le plus intéressant dans cette histoire, c’est que les anciens comprennent. Ils sont ravis de voir que des jeunes comme nous s’installent, et qu’on puisse apporter autre chose. Comme prouver que les cochons ne se bouffent pas la queue pour le plaisir par exemple. On a finalement une honnête et véritable transmission de savoirs. C’est aussi ça qui donne du sens à notre métier aujourd’hui ».

Journal de bord

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📔 Extrait du 03 juin, au Puy-en-Velay

Le réveil est brusque, brutal même. Il est cinq heures passées de quarante-cinq minutes lorsque les téléphones sonnent et les corps s’éveillent. Je suis tiré d’un sommeil profond, fruit d’une nuit propre sur un matelas moelleux.

Restrictions sanitaires obligent, le petit-déjeuner est servi au lit. Sommaire, un grand bol de café bouilli, une poignée de tranches de pain rassis et du beurre doux à en faire pâlir les Bretons. Dans le grand dortoir où nous sommes installés, des murmures surgissent à travers la brume des pèlerins mal réveillés.

« Tu sais où se trouve la cathédrale ? La prière est à sept heures ».

Il est sept heures et nous pénétrons dans Notre- Dame du Puy, cathédrale du Puy-en-Velay. À en observer les personnes rendues ici, on ne peut se tromper, toutes sont venues chercher à travers la bénédiction du clergé la force et le courage nécessaire à endurer les mille cinq cents kilomètres qui séparent de Saint-Jacques-de-Compostelle.

Comme beaucoup des prières auxquelles j’ai assisté, celle-ci ne déroge pas à la règle. Elle est longue et fastidieuse. Un homme vêtu d’une large écharpe verte raconte la vie du Christ, explique qu’il faut se libérer de ce qui nous rend escale pour devenir heureux. Il détaille qu’en partant marcher, nous ne serons esclaves que de nous-même et donc heureux. En fait, il est beaucoup question de bonheur et d’esclavage j’ai l’impression. Il est sept heures et quinze minutes quand je regarde ma montre. Je me laisse bercer par la voix douce et suave de l’homme ecclésiastique. Et je ne comprends pas ses mots. Je me demande si ça n’est pas l’esclavage qui, en fait, rend heureux. En conclusion, je ne l’écoute plus vraiment. Je fais acte de présence. Je chauffe le banc pour les prochains pèlerins. Pour déculpabiliser de ma flagrante inattention, je me dis qu’il ne s’agit probablement pas du meilleur horaire pour en apprendre sur la vie du Christ.

À l’issue de la prière, je croise une sœur. De petite taille, frêle, aux rides tirées par l’âge mais adoucies par la sagesse. De ses doigts fins, elle me propose un morceau de papier blanc, plié en quatre.

« Tiens mon fils, emporte ce message avec toi. Il s’agit de l’intention d’un pèlerin. Tu peux la lire, la déchirer, la brûler, ou alors la déposer en chemin ».

Sans un mot, je prends le papier qu’elle me tend et dodeline mécanique de la tête. Je ne sais pas ce que je fais mais je le fais. Je lis dans les yeux de cette sœur une émotion qui témoigne de la confiance qu’elle me porte à cet égard. Je ne sais pas pourquoi, mais je lui dois bien ça. Je le déposerai à Athènes.

📔 Douce France/Extrait du 03 juin, au Malpassant

Avec amusement, je remarque de l’autre côté de la vallée le Château Richard, mille quatre cents mètres de haut, où Géraud et moi montions notre camp la veille. Onze kilomètres à vol d’oiseau, vingt-sept à l’usage de mes jambes.

210615 – Géraud au petit matin – 45.6°N, 5.8°E

Les aiguilles tournent et les derniers nuages s’enflamment. Un rouge pur, digne ambassadeur des lumières chaudes des doux crépuscules d’été. Petit à petit, les villes et villages qui bordent le lac s’illuminent. Méry, Sonnaz, Voglans, Viviers-du-Lac, Aix- les-Bains, Mouxy. De petites étoiles apparaissent massées dans les grosses bourgades, éclatées dans les petits hameaux. Le ciel brûle désormais. Il est victime d’une majestueuse déflagration.

Le disque solaire vient de disparaître. Il est entré au royaume des morts. Les clochers qui résonnent dans toute la vallée transportent dix coups. Je suis tiré d’un exil temporel, paradis de l’oisiveté et de la rêvasserie. Je viens de retrouver la morne réalité d’un temps non figé. Je dois monter ma tente et cuisiner. Pourtant, je resterais volontiers à fixer cette fresque. Divine.

Géraud et moi nous sommes séparés au petit matin, à l’issue d’une copieuse tasse de café. Nos itinéraires diffèrent, nous nous sommes octroyés un retour à la liberté. Je retiens de ce sage personnage une vraie amitié. Nous avons avalé ensemble une belle poignée de kilomètres, la centaine presque. Nous avons échangé sur bien des sujets. Nous avons rencontré de joyeux lurons, ou des âmes apaisées. Mais toujours, dans l’honnêteté et la sincérité.

Géraud me manque ce soir, il y a comme un vide qui plane au-dessus du Malpassant.

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