Nous les menons sous le couvert d’une tente, dans le balancier d’un hamac, à l’abri d’une cabane, enveloppé par un ciel qui recense un millier d’étoiles. Le bivouac, dans sa plus simple frugalité, exauce les promesses d’évasion et signe un manifeste pour la liberté. Il peut se définir comme la ponctuation des étapes d’un séjour au contact du monde, sachant très certainement réveiller en nos fors intérieurs les aventuriers qui campaient nos plus candides ambitions. Le hululement d’une chouette, le souffle du vent ou les perles de condensation fournissent autant d’éléments qui ouvrent les portes d’une chambre bien plus confortable que n’importe quel palais providentiel.
Ode au bivouac
Les cartes appuient des constructions complexes derrière lesquelles nous nous évertuons à chercher un sens. Chaque donnée colporte une missive vouée à éclaircir, orienter ou encore éduquer son lecteur. Dans ce diagramme calorifique, le bivouac constitue la matière organique sans laquelle la forme ne saurait prendre vie, sans laquelle cette carte n’aurait lieu d’être. De l’expérience, nous dressons un tableau statistique qui colore au recto un chapelet de sommeils confortés par les promesses d’une nature débordante de secrets. Au verso, nous en tirons une brève apologie destinée à raconter comment ou pourquoi le bivouac, dans toute sa splendeur, chasse et remplace les habitus confortables que nous croyons inébranlables.
Ce texte n’est ni une notice ni une ordonnance. C’est un essai rédigé au gré des nuits consumées sous les étoiles, dans l’intarissable envie de se rêver toujours plus proche des éléments, et dans l’infatigable envie d’éveiller le désir d’aller, rien qu’une fois, camper sous les étoiles.


La carte est téléchargeable en haute définition et au format PDF sur le site du studio KARTENN.
Sous les étoiles
À de trop nombreuses reprises, nous avons ouï-dire que le bivouac était une affaire indissociable de la technique. Les sacs à dos se garnissent malgré eux des dernières technologies, électroniques ou plastiques, toujours plus performantes, toujours plus légères, toujours plus perspirantes, toujours plus techniques. Leurs prix, affolants, s’intimeraient presque de rendre le sommeil inaccessible et de verrouiller tristement notre capacité à partir à l’aventure. Pourtant, et contre toute attente, il n’existe pas de mauvais équipement. Il existe seulement de belles situations. La réalité est telle que le commun de nos pérégrinations ne s’associent guère à l’apanage du matériel. Une tente et un duvet souvent suffisent. Déconstruisons alors nos idées reçues, jetons à la poubelle le lessivage publicitaire et souvenons-nous des enfants que nous étions, avides d’aventures chevaleresques, perclus dans nos cabanes imaginaires – ou non – qui abritaient nos songes. Ces gamins, sauvages et intrépides, sans autre matériel qu’une branche de chêne ou qu’un sachet de chamallow, ne réclamaient rien d’autre qu’une échappatoire, que l’expérience délicieuse d’une nuit loin de l’autorité et de ses insurmontables injonctions. Ainsi écrit, plutôt que de jurer sur la qualité de nos équipements, retrouvons en nos fors intérieurs cette fougue enduite de liberté.
Art du silence
Ici comme ailleurs, l’une des difficultés résiduelles du bivouac existe dans les disponibilités des espaces explorés. Sur une carte, la géographie parait être d’une largesse insaisissable. Dans la réalité, elle est une d’une minceur extraordinaire. Du moment où nos souliers franchissent les frontières de nos jardins, nous progressons sur une terre qui ne nous appartient plus. Nous devenons un étranger parmi tant d’autres, le voyageur éphémère qui effleure de son simple souffle une fresque aux contours éclectiques. Pour les uns, nous demeurons des bipèdes dominants, des menaces permanentes, pis encore, des mains tâchées de sang. Chez ces premiers, hardes magnifiques inscrites dans le paysage depuis des millénaires, nous nous invitons sans consentement dans leurs maisons, auprès de leurs foyers. Chacun de nos pas peut devenir un outrage à leur tranquillité. Il nous incombe alors d’employer la plus grande forme de discrétion, le plus plat silence, et d’user de nos seuls yeux pour actes de paroles. Pour les autres, nous reflétons la silhouette de fugitifs, parfois chassés pour l’effrayante beauté de sa quête. Et pour cause, ces derniers, auxquels l’homo bivouacus appartient, ne savent se satisfaire de la nonchalance du vagabond. Marcher ou pédaler en dehors des sentiers battus, dormir sur le banc froid d’un abribus plutôt que dans le matelas douillet d’un refuge, vivre avec une poignée de vêtements élimés plutôt qu’avec une garde-robe fraichement lessivée alimentent une batterie d’exemples hérétiques dans le cadre très serré de notre société claquemurée. L’art du silence, banale métaphore de la discrétion, adopte alors une double direction : l’estime des autres et la protection de soi.
Voyage, voyage :
Chambre commune
Considérons une bonne fois pour toutes l’orée des villes, les confins des forêts, le creux des vallées ou la rugosité des sommets comme des lieux communs à notre espèce et à toutes les autres, comme des habitats collectifs où grouille le vivant, comme des territoires affranchis des traces que la culture renomme au gré de ses désirs « frontières ». La nature est un espace ouvert dans lequel une nuit au clair de lune intronise un droit universel, pourvu que nous agissions dans le strict respect de ce dernier. En réalité, nous devrions considérer ces lieux comme notre propre chambre, partagée et ambulante. Bien que ses murs varient de teintes et de couleurs quotidiennement, ils continuent de refléter une part de notre intimité. Ils abritent cet espace dans laquelle nous rangeons consciencieusement nos livres, nos vêtements, nos rêves ou nos souvenirs – ce même espace que nous aimons soigner puisque, chaque soir, il embrasse notre sommeil. Il ne s’agit donc pas de saluer solennellement la clairière qui accueille nos ronflements, d’opérer quelque génuflexion en geste de subordination. Cessons de concevoir la biologie comme un schéma pyramidal et adoptons un regard horizontal. Selon ce prisme, l’enjeu de cette chambre partagée deviendrait d’observer et de considérer l’harmonie qui peuple les territoires. En d’autres termes, de s’intéresser au chien des bergers qui surveillent rigoureusement leurs troupeaux, aux cervidés qui réfutent la présence d’activités criardes, aux moyens-ducs dont les hululements accompagnent la voute céleste. Autrement dit encore, de vivre avec, et non de vivre pour ou contre.
Leave no trace
Nous nous sommes souvent amusés du titre de l’ouvrage de Kathleen Meyer : Comment chier dans les bois. Outre la question des selles, l’expression très américaine du « leave no trace » s’intéresse aussi aux stigmates abandonnés par nos feux sauvages dans des bois inviolés, aux rejets visibles et invisibles de nos déchets papier, plastiques ou ferreux aux abords des chemins ou dans le fond des fossés, aux traces incurables incombant à la multiplication de nos passages sur des sentes devenues désirs. Au travers de cette liste non exhaustive, le « leave no trace » s’évertuerait à livrer une énième définition de l’écologie. Il viendrait par ailleurs compléter ce qui était exposé plus haut, dans l’Art du silence. Le cas échéant, notre rôle n’est certainement pas de s’aventurer dans le paradigme douteux de la protection d’une nature que nous avons nous même souillée, mais plutôt d’apprendre à ne pas marquer son être tout entier de nouvelles blessures.
Agora de la connaissance
La vie serait une perpétuelle quête de connaissances, ainsi le bivouac et les chapitres qui nourrissent nos expériences. L’approche intellectuelle d’un territoire ne peut pas se borner à l’arpentage physique de ce dernier. Il doit s’aventurer vers une exploration multisensorielle développée par le regard que nous posons sur un arbre, par l’oreille que nous tendons auprès de l’oiseau qui s’y perche, par le nez qui s’enivre du parfum des fleurs qui y poussent. Il doit aussi s’égarer dans les rayons des bibliothèques, dans les pages de l’Internet, aux travers des contes et des récits, romanesques, poétiques ou documentaires. Ainsi étoffée, la connaissance devient transversale et déploie l’arsenal utile à sa préservation – approche biocentrée selon laquelle l’interventionnisme de l’homme n’est pas nécessaire pour « protéger » la nature. L’hétérogénéité des ressources naturelles et documentaires invite à façonner une conscience naturaliste essentielle à la pratique d’une nuit sous le firmament ainsi qu’au sentiment existentialiste au sein d’un environnement aussi fragile que réel. Accompagnons alors l’arpentage physique susnommé d’un arpentage intellectuel. Multiplions les échanges et les rencontres, tentons de comprendre les spécificités du monde. Ouvrons-nous aux conteurs de territoires et abreuvons chacun de nos sommeils étoilés d’un périple littéraire, radiophonique ou même audiovisuel.
Brèves de comptoir :
Chemin extatique
Le progrès n’a cesse d’accroître notre productivité, mais jamais nous sommes nous autant inquiétés du temps qui file. « Je n’ai pas le temps », entendons-nous régulièrement. Comme si le temps était une ressource aussi rare et précieuse que l’or. Essayons plutôt de chercher du côté de l’abondance des distractions qui assaillent nos semainiers et repoussent d’un insolent revers de main l’espace dont nous croyons manquer. Reprenons fermement la plus poétique des activités que nos dictionnaires ont injustement définies comme l’ennui. Le bivouac n’est pas une simple affaire de sommeil à la belle étoile, il est un lieu propice à la rêverie et au vagabondage, à la paresse et à la procrastination. Les longues heures à guetter le lyrisme de la nature, à s’enivrer du contraste de ses palettes bigarrées, à s’énamourer de la diversité de ses courbes, à se nourrir du romantisme de ses vibrations, soyons-en convaincus, libèrent. Indéniablement, ces heures permettent une large et incompressible déconnexion avec soi et le reste du monde, une forme bienvenue d’émancipation. Défini comme tel, l’ennui devient un lieu propice à la rêverie et au vagabondage, à la paresse et à la procrastination, à l’existence de soi dans un monde obsédé par le temps qui court.


