La Montagne

Temps de lecture : 7 minutes

La Montagne est le second des quatre chapitres de l’album photo Ceci n’est pas un album de voyage, qui relate mon projet d’Odyssée Argentique. Au travers d’une centaine de pages, je reviens sur mon passage dans les Alpes lors d’un périple de 4 900 kilomètres à travers l’Europe, à pied et en itinérance. J’y évoque expériences et rencontres, et surtout un florilège de jolis souvenirs. Dans ce billet, vous trouverez des textes et photographies extraites de l’album.

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📔 La Montagne/Extrait du 02 juillet, au désert de Platé

Je vise le passage du Dérochoir, à 2 220 mètres d’altitude, et à un kilomètre soixante-dix du col de la Portette. La neige recouvre toute la vallée certes, les pentes s’inclinent par instants à cinquante pour cent certes, mais je suis équipé de crampons et de bâtons. Que pourrait-il bien m’arriver ? Je ne prends même pas le temps de capturer une quelconque photographie et me lance dans cette traversée. Parce que je suis un éternel feignant, je préfère un passage en balcon, risqué je l’admets, mais évitant de descendre dans le creux du désert pour remonter au Dérochoir. Aucune trace n’est apparente. Les aventuriers des cimes auxquels je faisais allusion ne sont probablement pas passés par là. Mais une fois encore, que pourrait-il bien m’arriver ?

Mes premiers pas sont francs. Je prends un malin plaisir à progresser sur ce manteau d’ivoire qui s’apparente finalement plutôt à un tapis verglacé. Je pousse sévèrement sur mes crampons pour fixer mes appuis au sol, j’use de mes bâtons avec parcimonie pour ne pas perdre l’équilibre. Sur de brefs passages, le terrain est tellement pentu que je me prends pour un dahu.

Le vent se lève et souffle sur mon visage suant. Le ciel demeure d’un bleu éclatant, mais une ribambelle de cumulus vient moucheter sa pureté. Le disque solaire, projeté haut dans les airs, reflète ses rayons contre le blanc immaculé de la neige sur laquelle mes pieds reposent. Je m’arrête, je souffle, j’écoute un silence immobile qui n’a de beauté que sa musique inaudible. Puis je reprends, doucement, et toujours suant.

210702 – Direction Dérochoir – 46.0°N, 6.7°E

Je n’ai croisé âme qui vive depuis la veille. Étonnamment, les oiseaux ne chantent pas ce matin et les bouquetins que j’observais hier ont disparu.

À mi-chemin, quand je ralentis pour m’offrir ce constat, je comprends rapidement que mon crampon gauche ne s’est pas correctement enfoncé dans la glace.

C’est la chute.

Tout s’affaisse, je perds en altitude, la gravité n’a plus de sens. Mon corps et mon sac à dos se retrouvent à terre. Mon esprit ne parvient pas à réaliser ce qu’il se passe. Tout s’exécute tellement rapidement que les heures pourraient se transformer en secondes.

La pente est rude, naturellement je glisse. Un mètre. Deux mètres. Trois mètres. Huit mètres peut-être. En l’espace de maigres secondes, mon esprit rattrape mon corps. J’ai le temps d’apercevoir les roches qui m’attendent plus bas, à vingt mètres je suggère. Fracture ouverte, trauma crânien, je glisse sur la neige froide qui rentre dans mon short, je prends de la vitesse, je dois agir avant de penser au pire. Par un réflexe qui me surprend autant que cette chute, j’use de toute la force de mon épaule droite pour planter mon bâton dans le sol. Je regarde la pente qui dévale sous mes fesses, je continue de glisser mais je ralentis. La sueur perle sur mon front illuminé du soleil qui me surveille. Le vent devient froid comme cette neige dans laquelle je me noie. Mon bâton est profondément enfoncé, mais il s’est plié à quatre-vingt-dix degrés. Quand je me retourne pour analyser la situation, je vois mon bras tendu, accroché à ce fin morceau d’aluminium qui menace de lâcher à tout moment. Je profite de cette pause pour creuser, à l’aide de mes crampons, une marche qui me permet de me remettre sur pied.

Je me relève et guette mon bâton, l’air las. Je n’ai pas vraiment peur, je suis presque amusé. Mon esprit s’embrume de sentiments contradictoires. Joie, tristesse, courage, effroi, ataraxie, anxiété. Puis un léger sourire fend mon visage. Je ne sais que faire. Avancer ou reculer. Poursuivre jusqu’au Dérochoir ou descendre la vallée, jusqu’au chalet de Sales. À vue d’œil, il doit me rester une demi-heure avant d’atteindre le passage. Je range mon bâton cassé, ce sauveur. J’abandonne l’idée du chalet et poursuis ma progression hors des sentiers battus. En revanche, je réfléchis chaque pas. Je prends le temps et redouble de vigilance.

210702 – Mont Blanc – 46.0°N, 6.7°E

📔 La Montagne/Extrait du 22 juillet, dans la vallée de la Linth, Suisse

Je pleure d’émerveillement, pour la seconde fois.

Je descends de la petite chaîne du Malor pour fouler une veine boueuse qui serpente entre d’immenses sapins. Je ne parviens pas à discerner les cimes, trop hautes perchées pour mon regard concentré au sol. Je ne parviens pas non plus à comprendre le paysage, noyé dans les ténèbres de cette forêt dense et sombre.

Enfin, une lueur s’abat sur mon visage. Une lueur divine, un halo de bonheur. Je viens de poser le pied sur l’herbe fraîche et ensoleillée d’une clairière. Une surprenante montagne, comme verticalement striée au couteau, s’élève au bout de l’espace nu et bouscule l’orographie. Elle est un mur immense, de plusieurs centaines de mètres de hauteur, qui court avec précipitation vers un ciel bleu, moucheté d’agréables cumulus. Chaste de toutes interventions humaines, la forme de ces roches conserve une pureté originelle. Chaque entaille est le fruit d’une mûre réflexion, portée sur des millions d’années.

210723 – Muttseehütte – 46.9°N, 9.0°E

Je me redresse et contemple. Les rayons du soleil flirtent avec l’aurore et caressent mon visage. Le vent ne souffle guère, emprisonné dans les forêts de conifères qui se dressent à l’entour et me protègent. Plus bas dans la vallée, la Linth et ses eaux remuées explosent contre les parois rocheuses, abandonnant des sonorités tumultueuses. Mes yeux fixent la montagne et à la paisible vitesse d’une couleur qui se réchauffe graduellement, une larme de joie descend le long de ma joue. Ma gorge se noue. Je ne trouve ni les mots, ni les mouvements. Je demeure statique et j’attends. Je veux m’enfoncer dans ce paysage. Je suis ému par cet écrin de beauté. Et je pleure. 

📔 La Montagne/Extrait du 22 juillet, au buron de Gus, Italie

Au réveil, je découvre mon carnet de notes sorti de ma banane. Étonnant, il y est normalement toujours rangé pour le protéger de l’humidité. Je songe aux conditions dans lesquelles je montais ma tente la veille. J’arrivais au buron de Gus vers quatorze heures. J’avais commencé à boire à ce moment pour m’arrêter au début de la nuit, vers vingt-deux heures peut-être. Je me rappelle surtout cette immense lune ronde, blanche, qui rendait majestueusement à la prairie bucolique de Valbona une poussière blafarde. C’était joli.

J’ouvre mon carnet pour tenter de dénicher une information, une poignée de notes qui expliquerait les raisons de mon école buissonnière. Je veux savoir si j’ai gribouillé quelques mots dans mon carnet, si j’ai décrit un peu de cette soirée d’anniversaire — celui de Gus — à laquelle je fus fortuitement invité. Aussi, avec l’alcool, peut-être y trouverai-je une écriture introspective, une révélation profondément enfouie, fondation de ma personnalité, secret inavoué, justification de mes goûts, de mon choix de vie.

« Je suis ivre de cette soirée. On a pensé m’apprendre à cuire des pâtes mais je connaissais la recette. Les Italiens ne m’auront pas comme ça. On m’apprend pas à cuire des pâtes. Je sais très bien qu’il ne faut pas mettre de crème dans les carbos déjà.
Mon ventre gargouille de toute cette bière blonde au goût de pisse mais bienvenue en ces temps de pérégrinations si pauvres en éthanol.
Je suis fatigué. Je vais dormir maintenant ».

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