J’ai roulé jusque Paris 3/3

Temps de lecture : 7 minutes

📅 Jour 3
🗺 78 kilomètres
📍 De Blandy (91) à Paris (75)
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Objectif Paris

La Beauce n’est plus aussi plate qu’elle en avait l’air la veille. En Essonne, les collines s’accaparent du terrain. Leurs formes rondes sont généreuses et galbées, pareille à la chair douce et épaisse d’une femme qui pourrait nous faire chavirer. 

Lors des montées, l’effort est de mise. Je me redresse et je pose les mains sur le haut du guidon, au contact caoutchouteux des cocottes. Sans forcément faire la danseuse, je cherche le rapport qui correspond au mieux à mon développement. Grand ou petit plateau, puis les pignons. Un jeu de va-et-vient qui amène les doigts à matraquer les leviers de vitesse. Un pianiste en souffrirait. 

Soudainement, le souffle s’accélère, je halète. Pour la énième fois, je me répète qu’il s’agirait d’arrêter de fumer. Fumer tue, parait-il. Mais mourir n’est-il pas l’aboutissement de toute une vie ? Je me concentre plutôt sur la route et, sous les reflets du disque solaire déjà bien orienté, les premières perles de sueurs commencent à couler. Elles sont comme des larmes égarées dans la sécheresse d’un désert. 

Je poursuis le mouvement circulaire de mes jambes et mes cuisses commencent à pincer. Rester assis lors des montées, c’est s’assurer un travail musculaire acharné du haut des jambes. C’est souffrir pour le plaisir. Alors je me mets en danseuse. Ou pas. Je ne sais pas. J’attends le sommet de la colline et enfin, c’est le soulagement. Tout s’estompe. Le monde change et devient différent. Sans le moindre effort, la gomme arrache à la route une vitesse exaltante. Je descends mon regard sur le compteur. 24. 25. 27. 30. 35. 42. 47. C’est l’extase. Le paysage défile à raison de soixante images par seconde. Un film que l’œil peine à percevoir en haute définition. Tout va trop vite. Le vent s’engouffre dans les oreilles et le monde devient inaudible. Plus rien ne m’arrête, je deviens invincible. Encore une fois, c’est l’extase. 

Nuages en Beauce – © Andrea Kirkby

Les vide-greniers du Groland

Avant de gagner Paris, je m’amuse des noms des villages qui fleurissent l’Essonne : Puiselet-le-Marais, Bouville, D’Huison-Longueville. J’ai la brumeuse impression de voyager au Groland. Je m’arrête dans ce dernier village, D’Huison-Longueville, puisque depuis quatre à cinq kilomètres, je ne cesse de lire des panneaux « Dimanche 15 mai – Vide grenier à D’Huison-Longueville ».

Le cyclisme n’est pas qu’une affaire d’effort et de compétition. Encore moins de souffrance et de sacrifice si l’on fait référence aux coureurs qui se disputent les titres des plus grandes courses. Il est aussi l’histoire de curiosités et de découvertes. Après deux années sous la cloche Covid, ce genre de festivité de village avait disparu. L’idée d’une brocante ou d’un vide-grenier était devenue aussi poussiéreuse que les bibelots qu’on pourrait y trouver. 

Entre un stand qui vend des livres de mémoires de la première grande guerre et un autre qui liquide des vêtements pour enfant à un euro pièce, je déniche la buvette, Saint Graal des exposants affamés et cyclistes assoiffés. Une femme âgée au regard biaisé et à la casquette Ferrari me propose en l’échange de mon euro et soixante-cinq centimes restants un grand café accompagné de deux petites viennoiseries, pain au chocolat et pain aux raisins.
— Vous venez d’où comme ça ? Vous avez l’air crevé.
— Joli jeu de mots pour s’adresser à un homme et son vélo !

Le café noir, servi d’une grosse cafetière de cantine, est délicieux. De toute manière, dans ces cas-là, après deux bivouacs en hamac et deux cents kilomètres dans les pattes, n’importe quel café devient goûteux. Parce que l’or noir rend à l’Homme ce plaisir incontrôlé pour lequel il serait prêt à tomber dans le péché. Je m’en délecte tout en épiant les badauds qui, le temps d’un bref arrêt, jettent un regard curieux sur ma bicyclette. Comment ne pas admettre qu’avec les kilomètres, on ne déploie pas une foule de sentiments pour sa bécane ?

Ceux qui me connaissent ne me qualifient guère de matérialiste. Le rapport à l’objet nous altère et je préfère m’en écarter. « Consommez, consommez », scandent-ils. Cela relancerait l’économie et créerait de l’emploi, avais-je entendu lors d’un lointain cours de sciences économiques. Mais l’accumulation ne présente rien de bon. David Henry Thoreau en discutait dans Walden ou la Vie dans les Bois (1854). Il y vantait les mérites d’une vie simple, rythmée par les saisons, sans les vices que peuvent provoquer une société capitaliste, et de surcroît, de consommation.

Place au temple de la consommation

Je pense qu’il s’agit d’une compétition fatalement vouée à l’échec. Petits, nous jouons à savoir qui a la plus grosse. Avec l’âge, les plus sages comprennent que nous sommes tous différents et qu’en conséquence, ce piètre jeu n’a aucun sens. D’autres par contre continuent à y jouer, non plus au travers de leurs attributs physiques, mais au travers de leur maison, de leur voiture, de leur télévision. Je continue à y jouer au travers de ma bécane. Je l’admire comme je pourrais admirer une icône. J’aime l’esthétisme de ces objets roulants, aux prix parfois exorbitants. Ces machines à deux-roues n’ont finalement pas échappé aux vices que Thoreau, de sa vie, dénonçait. Et comme un con, je tombe en plein dedans. J’en suis fier et, quand on me complimente sur la belle allure de ma bicyclette, je jubile. 

Une cinquantaine de kilomètres me sépare de ma destination. À l’approche de la plus grande agglomération de France, je comprends l’affluence que l’humain peut déployer sur les territoires qu’il occupe. Les petits villages de caractère aux noms grolandais disparaissent au profit de grandes villes sans personnalité. Les zones artisanales et commerciales abondent. Les routes s’élargissent. La circulation s’intensifie.

Dans un nombre restreint de kilomètres carrés, on peut rouler à cent trente kilomètres par heure pour se rendre dans de grands magasins où l’on peut acheter des matériaux pour la construction d’une maison, pour son ameublement, pour sa décoration. On peut aussi y trouver de quoi remplir des bibliothèques, des dressings, des réfrigérateurs. Si les gosses hurlent, on peut les déposer dans l’aire de jeux d’un restaurant « fabrique à obèses ». Pour le cycliste passionné de nature que je fais, ces zones sont une insulte au territoire. Ils sont des lieux qui confèrent aux clients, l’huile du moteur de la consommation, l’impression d’exister ; pis, de se transcender à travers une consommation frénétiquement excessive. Auraient-ils oublié les forêts, marais, champs, que sais-je encore, qui recouvraient ces zones jadis ?

À Villeneuve-Saint-Georges, je déguste un désastreux sandwich, jambon fromage crudité mayonnaise. Une insulte à la boulangerie française. Je suis posé devant les eaux calmes de la Seine, une légère brise venue du nord-est fait valser les branches de jeunes boulots et au sol, les jeux d’ombres sont plus vivants que jamais. De l’autre côté du rivage, à une dizaine de kilomètres de-là peut-être, l’aéroport de Paris-Orly accueille et renvoie des avions par centaines. Souvent, le ciel est troublé par la puissance de réacteurs qui transportent des passagers vers de nouvelles contrées. Je les guette percer les airs. J’ai toujours apprécié comparer ces carlingues à de grands oiseaux. 

Probablement à cause de leurs ailes ; sans doute grâce à la liberté qu’ils m’inspirent. Aussi, ils apparaissent souvent comme la matière d’une réflexion sur notre rapport à l’espace et au temps. En vitesse de croisière, un avion de ligne requiert une heure pour parcourir neuf cents kilomètres. À une vitesse moyenne de vingt-cinq kilomètres par heure, un cycliste requiert trente-six heures pour avaler la même distance, soit quatre jours de pédalage intense pour les plus férus d’endurance. Mais chaque transport implique des objectifs différents, d’aucuns ne sont vraiment comparables. Alors, dans un azur lourd comme le plomb que les avions traversent à grande cadence, je me contente des presque trois cents kilomètres que j’aurais abattu en trois jours, ceux qui séparent Tours de Paris. « Une belle performance pour un gars qui roule sans moteur », me rassuré-je. 

Ici c’est Paris !

Enfin, je gagne les portes de Paris. J’abandonne à ma droite Bercy 2, le pourvoyeur du trois fois sans frais et de l’achat déraisonné. J’abandonne aussi le Palais Omnisports de Paris Bercy, maison d’accueil d’artistes devenus et en devenir. Puis les bureaux du long bâtiment du ministère de l’Économie, des Finances et de la Relance — avec un tel intitulé d’ailleurs, ne serait-il pas lui aussi un artiste en devenir ? 

Je m’enfonce à travers les rues et boulevards qui quadrillent la ville lumière. La fatigue que j’éprouvais plus tôt dans la matinée semble disparue, oubliée, comme rangée au fond d’un vieux tiroir que l’on oserait plus ouvrir. Je songe à ces coureurs de la grande boucle qui, à l’issue de trois semaines de pérégrinations sur plusieurs milliers de kilomètres, atteignent la capitale à la recherche des glorieux Champs Élysées. À ce moment, comment se sentent-ils ? Comment fonctionnent leurs corps ? Se perdent-ils dans l’euphorie d’une foule en délire, impatiente des résultats d’une course bientôt terminée, d’un challenge bientôt achevé ? Projettent-ils déjà leurs prochains coups de pédales, leurs prochains trophées ? 

Boulevard à Paris
Boulevard parisien – © Patrick Nouhailler

Boulevard Diderot, place de la Nation, boulevard Voltaire, rue de Charonne. À Paris, je déambule dans un trafic en plein rush comme un requin dans un banc de poissons. Mon coup de pédale devient agressif. Je colle au bitume et frôle tout être mouvant. C’est la fin, je le comprends, je l’admets. Je ne désire en aucun cas gâcher le moindre instant. Chaque souvenir mérite d’être imprimé. Chacun a le droit à sa place sur la grande pellicule du voyage. Demain, l’émulsion n’en sera que plus belle. 

Soudainement, tout s’arrête. L’énergie redescend. Le ballon se dégonfle. La pression tombe. Ni ligne d’arrivée, ni Champs Élysées, mais je suis parvenu à destination. Trois jours durant, j’aurais pédalé sur le centre de la France, sans contrainte, uniquement porté par les vents de la liberté. Un bonheur inéluctable que je retrouve dans la singularité de ces expériences seulement. Magnifique. 

— Vous pouvez me mettre un Pulco Citron et une grande carafe d’eau fraîche ? Il fait une chaleur à crever, j’ai grande soif.
— Ça en a tout l’air oui. Je vous apporte ça. 

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