Bientôt

Temps de lecture : 10 minutes

Bientôt est le dernier des quatre chapitres de l’album photo Ceci n’est pas un album de voyage, qui relate mon projet d’Odyssée Argentique. Au travers d’une cinquantaine de pages, je reviens sur mon arrivée en Grèce lors d’un périple de 4 900 kilomètres à travers l’Europe, à pied et en itinérance. J’y évoque expériences et rencontres, et surtout un florilège de jolis souvenirs. Dans ce billet, vous trouverez des textes et photographies extraites de l’album.

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L’album Bientôt pèse 240 Mo donc le temps de chargement peut-être long. 
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📔 Bientôt/Extrait du 13 décembre, à Florina, Grèce

Les trottoirs sont glissants, gelés par instants. La pluie qui tombe s’est muée en neige et doucement, la ville de Florina se recouvre d’un velours blanc. Mes pas à chaque fois abandonnent au sol une trace, qui très vite sera recouverte des flocons tombés du ciel. Je longe un grand complexe militaire où s’entassent des véhicules kaki par dizaines. Après un rond-point, je m’enfonce dans ce qui semble être le cœur de la ville. Les rues deviennent étroites, les piétons vont et viennent des magasins aux vitrines embuées. Les pots d’échappement des véhicules qui ronronnent aux feux rouges dégagent une épaisse fumée qui s’échappe dans les airs. Un léger vent souffle et rend à la ville des températures glaciales, meurtrières. 

Je trouve ce petit café à l’allure cossue. L’intérieur est habilement décoré, à l’image d’un vieux pub anglais. Deux clients, la cinquantaine, se délectent d’un café. Le patron, derrière son petit comptoir en bois, me regarde rentrer. Je lis à l’expression peu rassurée de son regard que ma présence l’interpelle. Une fois encore, j’ai l’impression d’être l’inconnu parmi les connus. 

Je dépose mon sac contre une table et tire une chaise pour m’asseoir. Le patron se dirige vers moi et me demande un QR code ; en d’autres termes, il cherche à vérifier mon statut de vaccination. Je pianote sur mon écran pour trouver le précieux sésame, qu’il scanne dans la foulée à l’aide de son téléphone. Et d’un coup, il s’agite. Une énorme croix rouge illumine son application. Mon passe n’est pas valide. Il baragouine un grec que bien entendu, je ne maîtrise pas. Je tente de rétorquer en anglais, mais il ne comprend pas. L’un des deux clients attablés se tourne vers moi, et dans un anglais parfait, m’expose que mon passe n’est pas valide et qu’en conséquence, je n’ai pas le droit de m’asseoir. 

« On se foutrait pas de ma gueule un peu ici » ?

Je regarde à travers la vie vitrée du café et les flocons continuent de tomber. J’essaie de négocier, d’expliquer que je marche depuis le mois de mai. Je précise avoir reçu ma deuxième dose en juin, vouloir juste quelques minutes de répit avant de reprendre la route, et que je lui consommerais un café, même si je dois le payer de l’intégralité de mon porte-monnaie. En guise de réponse, il m’accompagne vers la sortie. 

À nouveau, je plonge sur mon smartphone. Je sais que mon passe est encore valide. Je me suis fait contrôler une seule fois, en Autriche, et il fonctionnait. Il doit y avoir une erreur. À force de recherches, je comprends que je ne dispose pas de la version européenne, qu’il me faut désormais télécharger. J’explique à l’homme qui parle anglais qu’il me faut la WiFi et deux minutes pour que je puisse récupérer le bon exemplaire. C’est d’accord, mais je ne dois en aucun cas m’asseoir. Si la police pénètre dans le café pour contrôler le patron alors que je suis assis, sans avoir fourni un passe valide, il risque une amende de plusieurs milliers d’euros. 

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Je suis debout, j’ai froid, et je télécharge une nouvelle attestation. Une fois encore, le patron scanne l’écran de mon téléphone. L’opération dure trois secondes à peine, elle semble en durer cent. Enfin, tout devient vert. Je peux m’asseoir et commander un café. 

J’use aussi de la WiFi pour consulter les actualités. Une nouvelle déferlante de Covid s’abat sur l’Europe. Omicron l’appellent-ils. Ce nouveau variant ne serait pas forcément plus dangereux que les précédents, mais son taux de contamination serait bien plus élevé. Le gouvernement grec se serait ainsi protégé, renforçant les contrôles aux frontières et dans les lieux publics. Je pense à ces marcheurs que je rencontrais et qui ne désiraient pas, pour des raisons qui les regardent, recevoir un vaccin. Je les plains. 

Mon café est terminé. Deux euros cinquante. Je ne pensais pas la vie aussi cher dans ce pays que l’on voit comme martelé par les crises économiques. Je renfile mon sac à dos et me dirige sans plus attendre vers un Lidl que j’ai repéré à la sortie de la ville. Je pourrai y faire des courses et au mieux, m’installer dans le lobby pour déjeuner. Il neige toujours, j’espère que ça ne va pas durer.

📔 Bientôt/Extrait du 09 janvier, à l’approche de Limni, Grèce

Ils ont tous les deux la soixantaine. Lui, a les mains calleuses, pleines de cambouis. Elle, porte des lunettes à monture rectangulaire mauve. Ils sont tous les deux habillés d’un pantalon de jogging, témoignage du paisible état de relaxation sur lequel ils naviguent. 

« Greek people are very generous », me souffle Stella. 

Elle s’exprime dans un bel anglais, parfumé d’un chantant accent méditerranéen. Vageli ne maîtrise pas la langue de Shakespeare, mais cela ne l’empêche pas de dessiner une carte de la pointe pour m’indiquer les meilleurs emplacements du coin quand il comprend le mot international « camping ». Notre conversation se prolonge, puisque ma curiosité me pousse à les interroger sur les incendies. Je me serais attendu à ce que leurs visages, à l’évocation de souvenirs douloureux, se durcissent. Au contraire, Stella emprunte une voie douce et feutrée pour raconter. Au fil des mots, je comprends que ces personnes, comme n’importe quelle victime d’une catastrophe naturelle, ressentent le besoin de parler, de raconter. Il devient nécessaire, voire indispensable, d’évacuer l’accumulation de peine et de trouver chez chaque passager l’empathie qui permet de soulager cette incurable douleur, la blessure d’une vie partie en fumée. 

« We were living in Limni before the fires. We had a lovely house. We raised our kids there. My husband owned a garage, he is a motorcycle mechanic ». 

Pour appuyer ses paroles, elle use de son smartphone pour montrer des photographies de sa maison, du garage de son mari. Il s’agit d’une coquette habitation, élevée à raison de trois étages, avec une vue agréable sur la mer plate. Parmi les clichés, celle du salon affiche une collection incommensurable de trophées. 

Ses doigts glissent sur l’écran illuminé quand soudain son expression se fige. Son visage se tire et son sourire s’efface. Les photographies qui défilent n’ont plus du pittoresque méditerranéen. Au cœur de l’épisode incendiaire, la demeure familiale n’a pu résister à l’enfer. Comme ces ruines que j’abandonnais plus tôt dans la journée, les murs sont noircis, calcinés. Ils sont réduits à la sombre couleur du charbon. Le garage n’est plus et les trophées ont fondu. 

Un lourd silence s’installe. Tous les trois, nous nous regardons. Je ne sais que penser. Pour une raison que je ne saurais franchement identifier, je me sens coupable de la chance que j’ai eue à ne jamais connaître une telle situation.

Les vagues de la mer s’échouent langoureusement sur la plage et doucement, le ciel s’embrase lui aussi. Pour rompre le silence, Stella m’invite à me reposer dans leur véranda. 

« We had this piece of land before the fires started. When we lost everything, we moved here. We bought a caravan and started to build something new ». 

Ainsi dit, je comprends que cette véranda, isolée du froid et de la pluie par du carton fixé par de banales punaises de bureau, et attachée à une caravane d’une dizaine de mètres de long, est devenue la nouvelle demeure familiale. Nous sommes attablés à une petite table rectangulaire, nappée d’un drap plein de motifs colorés, et les grandes vitres de la véranda filtrent doucement le crépuscule doucement. Stella ne cesse d’entreprendre des allers-retours avec la caravane pour me couvrir de nourriture. 

Je me délecte de mandarines, de chocolats. Dans mon Karrimor, je range un Tupperware rempli de spaghettis bolognaise, mon dîner pour ce soir. Vageli revient du frigo avec une farandole de bières. Une bonne idée pour apprécier la fin de la journée, je glisse une canette dans mon sac. 

Parce que l’horizon finit par trancher le soleil, et que je ne veux pas monter mon camp dans la nuit, je prends congé. Les chaussures à nouveau dans le sable mou de la plage, je me retourne une dernière fois pour remercier ces personnages au récent passé mouvementé, déchiré. Dans la lumière chaude qui embellit la mer, je m’extasie de leur sourire qui invite, avec force, à accepter qu’un accident ne devienne pas une fatalité et que l’on puisse toujours trouver un moyen d’aimer la vie.

📔 Bientôt/Extrait du 15 janvier, à Athènes, Grèce

Le soleil roule dans un ciel maculé de nuages. Ils sont blancs, épais, cotonneux, et avancent au rythme de la bise qui souffle froidement. Je termine de plier sa tente, pour la dernière fois de ce long périple. Depuis la colline où je viens de passer la nuit, j’observe avec délicatesse la ville qui s’étend à mes pieds. Un raz-de-marée de béton. Des constructions à perte de vue. Des bâtisses d’une couleur blanche, cassée, usée par le temps, qui s’additionnent les unes aux autres et qui font de l’esthétisme une caractéristique désuète. Quelque vingtaine de kilomètres me sépare de la ville haute, l’Acropole en langue plus courante. Alors j’enfile mon sac à dos. La montre indique huit heures passées de trente minutes. Aux alentours de midi, peut-être irai-je flirter avec ces grands temples qui naguère vouaient un culte à Athéna, Dionysos, Poséidon, où autre Asclépios.

Journal de bord

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J’arpente à une allure démesurée les ruelles et boulevards de la capitale. La cacophonie des véhicules qui circulent ici et là surgit désagréablement, loin du radieux silence qui inondait mes tympans plusieurs jours auparavant. Je m’empresse de porter mes écouteurs, pour échapper à cette bruyante jungle urbaine. La musique défile. Pour une fois, je ne joue pas ma playlist favorite dans un ordre aléatoire. Dans un devoir de souvenirs, je désire retrouver dans un ordre temporellement juste les sons qui ont bercé mes 6 668 526 derniers pas. Je m’enivre de ces mémoires musicales. Je comprends que beaucoup de mes titres favoris représentent une étape du voyage. Que Pongo me faisait danser à Montrichard, que Kid Cudi m’invitait à remuer en Italie, qu’Ali Farka Touré me poussait à méditer dans les Balkans, qu’Orange Blossom me permettait de supporter les chiens errants.

À l’entrée d’un carrefour giratoire, je m’arrête. Je guette le tumulte de la circulation. Les voitures s’entassent, cèdent le passage, accélèrent ou klaxonnent. Mes pieds, lourds et fatigués, s’enfoncent dans le béton. Immobile, je me laisse couler sous le poids de mon sac à dos. Je pourrais haïr ce fardeau, « mais merde, demain je n’aurai plus à le porter, parce que demain, ce sera terminé ». Puis mes yeux s’embuent d’un spectre humide. Derrière mes lunettes de soleil, je sens l’émotion gonfler. L’explosion est proche. Cesària Evora interprète Petit Pays et une vague de larmes chaudes glisse entre les poils hirsutes de ma barbe. Je ne voudrais pas que ça s’arrête, je voudrais poursuivre, encore et toujours. 

« Toutes les bonnes choses ont une fin », m’a-t-on si souvent répété. Mais pourquoi devraient-elles finir ?

Mes larmes ont séché et je poursuis ma triste exploration. J’opère un constat qui ne s’écarte point de ceux que j’opérais lors de la traversée d’autres citées grecques. Les blocs de béton que je regardais depuis ma colline ne sont guère plus agréables de près. Les Grecs semblent définitivement négliger, et avec enthousiasme, l’esthétisme de leurs constructions. Loin est l’âge d’or de la philosophie, de l’art et du bon goût. Chaque immeuble est flanqué d’une architecture fade, morne, douloureuse, qui rappelle ces pauvres constructions à l’amiante du siècle précédent. Au rez-de-chaussée, on trouve une large sélection de commerces, en tous genres, à la vitrine souvent rebutante. Sur les étages qui s’y accumulent, des fenêtres mal entretenues percent de vieux murs, noircis de pollution pour certains, fissurés par l’âge pour d’autres. Puis, entre ces verrues architecturales, circulent scooters, voitures et camions qui, à tue-tête, chantent le désagréable ronronnement du trafic. Je souris alors, gaiement. Plaindre la misère des autres me fait oublier que dans une heure, tout sera terminé. 

Les kilomètres avancent et avec mélancolie, je m’apaise de joyeux souvenirs. La nuit chez Nelly, la pause chez Paul, l’accueil à la Vogealle, la rencontre avec Rodolphe, les heures de marche en compagnie de Géraud, d’Antoine, la splendeur des Alpes, la météo scabreuse, l’anniversaire de Gus, les incroyables Dolomites, l’ascension du Triglav, les contrôles croates, les images des guerres d’ex-Yougoslavie, ma rencontre avec Genty, les nuits froides monténégrines, la chaleur albanaise, les chiens grecs. 

« Plonger dans ses souvenirs ne fait-il pas partie du voyage » ? 

Je m’enquiers de tout un tas d’interrogations. Plus ou moins futiles, plus ou moins sensées. Comme mes yeux, mon esprit s’embue. L’exil temporel n’a jamais été aussi véritable puisque mon premier bivouac en bord de Cher, j’ai l’impression que c’était hier. 

Enfin, les rues se resserrent, les bâtiments cherchent à toucher le ciel. J’entends de l’anglais, de l’espagnol. Les touristes sont là, le centre-ville est proche. Dans une poignée de minutes, mon aventure se terminera. Je ne l’admets pas, mais je panique. Mon rythme à nouveau s’accélère.

« Drôle d’attitude que d’accélérer alors que je ne veux pas m’arrêter », songé-je. « Demain sera un autre jour, les prémisses de nouvelles péripéties ». 

Puisque j’ai compris ce qu’il me plaisait. J’ai compris que cette liberté dont j’ai joui ne valait aucune autre expérience. J’ai compris que ma vie, peut-être, serait faite ainsi. Barouder, découvrir, observer, comprendre, écrire. Alors, quand je lève la tête et qu’enfin apparaissent sous mes yeux ébahis les puissantes colonnes du Parthénon, je démarre une pipe et commence à écrire un nouveau récit. Celui d’une vie nouvelle.

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