Nous sommes au milieu de l’hiver 2026 lorsque j’endosse le rôle d’agent recenseur. Au milieu d’un bocage piégé par le froid, je me promène d’un village à l’autre à la rencontre des habitants de la commune de Rougé. La mission, de prime abord statistique, s’élève rapidement au-delà des chiffres. Et, les liens, créés avec le voisinage, alimentent un journal aussi intime qu’extime.
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📸 Les photographies publiées dans ce billet ont été capturées à l’aide d’un Olympus OM-1n avec une pellicule Agfa APX 400.
Voyage, voyage :
Chapitre premier
Le café est fumant. Il embaume la cuisine dévorée par les lueurs providentielles de l’aube. Sur la table gît une lettre estampillée du macaron de la mairie. Je m’en saisis, mes yeux roulent jusqu’à l’encart qui retient mon attention et qui organisera, sans le savoir encore, mon emploi du temps des prochaines semaines. L’équipe municipale désire étoffer ses rangs d’agents recenseurs. Pour prétendre à un tel poste, on réclame aux candidats une lettre de motivation accompagnée d’un curriculum vitae. Drôle d’exercice pour un phobique de mon espèce, qui aime fuir les tâches administratives comme je fuis la peste. J’attrape néanmoins une feuille blanche. L’encre de ma plume coule, racontant, entre autres, que le café est fumant et qu’il embaume la cuisine dévorée par les lueurs providentielles de l’aube.
Pareil à hier et probablement à demain, les aiguilles de ma montre indiquent treize heures lorsque l’estafette jaune de la Poste se range dans notre cour. À son bord, la postière arbore un sourire joyeux, vivant. Les zygomatiques qui creusent son visage narrent une joie indicible, celle des tournées aux confins des campagnes, des trajets pittoresques entre les villages [dans le patois local, un village signifie un hameau], des souvenirs postés sur son passage. Elle me tend une poignée d’enveloppes, factures à régler et autres brèves sans intérêt, avant de devenir un minuscule point juché au bout du chemin. Son passage n’est pourtant pas anodin.
En déroulant mes motivations sur le papier, je me projette dans l’idéal augmenté de cette postière. Harnacher ma bicyclette, arpenter le territoire, colporter à ces voisins inconnus qui habitent ici et là un lot de bonnes nouvelles. En somme, imiter cette profession séculaire dont les arrêts, même éphémères, livrent à eux seuls une singulière définition de la rencontre entre le lien et le voyage. Et, quelques paragraphes plus tard, la lettre est terminée.
La semaine suivante, la mairie me convie à un entretien formel. Les murs de la salle du conseil dans laquelle nous sommes installés sont attifés d’un portrait d’Emmanuel Macron et d’une généalogie des innombrables présidents élus depuis Napoléon III. Face à moi, deux employés communaux se tiennent droitement. Bien que j’habite la commune de Rougé depuis trois hivers, le visage des employés ne m’apparaît guère plus connu que n’importe quel passant croisé au coin d’une rue. Leur regard sérieux les rendrait presque sévères.
Les employés déroulent à tour de rôle une succincte présentation du métier d’agent recenseur et des responsabilités qui lui incombent. Nos échanges sont nourris de conventions absurdes, de mensonges dépareillés ou de sophismes détestables, mais qu’il est essentiel de manipuler si l’on souhaite quitter la marge pour plonger dans le grand bassin de la société. Entre autres, je retiens que le recensement serait un acte démocratique essentiel puisque le décompte des habitants d’une commune permet de déterminer le montant du budget alloué par l’État aux communes ou encore le nombre d’individus siégeant dans les conseils municipaux.
Aussi, on me demande : « Pourquoi désirez-vous cet emploi ? » Je ne me rattache pas aux courageux qui rétorquent sincèrement qu’ils ont des traites à régler et que l’argent attire davantage que des missions à responsabilité limitée. En guise de réponse, je m’enjoins de répéter le contenu de mon courrier : « Je développe une forte capacité de concentration, une rigueur inflexible ainsi qu’une étonnante aptitude à traiter un grand volume d’échanges. Je m’estime ainsi capable de répondre aux missions qui fabriquent le poste d’agent recenseur : interroger un public, collecter des réponses et traiter des données ». Mon charabia sonne faux, mais personne ici ne s’en aperçoit. À vrai dire, je veux simplement prendre du bon temps, imiter la postière qui voyage et crée du lien.
La conclusion de cet entretien intervient quelques jours plus tard, au moyen de mon répondeur téléphonique. Des quatre postes d’agent recenseur à pourvoir, mon profil a suffisamment convaincu pour que je sois invité à en occuper un.


Chapitre deuxième
Avec l’âge, j’apprends à assumer qui je suis. C’est-à-dire, cet être fragile et sauvage à la fois, qui n’aime ni les remous provoqués par la foule, ni ses avis émis sur mes actes. Toutefois, malgré cet apprentissage, ce matin, je tremble. Pour quelle véritable raison ai-je choisi de compter les habitants ? Pourquoi ai-je souhaité prendre une telle responsabilité ? Serai-je à la hauteur de mes ambitions ?
J’avale difficilement mon anxiété, l’éternelle crainte de mal être ou de mal agir, l’appréhension soudaine de lire dans le visage des employés de mairie, à qui j’ai promis que je travaillerai en bonne et due forme, la déception. De surcroît, je m’apprête à décortiquer un pan de l’intimité de ceux que ma géographie nomme les invisibles. Je me prépare à sauter d’un village à l’autre pour franchir des portes et égrener un amoncellement d’intimités, habituellement accessibles aux parents ou aux invités. Je ne peux pas décevoir, je ne veux pas non plus. Ma mission ne se borne guère au comptage des habitants. Le recensement ne consiste pas exclusivement à noter le nombre d’individus par foyer ni à connaître le principal moyen de chauffage ou le nombre de véhicules contenu dans ce même foyer. Le métier dévoile une réalité alternative, plus profonde et plus pragmatique. Je ne peux pas faillir, je ne veux pas non plus. Mon cœur roule au fond de mon estomac.
Dans les campagnes, le ciel de l’hiver est bas. Les cumulus pèsent aussi lourd que le granit enfoui ici et là depuis des millions d’années. Je me remémore mon entretien en mairie, les regards sérieux qui m’ont accordé leur confiance. Je me rassure comme je peux. « Le seul risque, c’est de déraper sur une plaque de verglas, pas de me faire refouler par un ingrat personnage ». Un sourire finit d’achever mon costume d’agent recenseur – paire de baskets usées par le temps, jean élimé par les frottements, chemise bariolée aux couleurs chaudes : une tenue d’ordinaire arborée lors des escapades au potager. Puis je donne un premier coup de pédale. Sous mes pneumatiques, le bitume trépigne. Ma mission de recensement vient de commencer.
Mes sacoches sont chargées d’un épais livret qui définit, selon une taxonomie particulière, l’ensemble des 294 logements du quatrième district de la commune que l’on m’a attribués. Ce livret d’agent recenseur constitue un journal de bord voué à succinctement documenter les tournées que je m’emploie à effectuer. Une case destinée à l’horodatage introduit la visite de chaque foyer. Différentes cases attenantes précisent si les foyers visités sont des résidences principales ou secondaires, si les logements sont vacants ou inexistants. Les autres questions, trop nombreuses pour être énumérées ici, grossissent les feuillets distribués individuellement aux habitants. Ils concernent, d’une part, le logement et, d’autre part, les individus qui le composent.
Sur la première page du livret, j’ai pris le soin d’éditer une carte de ma tournée. La toponymie jaillit du papier comme le chant des oiseaux aux prémices d’une matinée de printemps : Languedun, la Plumante, le Grand Rigné, Chamballan, la Haie Martel. J’en connais certains pour les avoir traversés à plusieurs reprises. Tous les autres ne constituent encore que des points sur la carte, campant mon esprit comme d’éphémères rêveries, édulcorées de peuplades inconnues, de bocages foisonnants, de contes et légendes captivantes.
Au fil des heures et des journées, les rencontres sont pléthoriques. J’apprivoise le sauvage qui me caractérise, calmant les ardeurs qui ceignent mon anxiété, m’ordonnant doucement à l’exercice de la conversation. Le cœur cesse de rouler au fond de l’estomac. Il escalade le ventre pour se loger derechef à l’ouest de mon thorax. Je comprends rapidement que l’agent recenseur n’est pas l’agent vénal qui officie pour le compte d’une entreprise aux intentions malhonnêtes. Sur les pas de portes, je moissonne l’empathie. Aucun ne me rejette. Un seul sourire génère souvent d’allègres invitations à entrer me protéger de l’hiver, de ses folles bourrasques et de ses trombes d’eau. Les invitations parfois s’allongent et les sujets courent au-delà des appréciations statistiques.
Chez certains, je ne me laisse pas impressionner par les carabines qui reposent sur la table-basse du salon. « Nous avons fait la fête ce week-end, je n’ai pas eu le temps de ranger », se justifie une dame aux mains fourrées dans une paire de gants en latex rose. Chez d’autres, mon passage reçoit des cris de détresse. Un homme dans la soixantaine ne m’invite guère plus loin qu’à l’entrée de son garage. « Mon épouse rentre de sa chimiothérapie, elle a besoin de calme », s’excuse-t-il, la voix gonflée de chagrin. Je tends l’oreille aux méandres qui ont rythmé sa vie, avant qu’il ne conclue d’un air grave : « Mon jardin, c’est tout ce qu’il me restera si elle n’est plus là. Mais, si elle n’est plus là, je n’aurai plus la force de jardiner. Je n’aurais plus la force pour grand-chose ».
Ces brèves de vies rendent le métier bien plus humain que la facette insensible de son comptage statistique. Elles deviennent très rapidement mon jardin secret, celui dans lequel je cueille le remède contre mon anxiété, celui dans lequel je me nourris d’anecdotes et de récits, celui dans lequel je me plais plus qu’attendu à écouter les personnes parler. Bientôt, on m’invite à m’assoir au sein de pièces empêtrées dans d’interminables travaux, au milieu de salons habillés de tableaux de femmes nues ou qui, l’hiver durant, hébergent une Harley Davidson. Sur les pas de porte, on me suggère parfois qu’il est préférable de ne pas « aller toquer à la caravane de mon fils, parce qu’il ne répondra pas ». On m’y indique aussi qu’il n’est pas nécessaire d’aller frapper à la maison suivante, « parce que le voisin est mort la semaine dernière ».
Contrairement à ce que des curieux m’ont demandé, je n’ai guère eu l’occasion de fouler des logis au sol couvert de terre battue. Néanmoins, de rares habitants m’évoquent, les paroles chargées de trémolos, leur jeunesse durant laquelle ils ont connu des sols semblables, des nuits dans les bottes de foins, des bacs de douche en bois, « parce que ça fonctionnait très bien ainsi à l’époque ». Les fermiers, lorsque leur emploi du temps le leur permet, m’initient à leur labeur. J’apprends ainsi que Rougé contiendrait des terres suffisamment fertiles pour la culture des pommes de terre transformées par l’industriel Brets. Au centre équestre, alors que je viens d’essuyer une averse monumentale, on m’invite à glisser mes souliers dans d’immenses pantoufles : « Ne retire pas tes chaussures, enfile plutôt ces sur-chaussures, c’est ce que portent les cavaliers lorsqu’ils n’ont pas le courage de retirer leurs bottes ». Aussi, les femmes retraitées, que je croise régulièrement en cuisine, me livrent leurs meilleurs conseils pour traverser une vie bâtie sur cinquante années de mariage : « Il faut savoir prendre sur soi, accepter les humeurs de l’autre et, surtout, apprendre à se supporter ».
Les villages qui maillent le paysage de Rougé ne dérogent pas aux mouvements sociétaux qui frappent la géographie rurale. Les données récoltées par mes prédécesseurs miroitent un bilan en proie au vieillissement de la population. Selon l’INSEE, 31,1% des habitants de la commune étaient âgés de plus de 60 ans en 2022, contre 28% en 2016 et 25,1% en 2011. De son côté, la presse détaille une désertification des services essentiels, à l’image de la fermeture de l’unique pharmacie du bourg ou du départ du dernier médecin généraliste.
Des foyers dans lesquels je me rends, certains tiennent comme dénominateur commun le témoignage de cette décrépitude. Les murs et les décorations vieillottes charrient des souvenirs surannés. Des tableaux aux couleurs délavées récitent dans leurs courbes des vers champêtres anachroniques. Parfois, des chevreuils passés entre les doigts agiles d’un taxidermiste lorgnent les demeures qui prennent l’allure de brocantes. D’antiques fauteuils à la mousse grignotée par un épagneul croulent sous un monticule de poussière. Dans ces maisons-là, les habitants sont âgés, très âgés. « Vous reprendrez bien un verre ? » m’implore-t-on encore après une deuxième ou troisième rasade de gnôle. Les mains, qui manipulent avec soin un alcool préparé à l’aide des vergers voisins, sont calleuses. Elles reflètent des existences qui durent, chez certains, depuis plus de 90 ans.
Pour beaucoup, la vie a commencé dans la maison que les parents et leurs aïeuls, auparavant déjà, occupaient. Sur les bancs des écoles, publique ou privée, on se souvient d’une époque où le clivage des sexes imposait des établissements genrés. Au bout du cycle primaire, les élèves les plus studieux ou les mieux encadrés validaient leur Certificat d’Études, les autres non. Rares étaient les étudiants qui poursuivaient jusqu’au Brevet des Collèges. Plus rares encore étaient ceux qui entreprenaient des études, à Nantes, à Rennes ou ailleurs. Mais, pour tous, la vie les croquait à pleines dents. On suivait à la ferme le sillon creusé par les parents ou on tentait sa chance chez les commerçants et artisans qui avaient pignon sur rue dans les villages voisins. Dans le cœur battant de Rougé, l’économie florissante, tirée par l’abondante activité de sa mine de fer, alimentait une partie des caisses des auberges de débit de vin, des bourreliers, des marchands de cochons et de vaches, des cordonniers, des équarrisseurs, des épiciers, des forgerons, des menuisiers, des meuniers, des sabotiers, des tailleurs, de tout un amoncellement de métiers qui appartiennent désormais pour la plupart à une époque révolue. Des témoignages entendus, je retiens que les emplois étaient légion, que le chômage n’existait pas, que chacun occupait un rôle prédéfini, que la vie, en somme, semblait simple.
Puis, les chiens ont aboyé et la caravane est passée. Les enfants, bien installés, se sont mariés avant de devenir parents, grands-parents et même arrière-grands-parents. Dans un élan de tristesse, les foyers que je visite se sont laissés recouvrir d’une acre odeur de solitude. Le siècle dernier est passé trop vite. Les commerces que je citais plus haut ont commencé à fermer. La population a entamé une fuite aussi difficile à colmater qu’une goutte qui s’échappe d’un robinet. Les hommes et les femmes avec qui je bavarde, aux têtes maintenant grises, n’ont pas eu le temps de digérer la fulgurance des révolutions sociétales. Elles se sont fatalement écartées des nouvelles générations qui choisissent les conditions économiques plus prometteuses de la ville et ne reviennent parfois à la campagne que dans le dessein d’honorer un devoir de visite. En corollaire, la mémoire s’est figée dans le temps. Des aînés, beaucoup cultivent l’art du souvenir, confessent que « c’était mieux avant ». Piéger par l’évolution trop rapide de notre société et par notre incapacité à s’y adapter, je suppose que se réfugier dans la douceur d’un souvenir cajoleur est plus abordable qu’affronter la rugosité de la présente réalité.


Chapitre troisième
« Le jour s’éveille en colombe sur la gorge de la lumière », écrit Hélène Cadou. Dans une fresque où les pluies transforment un territoire en un paysage moite, les matinées inondées d’éclats ensoleillés résonnent comme les vers des poètes qui vécurent non loin d’ici.
Je poursuis inlassablement mes coups de pédale, acheminant ma course en direction de nouveaux villages trop peu arpentés, sortes d’éternels inconnus des cartes topographiques : le Bourgneuf, la Herblais, le Champ du Moulin, le Jarrier, la Montagne – sur ce dernier, je comprends d’ailleurs que la toponymie n’est pas une science abandonnée au hasard. Sous la torpeur d’un ciel hivernal agréablement azuré, des vapeurs mouvantes nacrent l’horizon. Les terres dénudées se replient sur leur propre beauté, brutale et naturelle. Au détour d’un chêne que l’on croirait millénaire tellement les crevasses qui perforent son tronc semblent immuables, une harde de chevreuils sautille comme des ressorts. Le blanc pur qui orne leurs fessiers fait un merveilleux guide pour mes yeux roulant langoureusement de part et d’autre des mouvements du bocage. Plus tard, une buse pousse un cri perçant avant de se détacher d’une branche. Son tournoiement atteint de nouvelles hautes altitudes, depuis lesquelles la chute, calibrée sur les mulots qui gambadent sur des prairies couvertes de glace, sera d’autant plus fatale.
Avec les semaines, les rendez-vous en mairie se multiplient. Le bâtiment municipal que je ne connaissais guère voilà un mois devient un lieu familier. Je m’y rends comme un salarié au bureau, ponctue les conversations de pantalonnades, rends mon avis sur les prévisions météorologiques – fort pluvieuses. Dans le bureau emprunté à Monsieur le Maire, je tire de ma sacoche le livret d’agent recenseur. Apolline [le prénom a été modifié], la coordinatrice rencontrée lors de mon entretien d’embauche et que je tutoie désormais comme si nous partagions dix années d’expérience au sein de l’équipe municipale, vérifie méticuleusement les foyers visités et les habitants recensés. Elle pianote sur son clavier un amoncellement d’informations qui produisent des lignes de chiffres savamment codifiés. À nos côtés, un plan cadastral invite à une projection pragmatique du logiciel informatique. Elle pointe du doigt un ensemble de rues et appuie d’une voix motivée : « Il manque encore trois maisons rue des Mésanges et deux autres au milieu de la rue de la Forge ».
J’enfourche ma monture d’acier, l’expression guillerette parce que les soleils d’hiver sont les plus somptueux des soleils qu’il m’ait été donné de rencontrer. Après avoir franchi les rues des Mésanges et de la Forge, je visite de nouvelles maisons peuplées par une énergie qui se fait rare dans les plis discrets de la ruralité. Dans l’échantillon vieillissant de la population, elles émettent des lueurs comparables à ces étoiles filantes qui vivent au-delà de la voute céleste. Cette énergie est le reflet d’hommes et de femmes que les revues de sociologie qualifient de néo-ruraux. Certains le sont vraiment : ils débarquent de grandes métropoles avec des projets pleins les poches, cherchant indéniablement à s’émanciper d’un univers citadin qui ne leur convient plus. D’autres présentent un profil légèrement différent : enfants du terroir, ils décident d’habiter leur campagne autrement, de résister face aux bulldozers sociétaux en ajustement leurs philosophies de vie à des concepts résilients. En ces terres que beaucoup qualifieraient sévèrement de désertes, tous offrent une suite à l’histoire entamée par les anciens. L’engouement débordant dont ils font preuve ne s’arrête pas aux apparences. Je sens, au cours de mes visites et de nos bavardages, une foncière envie de conquérir la vie, de s’approprier ou de se réapproprier un territoire. La région est une machine organique nourrie des idées des uns et du militantisme des autres. Elle évolue au gré des passages et des installations, tissant des liens sociaux qui connectent, toutes générations confondues, les voisins entre eux à une échelle spatiale pourtant tout à fait variable.
Dans le ventre chaleureux d’une vieille ferme doucement rénovée, le poêle scintille. Sa gueule rougeoyante avale les buchettes comme un enfant les sucreries. Les murs sont épais, maçonnés d’une pierre ponctionnée jadis dans les champs et les carrières que les ancêtres ont si longtemps triturés. Des fenêtres montées d’un simple vitrage filtrent une lumière douce. Des paniers suspendus au plafond explicitent le résultat du travail d’une femme qui, affairée dans le salon, glisse des branches d’osier entre ses doigts charpentés. Au milieu de la pièce, une petite table de bois accueille une théière. Un homme, d’âge moyen, le regard vif et l’expression amicale, tasse de petits grains moulus au fond de sa cafetière italienne. Derrière lui, la cuisine déborde d’étagères sur lesquelles reposent des denrées négociées en vrac auprès de producteurs locaux.
Nous discutons chichement. Sans laisser transparaître, je m’émerveille. Je suis transcendé par ces populations qui préfèrent le silence des campagnes au brouhaha des villes. L’éloignement relatif des logements lotis au fond du bocage invite naturellement à bousculer le rapport entretenu avec le monde. Les modèles de vie s’inspirent certainement du romantisme qui saupoudre le récit des anciens : retour à la terre, travail manuel, autosuffisance, joie de la vie en pleine nature. Ces termes qui pourraient définir la sobriété développent un paradigme clé de l’évolution de cette nouvelle ruralité. Parmi les raisons d’une installation dans ces contrées, j’entends le désir de s’affranchir du monde qui tourne à toute vitesse, de ne pas être au service de mécanismes capitalistes délétères, de construire un projet rural décroissant et largement ancré dans une dimension locale. Ceux qui ont connu les grandes villes ont parcouru leurs artères babyloniennes, leurs tentations futiles ou leurs expériences vaines. Le cœur de ces cités est un goulot d’étranglement, une vallée profonde débouchant sur un cirque dantesque : magnifique par instants, mais tragique dans nombre d’autres. L’abondance des commerces et des services, l’exubérance des publicités et du marketing, la violence de son rythme et de ses vibrations, les pulsions insensées d’achats divers et variés constituent autant de motifs de strangulation. À la campagne, la vie exulte. Les couleurs reviennent. La nature occupe une place égale à la culture. « On vit avec moins, mais on vit mieux », me répète-t-on avec une voix débordante de sincérité.
Le café aura suffit pour qu’une fine bruine lave le paysage. L’herbe croissante reflète un millier de perles d’eau. « T’es bien courageux de faire ça à vélo », me félicite-t-on. J’ignore s’il s’agit de courage. À ma manière, je roule dans l’ombre de ces personnes que je rencontre et qui espèrent un renouvellement du monde, plus sincère, plus sobre, moins enclins à toutes les absurdités qui gavent notre anxiété, la mienne comprise. J’acquiesce d’un hochement de tête. Reproduire les modèles racontés par nos aïeux, eux qui se targuent d’avoir si longtemps tourné et retourné la terre, d’avoir vécu simplement et sans prétention matérialiste toxique, s’apparente à un acte de militance plus qu’à un phénomène de résilience. Enfourcher ma bécane et fendre l’hiver plutôt que d’emprunter l’habitacle confortable d’un véhicule à quatre roues est le fruit d’un choix : celui de ne pas s’ajuster strictement au confort généré par le progrès, de refuser de s’abandonner à ses chimères, de vivre harmonieusement avec ce qu’il nous reste, c’est-à-dire une histoire d’êtres humains qui évoluent sur une planète vivante dont le décor éblouit par la densité de ses biomes et de ses habitants.


Brèves de comptoir :
Épilogue
Le recensement s’achève un samedi du milieu du mois de février à 23 heures passées de 59 minutes. Des 294 logements qu’il m’avait été donné de recenser, seule une poignée a résisté. Dans la journée, sous un ciel annonçant des crues exceptionnelles, je quitte la maison pour une ultime tournée. Le spleen m’accompagne, je me sens déjà nostalgique d’un épisode prochainement révolu.
Je guette intensément les paysages sur lesquels j’ai gravé les hiéroglyphes de mon passage. Cet arrêt de bus à l’abri duquel j’ai esquivé une tempête, ce ruisseau gavé par les eaux que j’ai vu devenir rivière, cette maison à l’abandon dont les pierres ont narré des brèves agraires, ce manoir aux allures de résidence secondaire dans lequel je me suis projeté volontiers propriétaire, cette voie verte qui jadis charriait le minerai de fer et qui, aujourd’hui, essuie les caresses enroulées des voyageurs à deux roues. La liste est non exhaustive. Ainsi que les souvenirs de ces nombreux foyers visités et des échanges qui en ont découlé.
Parce que Rougé compte moins de 10 000 habitants, le prochain recensement interviendra dans cinq ans. Seulement, que serai-je devenu à l’issue de ces cinq années ?


