Un Nouveau Monde

Temps de lecture : 9 minutes

Un Nouveau Monde est le second des quatre chapitres de l’album photo Ceci n’est pas un album de voyage, qui relate mon projet d’Odyssée Argentique. Au travers d’une centaine de pages, je reviens sur mon passage dans les Balkans lors d’un périple de 4 900 kilomètres à travers l’Europe, à pied et en itinérance. J’y évoque expériences et rencontres, et surtout un florilège de jolis souvenirs. Dans ce billet, vous trouverez des textes et photographies extraites de l’album.

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📔 Un Nouveau Monde/Extrait du 01 septembre, au sommet du Triglav, Slovénie

Nous, Julien que je rencontrais dans un refuge la nuit précédente, et moi-même, décidons d’une première pause au refuge Koča na Doliču, pittoresque construction de bois et de pierre de montagne sur un col coincé entre une poignée de sommets à plus de deux mille trois cents mètres du niveau de la mer. Nous payons un café à deux euros quarante, aussi mauvais qu’il est cher, et nous parcourons du bout des doigts la carte topographique pour une énième fois. Des Belges flamands nous interpellent et nous indiquent que l’ascension se pratique en Via Ferrata. Sous-entendu, équipement obligatoire. La gardienne du refuge nous souffle le contraire, le matériel de grimpe serait dispensable. Alors nous nous asseyons sur la terrasse du refuge pour nous interroger à nouveau.

Le ciel brille d’une lueur exagérée, dégagée d’un soleil puissant qui coiffe les sommets voisins et réfléchit ses rayons sur la blanche dolomite qui compose les sols de la montagne. Un vent venu du nord souffle en rafale. Quand il ne soulève pas les poussières calcaires qui recouvrent les sentiers, il nous enveloppe d’un manteau frais. À cause de ce vent justement, un autre gardien du refuge nous recommande la plus grande vigilance sur les chemins en crête qui rejoignent le sommet.

Après avoir quitté le refuge, sur les coups de treize heures, nul clocher pour indiquer l’heure du déjeuner. Seuls nos estomacs affamés que nous rassasierons de tranches de pain accompagnées de lard et de fromage. L’astre solaire brille de mille feux. Nos peaux tannées et crasseuses absorbent toutes les réverbérations de ce rideau lumineux qui nous recouvre. Entre deux bouchées de pain, nous nous retournons et apercevons le toit de la Slovénie, le Mont Triglav, l’insurmontable, l’imposant, le géant, culminant fièrement à 2 864 mètres d’altitude.

Nous traversons un tel état d’excitation que nous ne prenons plus le temps de la réflexion. Nos mouvements deviennent mécaniques, réglés à la précision. Ils nous permettent une grimpe sans encombre. Une corde, une échelle, une corde, une pente à quarante-cinq degrés, une échelle à nouveau. Nous volons vers les cieux, comme les choucas, ces corbeaux à becs jaunes qui planent à nos côtés. Entre deux épreuves, nous prenons le temps de respirer et de nous délecter du paysage lunaire qui déroule sous nos yeux ébahis. Le temps d’une photographie, d’un souvenir pelliculaire, et nous nous remettons en route. Une cinquantaine de mètres nous sépare du sommet, de la joie d’avoir gravi une pente abrupte, de plaisir de profiter d’un panorama à trois cent soixante degrés.

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Julien atteint le sommet en premier. Dans ses pas, je dérobe un plaisir caché. Celui de grimper en toute impunité sur une montagne insolente, inondée d’un soleil perçant, tremblante d’une brise délicate. La température est fraîche alors j’enfile mon bonnet. La dolomie blanche luit à la lumière alors je chausse mes lunettes. Tout autour de nous s’élèvent des sommets qui, de cette hauteur, paraissent pour certains à des milliers de kilomètres. Les plus proches sont en Slovénie pour sûr. Les plus loin en Italie sans doute, en Autriche peut-être. Derrière un léger drap de brume qui flotte à l’ouest, nous remarquons l’Adriatique, dont l’apparence plate tranche les terres cisaillées des montagnes qui dorment aux pieds du Triglav. Il y a une petite cabane en métal gris brossé, genre de bivouac à la forme cylindrique dont le toit conique arbore un petit fanion, en métal gris brossé lui aussi. À côté, un homme a déballé un drapeau de la Slovénie ainsi qu’une grande bâche pour vendre aux dizaines de grimpeurs venus pour la journée une sélection de boissons, alcoolisées où non.

210901 – Autoportrait au Triglav – 46.4°N, 13.8°E

Je n’ai plus de tabac à pipe, alors Julien me paie une cigarette. Nous nous asseyons au pied de cette cabane et observons toute cette agitation. Des femmes à la tenue sportive et cintrée se font photographier par leurs époux. Un groupe d’anciens, à l’écoute de leurs rires entraînés, semblent ne plus vouloir s’arrêter de s’amuser. Sur les crêtes voisines, des files de marcheurs s’accrochent aux cordes pour escalader ou descendre le toit du pays.

Nous ne nous parlons plus. Nous sommes reposés.

📔 Un Nouveau Monde/Extrait du 28 septembre, dans la cabane de Tatekova koliba, Croatie

L’un, entre deux âges, a le crâne rasé et une allure élancée. Il est accompagné d’un berger allemand. L’autre, plus jeune, a des yeux bleus perçants et des épaules plus solides. Quand Igor et Matei pénètrent la cabane, nous adoptons des postures des plus cordiales pour nous saluer. Le jeune berger allemand, vif et vigoureux, répondant au patronyme de Réa, ne m’inspire guère. Égoïstement, je pense à mon confort pour la nuit à venir. Tous les couchages sont à même le sol, style japonais. J’en déduis donc que je dormirai aux côtés d’un chien. Ce qui ne m’enchante vraiment pas puisque même s’ils sont qualifiés de meilleurs amis de l’Homme, ils ne sont pas la meilleure compagnie pour Simon Wicart. 

Après un timide « Dober dan, moje ime je Simon », nous nous installons tous les trois autour de la table du refuge. Nous commençons à préparer notre dîner. Polenta pour ma part, casse-croûte pour la leur. Et rapidement, histoire de s’ouvrir grand l’appétit, Igor sort de son sac un petit pochon d’une herbe locale. Ainsi, l’ambiance cordiale s’estompe au profit d’une franche camaraderie. Nos yeux rougissent et nos langues se délient. Le cannabis provoque un effet socialement agréable. Il décontenance notre bien séance, nous fait oublier notre politesse, nous retire tout masque social, et nous rend à nous-même. 

La conversation n’en finit plus. Igor est un moulin à paroles. Dans son anglais impeccable, il m’expose sa passion pour le monde militaire. Il explique avoir commandé un sac des marines américains sur eBay ; il raconte la fois où accompagné d’un ami, ils se sont retrouvés piégés dans une tempête de neige au beau milieu du Velebit ; il décrit la manière dont il s’est automédicamenté pour soigner un début de gangrène ; et plus grande fierté, il relate le jour où il s’est lancé le défi de parcourir à pied et sans pause trente kilomètres chargés d’un sac de trente kilogrammes. 

Igor m’explique aussi qu’avoir quarante et un ans en Croatie signifie avoir grandi pendant la guerre. Avec une étrange mélancolie, son visage s’aggrave. Les rires disparaissent soudainement et un air sérieux remplit la pièce, désormais éclairée de bougies. 

Âgé d’une dizaine d’années, Igor raconte qu’à Zadar, le quotidien était arrosé de bombes tombées du ciel. Beaucoup de ses amis d’enfance avaient péri dans des explosions, des effondrements. On ne mangeait pas tous les jours à sa faim, mais ça n’était pas si grave me précise-t-il, puisque la peur broyait l’estomac et en faisait oublier certains repas. Aussi, pour le gosse qu’il était, collectionner les balles perdues était devenu un loisir plus accessible qu’une collection de billes ou de cartes à jouer. Il me conte enfin les souvenirs qu’il retient des soldats ennemis qui emmenaient des proches en montagne, à quelques pas d’ici, pour des soi-disant travaux forcés. Quand la bura soufflait, il me précise que l’on pouvait entendre la détonation des coups de fusils. Les petits n’étaient pas naïfs. Ils savaient que les travaux forcés n’existaient pas. Ils savaient que les exécutions existaient. 

Igor pose le joint presque terminé dans le cendrier. Il exhale une épaisse fumée de ses poumons et remplit la pièce d’une savoureuse odeur de cannabis. Dehors, la nuit a définitivement remplacé le jour. Les bougies continuent de brûler et les flammèches de danser. 

210928 – Matei et Igor – 44.4°N, 15.3°E

Après ces récits, le silence devient lourd. En aucun cas Igor, joyeux luron qu’il est, aurait voulu plomber l’ambiance. Mais évoquer de tels souvenirs doit probablement le soulager. L’aider à évacuer les souffrances qu’il a endurées. Combattre d’horribles souvenirs qui peut-être le hantent. Ma gorge se noue. Je ne sais pas si je suis sujet au THC où à la voix tremblante de mon compagnon. Je ne parviens plus à parler. De toute manière, je n’ai pas les mots pour le rassurer. Jamais je n’ai connu la guerre, jamais je n’ai perdu un proche dans un quelconque affrontement, jamais je n’ai connu la faim, jamais je ne pourrais comprendre ce qu’il a traversé. Alors je préfère l’écouter, c’est la seule chose que je puisse lui proposer. 

Je suis incroyablement chanceux d’avoir grandi en temps de paix. 

📔 Un Nouveau Monde/La Vie en Couleurs

📔 Un Nouveau Monde/Extrait du 27 novembre, noyé dans les campagnes albanaises

La Terre est apocalyptique. Chaque pas devient une lutte contre les éléments. Je progresse lassé de cette scabreuse situation, à la recherche d’un quelconque abri de fortune. Dès fois, c’est raté et je dois planter ma tente sous le toit du monde, ce ciel humide et bruyant. Je trouve un champ, noyé dans les eaux qui coulent en abondance. Les sardines s’enfoncent facilement mais ne tiennent pas. Le sol est trop imbibé. Comme si Gaïa me refusait la nuit à venir, elle dégueule mes sardines de son sol. Insolant. 

D’autres fois, je trouve les ruines d’une bâtisse en construction, où un toit perméable repose sur deux murs et un sol bétonné. Érosion ou mauvaises fondations, des flaques par dizaines jonchent le sol. Je dois redoubler d’attention et trouver le seul et unique mètre carré qui n’est pas pris par les eaux pour monter ma tente. 

211201 – Neige – 40.7°N, 20.3°E

Je ne prends ni pause ni photographie. Pour me maintenir au chaud, mon corps consomme une quantité démesurée de calories. Pour une raison que j’attribue au froid, mon appétit s’affaiblit. Je mange peu et je ne parviens probablement pas à maintenir un bon équilibre nutritionnel. À seize heures trente, une fois la nuit tombée, rapidement je m’endors lorsque j’essaie de bouquiner. Le confort et la chaleur de mon Lestra, dans lequel j’emmitoufle mon corps épuisé, sont un nid de velours. 

Je réfléchis à mon itinéraire que je ne cesse de modifier. J’envoyais un message à Paul pour l’interroger sur les applications météo qu’un bon montagnard utiliserait pour prévoir les prochaines précipitations. D’après ses conseils, je télécharge Windy qui, après moult vérifications, m’indique que des chutes de neige sont prévues dans les jours à venir. Fini les cols à mille six cents mètres, je vais me cantonner aux routes qui longent les montagnes si je ne veux pas mourir de froid. 

Avant de m’endormir pour la nuit, je pense avec mélancolie à mon séjour à Tiranë. À ses nuits si singulières en auberge, en compagnie d’Agathe et Marius, des Indiens au business culinaire. Je souris et coule dans un long voyage, celui de la nuit, celui du sommeil. 

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