Sur les sentiers du Causse Méjean 🥾🌲

Temps de lecture : 8 minutes

Arthur sera Docteur d’ici la fin du mois. L’aboutissement de dix longues années de labeur entre les bancs de la fac et les différents services des hôpitaux qui vont faire de lui un médecin urgentiste à part entière. Pour fêter ça, il nous propose, Kévin et moi-même, trois itinéraires. Le premier dans les Pyrénées, le second dans le Languedoc, et le dernier dans les Cévennes. Peu de réflexions interviendront avant de nous décider. Nous partirons six jours dans les Cévennes, sur le Causse Méjean plus précisément, pour une boucle de cent quinze kilomètres en itinérance, et avec comme meilleurs alliés nos tentes, matelas et duvets.

Itinéraire

📅 6 jours
🗺 115 kilomètres
⛰️ 3 610 D+ et D-
🥾 177 560 pas
🏕 5 nuits en bivouac
📍 En boucle, à partir du Rozier (Lozère)
📸 Pellicules Kodak UltraMax 400 ISO avec un Olympus argentique OM-1n

Une partie des textes et photographies de ce billet est tirée d’un récit complet de soixante pages que vous trouverez en version PDF pour la modique somme de cinq euros – soit le prix d’une pinte de bière à l’époque où les bars étaient encore de ce monde.

📅 Dimanche

Nous atteignons le Rozier sur les coups de dix-sept heures. Le Rozier est un petit village d’une centaine d’âmes stratégiquement installé à la confluence du Tarn et de la Jonte, au pied sud-ouest du Causse Méjean. De ses vieilles pierres, le bucolique village du bout du Causse semble tout droit sorti d’une autre France, d’une France à laquelle nous ne sommes pas habitués et qui nous rend aussi joyeux qu’excités.

210328 – 44.19°N, 3.21° E – À la recherche des gorges du Tarn

Nous partons pour une durée de cinq jours, à arpenter les sentiers qui longent les immenses falaises du Causse Méjean. Nous n’avons pas prévu grand chose, pas de logement, pas d’étape, peu de nourriture. Nous comptons sur nos tentes, nos matelas et nos duvets, notre bon sens, ainsi que la générosité des locaux pour victuailles en l’échange de notre infinie sympathie.

📅 Lundi

Nos pieds cheminent entre les ruines et vestiges d’anciennes habitations et cultures en terrasse. Lorsqu’aucun d’entre nous n’est occupé à parler, nous prenons plaisir à écouter un silence dantesque, poétique, reposant. Nous évoluons à des années lumières de nos journées habituelles. Aucun des éléments observés ni des sons perçus m’évoque le boulevard Heurteloup sur lequel se situe mon appartement. Loin des ronronnements trépidants des moteurs qui dévalent les rues du centre-ville de Tours, je me fonds sur les premiers sentiers du Causse dans une symphonie où le divin silence rythme chacun de mes mouvements. Il devient un instrument phare, un instrument star.

210329 – 44.19°N, 3.21° E – Via Ferrata

L’après-midi est harassante. Nos corps tout droit sortis d’un hiver froid et humide ne parviennent pas à s’adapter aux températures chaudes et sèches, presque estivales, qui frappent les gorges du Tarn. La sueur ruissèle sur nos fronts rouges de soleil. Le sol calcaire réverbère les rayons d’un astre qui, perché à son zénith, nous inflige peines et douleurs.

Nous quittons le lit du Tarn pour nous aventurer sur les hauteurs du Causse Méjean, cinq cent mètres plus haut, cinq cent mètres plus proche de l’azur brulant. Le chemin est long et sinueux. Passé une certaine hauteur, peu de passages sont ombragés. Les nombreux lacets sur lesquels Kévin galope comme un Mustang témoignent de la rudesse du chemin. Chaque pas en avant nous invite à grimper quelques vingt centimètres. Cinq cent mètres de dénivellement nous demanderont deux mille cinq cent pas. La marche devient mathématiques.

210329 – 44.29°N, 3.25°E – Pause en lacets

📅 Mardi

Nous savions que le soleil cognerait. Nous savions que malgré le début du printemps, les températures en journée flirteraient avec les moyennes estivales. Mais nous ne savions pas qu’aucune des fontaines à eau, que ce soit dans les hameaux et villages de Rieisse, Rouveret, Montignac, ou Anilhac n’avaient pas été rouvertes depuis l’hiver.

En arrivant sur le parvis de l’église de Mas-Saint-Chély, la déception nous gagne à nouveau. Pas de robinet, celui du cimetière adjacent à à l’édifice religieux ne coule pas. Au loin, face à ce qui ressemble à un atelier municipal, un homme au ventre proéminent déjeune à bord de son véhicule de fonction, un Berlingot ou un Kangoo, un véhicule du genre. Mylène Farmer chante dans un auto-radio au volume réglé au plus fort. Génération Désenchantée. Désenchanté comme nos estomacs secs et déjà las d’avaler une énième boite de sardine accompagnée d’une flute devenue rassise.

210330 – 44.31°N, 3.39°E – Déjeuner

Mes pieds saignent. Ils pleurent de douleur. Chaque enjambée devient une peine considérable. Je marche sur un brasier, sur des tasseaux de verre. Pas de jaloux, le pied droit est aussi meurtri que le gauche. Deux immenses ampoules viennent de se percer, conséquence du frottement d’une peau salée de transpiration contre des chaussettes en laine Mérinos et une paire de chaussures dont le cuir ne s’est pas encore adapté à la forme de mes pieds. Je souffre, je boite, et j’avance à la vitesse d’un escargot. Le cliquetis de mes bâtons contre le sol karstique du Causse pénètre mes tympans et rythme mes pas lents, lourds, discontinus et maladroits. Par réflexe, mes articulations se bloquent face à la douleur des frottements. Ni mes chevilles ni mes genoux m’indisposent, mais d’une manière presqu’automatisée, mes articulations cessent de fonctionner pour limiter l’impact de mes talons sur le sol. Le corps humain est fascinant d’adaptabilité. Les garçons avancent devant moi, je les suis au loin. Je prends l’allure d’un robot et avance sans réfléchir. Je souffre.

📅 Mercredi

A peine une heure après le pli de notre camp, nous quittons la face nord du Causse Méjean pour nous enfoncer dans les terres. Ou plutôt, dans ce que nous pourrions appeler le Causse nu. Les pins qui poussaient sur les hauts précipices du plateau disparaissent et laissent entrevoir de minces terres agricoles. Quand la terre n’est pas cultivée, une végétation plus naturelle et plus proche du sol, constituée d’étendues de pelouses et de landes à buis et à genévrier, tente de se faire une place. L’ambiance devient si différente que l’on aurait l’impression de changer de région.

210401 – 44.27°N, 3.52°E – Avec Simon

Nous poursuivons notre avancée sur une surface aux allures de désert – nous nous amusons d’ailleurs à renommer cette plaine désertique située au nord de Nîmes-le-Vieux le Désert de Gobi. Si le vent ne s’engouffrait pas dans nos tympans, le silence serait roi. La seule trace d’un passage de l’humain est le chemin que nous foulons. Pas de construction, pas d’agriculture, pas de véhicules. Seuls trois marcheurs, face au vent. Le chemin, comme parfaitement tracé à la règle comparée aux derniers sentiers sinueux que nous empruntions, finira par basculer au-deçà des collines pour nous déposer à Villevieille. En attendant, nos pieds usés heurtent la rocaille. Nos yeux brulés par les rayons du soleil roulent le long des grandes plaines grisâtres où les phénomènes karstiques du Causse Méjean semblent avoir gagnés une longue bataille contre la végétation qui, peut-être, décorait jadis ces terres devenues chauves.

210401 – 44.23°N, 3.52°E – Le Veygalier

Vingt-deux heures. Je suis rentré dans ma tente. Assis en tailleur, j’enroule mon duvet autour de mon corps refroidi avant de saisir mon carnet et mon stylo. J’écris. Puis j’entends. Je l’entends. Un long hurlement, royal, majestueux, perçant. Le stylo s’échappe de mes mains, je relève la tête, je frissonne, de froid ou de peur, un mélange des deux probablement. « – Vous avez entendu ? – Oui. – C’est le loup ». Nous peinons à y croire. Nous venons d’entendre une créature des plus mystérieuses. Une machine à tuer. Une machine à fantasmes.

📅 Jeudi

Sur le chemin, je demeure attentif. Nous l’avons entendu hier, peut-être pourrions-nous le croiser aujourd’hui. Nous entreprenons plusieurs pauses pour observer les vautours qui voltigent au dessus de nos têtes. Nous nous demandons s’ils tournent autour d’une proie, d’un animal blessé. Nous nous demandons s’ils tournent autour d’une victime du loup. Depuis hier soir, nous ne pensons qu’à lui. Il monopolise nos conversations, nous plonge dans la crainte, dans l’excitation. Nous l’imaginons solide et fort, au regard menaçant avec un pelage gris qui doit lui offrir une belle tenue de camouflage dans les landes du Causse Méjean.

210402 – 44.21°N, 3.4°E – Causse très très nu

Notre déjeuner prend des allures de festin. Pain frais, quiches aux poireaux, chips, bières IPA made in Lozère, jambon sec, fromage de chèvre, gâteau aux amandes, oranges, fruits secs et café soluble. Jamais nous n’avions possédé une telle quantité de victuailles. Nos pieds endoloris toujours plongés dans l’eau froide de la Jonte, nous nous gavons comme des oies. Les mains sales, nous ne songeons même plus à respecter un ordre logique. Nous avalons des bouchées de quiches entre deux crocs d’un casse-croûte maison pain-jambon-fromage, nous terminons le paquet de chips après avoir dévoré l’orange, je coule un café alors que les garçons n’ont pas encore vidé leur bouteille de bière. Aucune place n’est laissée à la réflexion quand il s’agit d’accumuler des calories. Comme si nous étions revenus à l’âge de pierre, seules comptent la marche et la nutrition. La vie et la survie.

📅 Vendredi

Six jours que nous avons quitté le Rozier, les denses pinèdes que nous traversons nous font déjà oublier les paysages désertiques de la veille. Nous comprenons rapidement ne jamais avoir été aussi proche de la fin. Puis nous posons les pieds sur une avancée rocheuse, proéminente, fantastique, qui nous offre un balcon sans précédent sur le ravin de Cassagnes et les gorges de la Jonte. Face à nos yeux la route départementale D996 en direction de Meyrueis serpente au fond des gorges, le long de la Jonte qui alimente toute la vallée en eau. Le ciel bleu azur détonne avec les pins qui conservent un vert que les feuillus jalouse en ce début de printemps. La vallée est splendide. Taillée par des millénaires de mouvements tectoniques, de glaciations, de précipitations, et autres phénomènes que je n’ose imaginer, elle s’ouvre à nous tel un grand boulevard.

210403 – 44.2°N, 3.24°E – Ravin de Cassagnes

Les pinèdes qui recouvrent les contreforts des Causses rendent les constructions humaines presque impossible, l’Homme n’a pas vraiment sa place ici. La terre est sauvage. Gracieuse. Délicate. Au-delà de nos crânes réchauffés par le dur soleil, des vautours s’entraînent dans une danse circulaire. Le vent souffle peu, mais ils parviennent à prendre de l’altitude. Un simple mouvement d’ailes hisse aux cieux, pour jouer des courants chauds et froids, des terribles variations de températures et des vents d’altitude, pour profiter d’une nature qui nous apparaît incontrôlable. Puis, d’une manière presque hasardeuse, la horde vient délicatement planer au dessus de notre rocher. « Tu as vu les vautours quand tu les as entendus », nous contait Albin en début de semaine. A une poignée de mètres seulement, les ailes des rapaces bâtent le vent, propulsent l’air. Nous assistons à un vrai spectacle, une pure représentation. Dans leurs tourbillonnements, leurs corps plumés fendent les airs, laissant deviner un sifflement rare, unique, magnifique. Le sifflement de la nature. Un battement suffit à redonner de l’impulsion, à reprendre de l’altitude, à nous définir les contours d’une beauté sonore, d’une harmonieuse nature, d’un apaisement total. Il fait chaud, le soleil dégénère nos cerveaux et nous observons les oiseaux. Putain que c’est beau.

Une partie des textes et photographies de ce billet est tirée d’un récit complet de soixante pages que vous trouverez en version PDF pour la modique somme de cinq euros – soit le prix d’une pinte de bière à l’époque où les bars étaient encore de ce monde.

Journal de bord

Ne loupez pas les prochains billets et inscrivez-vous au journal de bord. Je ne raffole pas des spams, vous ne serez pas noyés de mes pérégrinations !

Strasbourg, quinzième et dernier film sur les GR français 🥾🎞

Temps de lecture : 4 minutes

📔 Itinéraire

📅 1 seule, triste et unique journée
🗺 23.8 kils
⛰️ 40 D+ / 50 D-
🥾 35 569 pas
🏡 1 nuit chez Mamie
📍 De l’église Dompeter (67), à Strasbourg (67) en Alsace
📸 Ilford HP5 Plus 400

La carte ci-dessus représente le trajet effectué aux mois de septembre et d’octobre, entre le Jura suisse et Strasbourg.

📔 Alsace/Église Dompeter

Il est minuit passé. Allongé dans mon duvet au beau milieu de la nef de l’église Dompeter, je peine à trouver sommeil. Comme un enfant la veille de Noël, comme un étudiant la veille de la remise des diplômes, comme un jeune cadre la veille de son premier jour de boulot, comme un père en devenir la veille de l’aboutissement de neuf mois de gestation, comme un randonneur la veille de sa dernière étape, je me retourne dans tous les sens, paupières relevées et yeux grands ouverts, à imaginer la journée de demain.

Autoportrait cabane en Alsace
201012 – Autoportrait cabane – 48.62°N, 7.46°E

Depuis deux mois, je projette d’atteindre le parvis de la cathédrale de Strasbourg en grand prince. Prince de la marche, prince du vagabondisme ? Je ne sais pas encore. Je pense à mon parcours. À ces millions de pas qui m’ont transporté plus de deux mille kilomètres.

Je pense aussi à ses rencontres que je n’oublierai pas. Paul ; Gilles et Valérie ; Simon et son compagnon de route dont le nom m’a échappé ; Pierre, Pierre, et encore Pierre (puisqu’en Aveyron, on n’a pas encore quitté l’âge de Pierre) ; Sylvie ; Emmanuelle et Alexandre ; Damien ; Patrick ; Michel ; Albin, Vanessa et Thibaut ; Philippe ; Fabrice et Laurent ; Nicolas ; Geoffrey et Giada ; Danila et Juliano ; Hélène et les météorologues Pascal, Jules, Ambroise et Axel ; la gérante de l’auberge de jeunesse du Bez ; Matthes ; Bastien, Thibaut et Kevin ; Jean Claude et Nadine ; Félix ; Julie et Louise ; Blaise ; les témoins de Jéhovah ; Yann, Maxime et Allan ; Samuel ; Armand et le Club Vosgien ; l’amicale du Glasborn ; Céline et Clément ; Valérie et sa partenaire de marche dont le prénom m’échappe lui aussi ; et toutes ces généreuses personnes qui par leur simplicité, leur gentillesse, leur chaleur, resteront à jamais gravées dans cette partie de ma cervelle qui conserve les souvenirs de 2020.

Promeuneuses en Alsace
201013 – Mesdames du bord de Bruche – 48.57°N, 7.68°E

Une seule question me turlupine encore. L’aventurier François Bernard racontait dans un podcast des Others certaines de ses interrogations, alors qu’il s’était lancé le défi de traverser le Pôle Nord. A ma manière, je m’interroge aussi. Pourquoi fait-on tout ça ? Quel en est l’intérêt, le but, l’objectif ? Je ne sais toujours pas comment y répondre.

L’une des photographies vous plaît ? Rendez-vous sur le shop pour commander un tirage !

📔 Alsace/Cathédrale de Strasbourg

Des touristes ralentissent leur balade le temps d’une photographie, le gardien de la cathédrale vaporise de gel tous les visiteurs et fidèles pénétrant le lieu de culte, un guide frigorifié porte du bout des bras une pancarte « Free Guide Tour », un joueur de violoncelle berce de sa douce mélodie les rares passants qui s’arrêtent pour apprécier son talent.

Troubadour en Alsace
201013 – Troubadour – 48.58°N, 7.75°E

Je suis assis sur le pavé froid de la place de la plus haute des cathédrales d’Alsace, le dos appuyé contre un lampadaire. A l’observation de cette scène si animée, un torrent de larmes se déverse le long de mes joues. Je me sens si loin des montagnes et rivières que j’ai eu l’occasion de traverser. J’ai l’impression que cette solitude à propos de laquelle on m’a tant questionnée me manque déjà.

Je ne sais jamais comment conclure un récit d’aventure. Certains répondent à des questions, d’autres tirent des conclusions. Je ne veux pas me fondre parmi ces gens. J’ai juste envie de continuer à marcher.

Cathédrale de Strasbourg en Alsace
201013 – Cathédrale – 48.58°N, 7.75°E

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Vosges, quatorzième film les GR français 🌲🎞

Temps de lecture : 10 minutes

📔 Itinéraire

📅 9 jours (dont une journée de pause)
🗺 214.2 kils
⛰️ 6 470 D+ / 7 320 D-
🥾 299 300 pas
🏕 6 nuits en abri, 2 nuits en refuge et 1 nuit en bivouac
📍 Du refuge de la Grande-Goutte (70) à l’église Dompeter (67), à travers les Vosges
📸 Ilford HP5 Plus 400

La carte ci-dessus représente le trajet effectué aux mois de septembre et d’octobre, entre le Jura suisse et Strasbourg.

📔 Vosges/Chalet Saint-Hubert

Les doigts plein de suie, je tente d’écrire sur un carnet qui ressemble bientôt plus à un carnet de mineurs qu’à celui d’un marcheur. Depuis hier, j’ai décidé de mener une vie grand luxe dans le confort qu’offrent les cabanes non gardées des Vosges. Depuis hier, j’essaie surtout d’allumer les poêles, ces chauffages qui semblent tout droit sortis d’un roman de Zola sur la vie dans les corons.

Feu dans les Vosges
201002 – Feu 1 – 47.81°N, 6.82°E

En cette soirée vosgienne, je prends quartier au refuge Saint-Hubert, entièrement rénové en 2018 suite à un incendie – anecdote sympathique lorsque l’on se bat avec le poêle pour démarrer un feu. Cette cabane, non loin de la précédente puisque mes pieds ont parcouru une vingtaine de kilomètres aujourd’hui, dispose d’un charme tout particulier pour sa terrasse qui donne sur la vallée de Kruth. Dans la nuit noire, au-delà des cimes des sapins qui habitent le versant de la montagne, je peux apercevoir les lumières des villages qui malgré l’obscurité, semblent s’animer. Seul entre mes quatre murs de bois, j’imagine en ce samedi soir des familles unies autour d’un feu, à raconter leurs péripéties de la semaine tout en dégustant un bon repas.

Au passage du Chaume du Gazon Rouge plus tôt dans la journée, j’ai pris le soin d’acheter du lard fermier. Je ne sais pas pourquoi, mais les aubergistes insistaient sur le terme fermier. J’imagine qu’il s’agit d’une manière de s’approprier à nouveau un mets tombé dans les abysses de la production industrialisée.

Je me souviens aussi de ce groupe de randonneurs, membre du Club Vosgien, rencontré aux abords du Ballon d’Alsace. Armand, qui semblait être à l’initiative de leur aventure, a échangé quelques mots avec moi. À l’inverse de nombreux badauds croisés en chemin, Armand ne s’est ni interrogé sur le poids de mon sac, ni sur le nombre de kilomètres que je parcours chaque jour. Il a préféré m’interroger sur la manière dont je préparais mes itinéraires ou encore sur la consistance de mes repas. Rares sont les questions intéressantes – à mon sens du moins. Au fil des mots, nous avons décidé de partager notre déjeuner ; ou plutôt, les membres du Club m’ont pris par pitié et m’ont offert bouillon, tomates et carottes du jardin, jambon, comté, beurre, et quelques délices sucrés concoctés par Armand en personne. Merci le Club Vosgien !

Club Vosgien dans les Vosges
201003 – Club Vosgien 2 – 47.84°N, 6.92°E

📔 Vosges/Chalet de l’Union

« La météo, c’est ce à quoi on s’attend, le climat c’est ce que nous obtenons », écrivait Robert A. Heinlein. Je ne me rappelle plus où avoir lu cette citation, mais je trouve qu’elle n’a jamais fait aussi sens qu’aujourd’hui, alors que je voudrais un immense ciel d’azur et que je ne reçoit que vents et pluies.

Vosges
201004 – Vosges – 47.93°N, 6.93°E

Troisième nuit en refuge non-gardé, équipé à nouveau d’une table et d’un poêle (le strict mais suffisant nécessaire à rendre tout être humain souriant). Quand je pénètre dans le chalet de l’Union, je me retrouve face à ce poêle dont la forme cylindrique m’était jusqu’alors inconnue. Aussi, j’aperçois dans l’un des coins de la seule et unique pièce du chalet un amas de bois de cagette sec. En d’autres termes, un amas de combustible, ce qui m’a tant manqué lors de mes précédentes nuits.

Je ne me trompe pas, après avoir brûlé quelques feuilles de papier journal récupérées la veille, je balance dans la gueule du poêle une grosse poignée de bois de cagettes qui, dans un élan d’oxygénation, s’embrasent aussi vite que mon excitation à la vue des premières flammes. Une fois le poêle bien chaud, je récupère une bûche abandonnée à côté des cagettes pour la plonger dans cette flamboyante fournaise. Malheureusement, le chalet étant plus grand qu’une chambre de bonne parisienne, et plus mal isolé qu’un bidonville carioca, je me rends à l’évidence. Les flammes n’auront de beauté que leur couleur puisqu’il me sera impossible de réchauffer toute la pièce.

Fournaise dans les Vosges
201004 – Fournaise – 47.99°N, 6.93°E

📔 Vosges/Lac de Fischboedle

En route pour le refuge des Trois Fours, une étape devenue incontournable aux vues des litres d’eau qui s’accumulent dans le fond de mon sac, je me laisse surprendre par un paysage absorbé d’une angoissante humidité. Sur les crêtes, la brume m’empêche de trouver mon chemin. Pris dans le vent, les doigts crispés par le froid, je peine à voir au-delà d’une dizaine de mètres. Lorsque le souffle de l’air se renforce, je joue à me laisser tomber en avant. Comme si une main invisible me retenait, je réussis à me pencher à quarante-cinq degrés sans perdre l’équilibre. Parfois, une bourrasque encore plus puissante pousse la brume dans les vallées et me laisse deviner les panneaux blancs du Club Vosgien (Météo France a enregistré des rafales à quatre-vingt kilomètres par heure au moment le plus critique de la journée). Je suis trempé, j’ai froid, mais je ne suis pas perdu.

Soudainement, en passant de l’autre côté de la crête, la tempête ralentit. Le temps d’une centaine de mètres, le vent heurte la crête, se soulève et laisse un silence digne de celui que l’on écoute dans les églises. Le claquement de la capuche contre les oreilles, la prise au vent du sursac, la frénésie de ces énervantes sonorités s’estompent. Le calme devient alors une présence dont on ne souhaite plus se séparer. Une présence rassurante, chaleureuse. Puis, quelques pas plus tard, le souffle réapparaît, gonflant à nouveau le la capuche et le sursac comme une tempête gonflerait une grand-voile.

📔 Vosges/Refuge des Trois Fours

Le vent souffle toujours. Quatre-vingt-douze kilomètres par heure d’après les instituts météorologiques. Je pensais encore ce matin enfiler mes chaussures pour parcourir les sentiers escarpés qui contournent le Hohneck et le Kastelberg. A l’issue d’un gargantuesque petit-déjeuner, je préfère finalement rester au chaud, à l’abri des intempéries, dans ma minuscule chambre du refuge des Trois Fours.

📔 Vosges/Glasborn

Il existe des moments où l’appareil photo perd de son utilité. Il existe des moments où apprécier l’instant présent gagne en importance. Il existe des moments où, comme hier soir, je n’ai point souhaité dégainer l’argentique par crainte d’intimider mes hôtes. Hier, en fin d’après-midi, alors que je franchis la porte de la ferme auberge du Glasborn pour quémander de l’eau, Alain « le Bistrotier », comme on l’appelle ici, me dit : « C’est pas de l’eau que je vais te mettre, c’est de la bière. Mais donne quand même ta bouteille, je vais voir ce que je peux faire ».

Sans poser de question puisque son accent alsacien m’abandonne dans une certaine confusion, je m’exécute. Quand le Bistrotier revient, il pose ma bouteille pleine d’eau fraîche sur le comptoir. Mais surtout, il me tend un demi en expliquant que boire trop d’eau fait rouiller. De-là, les trois piliers de comptoir qui me reluquent depuis mon arrivée m’interpellent. En restant concis, je leur expose d’où je viens et où je vais. Quand mon histoire les surprend, l’expression de leur visage change soudainement, ils se regardent et échangent quelques mots en alsacien. Je me sens comme un étranger. Une fois mon demi descendu, l’un des trois piliers me regarde, et m’annonce d’une voix pleine d’assurance devant ses camarades : « Tu vas pas nous quitter comme ça ! Reprends-en donc une, c’est ma tournée ».

Trente minutes déjà que je suis accoudé au comptoir, et que j’entame mon second demi. Au fil de l’éthanol qui s’écoule dans mes veines, je me sens devenir le quatrième mousquetaire de cette joyeuse bande accoudée.
Lorsque le gérant, cigarette à la bouche, nous invite à le rejoindre derrière le bar pour une tournée de gentiane, l’horloge au-dessus du comptoir indique dix-huit heures. Après deux verres à soixante-dix degrés, une subite chaleur m’attaque. Je comprends aussi que je passerai la nuit au Glasborn. De toute façon, l’ivresse a pris trop d’avance pour que je me remette en marche. Mes yeux fatigués commencent à rouler sous l’effet de l’alcool. Mon corps ne tient plus l’équilibre. Je souris bêtement et parle fort. La cabane repérée plus tôt dans la journée me semble désormais bien trop loin.

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Quelques bières plus tard, les blagues commencent à fuser : « Tu sais pourquoi j’appelle ma femme une poule ? Parce qu’elle a une petite tête, un gros cul, et qu’elle me bouffe tout mon blé ». Comme si je connaissais mes nouveaux camarades depuis des lustres et que leur humour potache m’amusait, je ris bruyamment tout en me touchant le ventre.

Trois tournées de bières plus loin, Roger tente de m’expliquer qu’il y en a marre de payer pour ces migrants qui ne bossent pas et qui bénéficient de meilleurs services sociaux que nous. Suite à ces sages paroles, je m’en retourne à Alain qui, à travers un accent que seul un alsacien born and raised saurait déchiffrer, explique « qu’on est tous en train de se faire bouffer par les géants du numérique mais que bientôt les Chinois contrôleront le monde ». Suite à ces propos tout aussi sages, je m’en retourne à un autre de l’équipe, dont l’ivresse m’a fait oublier le prénom. Lui théorise sur l’origine du virus, m’indiquant que c’est un coup monté des gouvernements pour « faire le tri » dans la population.

Alors que je commençais tout juste à me familiariser avec leur humour, je constate qu’un voile me sépare encore de leurs analyses qui frôlent le niveau de certains débats de chaînes d’informations en continu. Je ne sais plus à qui m’en retourner. Heureusement à ce moment-là, une cliente entre dans l’auberge. Toute la bande se tait pour plonger leurs yeux vitreux dans le décolleté de la jeune femme d’apparence charmante. Avant qu’une remarque douteuse ne sorte, je préfère payer une énième tournée.

Il est vingt-deux heures quand la bande décide d’aller se coucher. « Il se fait tard, maman va encore gueuler si je rentre trop bourré », lance l’un d’entre eux. Après de longs adieux, un très titubant Alain m’amène au fond de l’auberge où il m’indique à quel endroit je peux poser mon matelas et mon duvet. Je suis ivre mort, je le remercie, et m’effondre sur le sol.

Autoportrait dans les Vosges
201008 – Autoportrait usé – 48.11°N, 7.1°E

📔 Vosges/Chapelle de la Jambe de Fer

Je viens de m’installer confortablement sur l’une des quatre chaises rembourrées de mousse dont dispose la minuscule chapelle de la Jambe de Fer. La pluie a cessé de tomber et la brume a presque disparu. J’ai même cru apercevoir un rayon de soleil plus tôt dans la matinée.

📔 Vosges/Château du Nideck

Il s’agit sans doute de ma dernière nuit en tente pour 2020. Pour cette dernière occasion, j’ai voulu quelque chose de spécial. Un spot comme on n’en trouve peu. À l’image de mon inoubliable avant-dernière nuit dans les Alpes au sommet de la Dent d’Oche, je viens de m’installer au point culminant de la plus haute tour du château de Nideck. Le Nideck est un château en ruines, à l’abandon depuis 1636, date à laquelle un terrible incendie se serait chargé de chasser les derniers habitants.

Sur place, j’apprends qu’il se dresse un château inférieur et un château supérieur, tous deux aux allures de donjon. La porte d’entrée vandalisée du château inférieur laisse entendre qu’il est possible d’y pénétrer. J’hésite, mais renonce. Cette année à crapahuter m’a trop fait apprécier la vie pour prendre des risques inutiles dans un donjon qui, à défaut d’être habité par d’étranges créatures tout droit sorties d’un conte de fées, doit être dans un état de délabrement probablement trop instable.

Je jette alors mon dévolu sur le château supérieur, dont quelques marches accompagnées d’une rambarde de fer forgé permettent d’accéder à son sommet sans grande difficulté. Le sac bien serré sur le dos, je m’engage sur cette ascension qui m’emporte sur un toit-terrasse perché à 561 mètres du niveau de la mer. De-là, j’observe les grands sapins et montagnes qui eux aussi m’observent je suppose. Au loin, j’aperçois entre deux versants le Climont, sommet sur lequel j’étais il y a encore deux jours. Le ciel est dégagé, le vent est quasi nul. C’est décidé, j’installe ma tente sur cette terrasse.

📔 Alsace/Château de Wangenbourg-Engenthal

Je viens de prendre place au dernier étage du donjon du château de Wangenbourg- Engenthal. La montre affiche midi et l’estomac, comme s’il avait été réglé par un horloger suisse, sonne l’heure du repas.

Pendant que ma tente sèche sur la rambarde de l’escalier (la pluie, depuis sept heures ce matin ne m’aura pas épargné), j’observe à travers les meurtrières du donjon les nuages qui grossissent au-dessus des Vosges. Une famille passe par là. « Ils prévoient des éclaircies dans l’après-midi. La température devrait se réchauffer », m’indique le père. J’ai froid, ma tente ne parvient pas à sécher correctement, mais me voilà rassuré.

Autoportrait dans un château des Vosges
201011 – Autoportrait Wangenbourg-Engenthal – 48.62°N, 7.31°E

Journal de bord

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Doubs, treizième film sur les GR français 🌲🎞

Temps de lecture : 9 minutes

📔 Itinéraire

📅 5 jours
🗺 142.8 kils
⛰️ 3 230 D+ / 2 770 D-
🥾 190 089 pas
🏕 4 nuits en abri et 1 nuit en bivouac
📍 Des gorges du Doubs (25) au refuge de la Grande-Goutte (70) en passant par le GAEC d’Urtière
📸 Ilford HP5 Plus 400

La carte ci-dessus représente le trajet effectué aux mois de septembre et d’octobre, entre le Jura suisse et Strasbourg.

📔 Gorges du Doubs/Abri des pêcheurs

Je suis installé à la grande table qui habille l’abri des pêcheurs au coeur des gorges du Doubs. Et je calcule. Si mes calculs sont corrects, je n’ai pas perçu le moindre rayon du plus lumineux des astres depuis mercredi dernier, soit la modique somme de cinq jours, correspondant à cent vingt heures, ou encore sept mille deux cent minutes, ou même encore quatre cent trente-deux mille secondes. Cette durée, aussi longue qu’elle puisse paraître, me suffit à comprendre que le soleil procure à tout être vivant un équilibre certain. C’est aussi pourquoi la vue d’un timide rayon de soleil ce matin m’a redonné confiance en cet itinéraire que j’imaginais, il y a encore une poignée d’heures, terminer sous la pluie.

Durant ces rares moments de réflexion, je commence à apprécier les choses les plus simples. Je claironne à tout-va que la marche consiste à faire abstraction du non-essentiel, à se concentrer sur des besoins primaires : manger, boire et dormir. Au fil des kilomètres, je m’interroge sur la dimension spirituelle qu’amène un tel périple. Ici, dans les gorges du Doubs, alors que je sors d’une pénible dépression de cinq jours dont mon duvet conserve encore toute l’humidité, je me sens moins seul qu’à la maison. Pourtant, je n’ai ni ami pour discuter, ni bar pour trinquer, ni radio à écouter, ni télévision à regarder. Cette immense nature que j’arpente depuis plusieurs semaines m’offre un équilibre que j’ai longtemps peiné à trouver. À l’instar de Robinson Crusoé, j’aurais pu me contenter d’un avenir tout tracé, une belle carrière, mais mon goût pour la nature, la découverte et l’aventure m’en aura écarté.

📔 Doubs/GAEC d’Urtière

COMTE. Il s’agit là des cinq lettres parfois favorites de n’importe quel amateur de produits laitiers. Quand mon regard se loge sur la pancarte qui indique que le Groupement Agricole d’Exploitation en Commun d’Urtière (GAEC) fabrique du Conté, mon estomac crie soudainement famine ! La faim que j’avais éradiquée en m’enfilant un paquet de Pym’s saveur framboise devant l’épicerie de Goumois une heure auparavant revient avec entrain.

Samuel, patron de la GEAC d’Urtière dans le Doubs
200928 – Samuel – 47.26°N, 6.93°E

Lorsque je franchis la porte de l’immense et toute neuve structure de bois qui héberge la principale étable de l’exploitation d’Urtière, je suis sympathiquement accueilli par un jeune éleveur. « Bien le bonjour jeune homme, je meurs de faim » ! Je mens, mais préfère ranger de mon côté toutes les probabilités de dégoter un morceau de fromage. « Vous ne vendriez pas un peu de Conté par hasard » ?

A peine trouve-t-il le temps de répondre que le patron, Samuel, sort d’une petite pièce annexe à l’étable pour m’indiquer qu’ils n’ont plus rien à proposer. Dépité, je suis dépité. J’engage malgré tout la conversation. « Je pratique un peu la photographie, ça vous dérangerait que je fasse un tour dans l’étable » ?

Je reste finalement une heure à échanger avec les deux éleveurs. Nous arpentons ensemble l’allée où les vaches, têtes installées entre les barrières, se goinfrent d’un foin de qualité. Je ne dispose pas de savantes connaissances en bien-être animal, mais je ne m’inquiète guère pour la santé de ces braves bêtes. Outre leurs carrures bien charpentées, c’est un vrai plaisir et un gage de qualité que d’écouter Samuel évoquer son travail, sa passion, avec amour.

Au détour d’une botte de foin, le patron me demande de patienter. Il retourne dans la petite pièce d’où il était sorti pour revenir avec une assiette composée de fromages en partie fabriqués par ses soins. « Je t’ai trouvé un peu de Comté, et aussi du fromage que j’élabore selon ma propre recette, c’est du made in Urtière. Tu m’en diras des nouvelles. Et fais attention où tu poses ton assiette, le chien est très gourmand », me précise Samuel avant de partir à la traie.

Fromage de la GAEC d’Urtière dans le Doubs
200928 – GAEC d’Urtière 1 – 47.26°N, 6.93°E

Nous sommes passés dans une petite pièce où les deux éleveurs installent des tuyaux sur les pis des vaches. Samuel m’explique que l’ensemble de l’exploitation est automatisé. Ce système permet un véritable gain de temps, et surtout une diminution du stress pour les bêtes. « On fait la traite une à deux fois par jour. Tout est mécanisé, c’est plus simple et plus agréable pour les filles. On badigeonne même les pis d’une crème mentholée pour écarter tout risque d’infection ».

Traie dans la GAEC d’Urtière dans le Doubs
200928 – GAEC d’Urtière 2 – 47.26°N, 6.93°E

La nuit commence à tomber. Je n’ai pas encore d’endroit où dormir. Je pourrais dormir dans le gîte récemment repris par Samuel, mais je préfère me diriger vers la chapelle Saint-Roch à cinq minutes de la ferme. Plus bucolique j’imagine. Le temps de quelques photographies supplémentaires et je salue mes deux nouveaux compagnons. Faute de posséder un stock de Comté, je repars le sac léger. Néanmoins, grâce à leur bonne humeur, je repars le sourire aux lèvres.

Vache de la GAEC d’Urtière dans le Doubs
200928 – GAEC d’Urtière 4 – 47.26°N, 6.93°E

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📔 Doubs/Réserve naturelle de la Basse vallée de la Savoureuse

Je n’ai pas encore atteint l’âge où l’on peut affirmer que l’humidité provoque des rhumatismes. Même en abondance, elle ne parvient pas encore à pénétrer mes tissus pour provoquer d’incessantes et chroniques douleurs. Alors, j’en profite certains matins pour regarder la brume qui caresse les forêts. Le Doubs est un département intéressant, à la fois pour son relief et son climat. Il y règne une ambiance particulière. Nous sommes fin septembre, nous ne sommes pas en hiver. Mais je ne sais pas non plus si nous sommes en été, en automne ou au printemps.

Brouillard dans le Doubs
200930 – Brouillard – 47.38°N, 6.88°E

Que l’on me demande de situer Sochaux sur une carte il y a encore quelques jours, j’en aurais été bien incapable. C’est pourtant aux abords de la ville mère de Peugeot que je décide de monter mon camp ce soir. En toute illégalité d’ailleurs puisqu’un immense panneau rouge que seul un aveugle pourrait louper indique à l’entrée de la réserve naturelle de la Basse vallée de la Savoureuse dans laquelle je suis installé : « Accès interdit une demi-heure après le coucher du soleil ». À en croire qu’à l’apparition des premières étoiles, les ouvriers de l’usine voisine se transforment en infâmes et sanguinaires créatures. Rien n’est sûr à ce sujet néanmoins.

📔 Doubs/Réserve naturelle de la Basse vallée de la Savoureuse

Réveil en douceur vers sept heures, sur les dures planches de bois qui servent de sol à l’observatoire à oiseaux dans lequel je me suis réfugié pour la nuit. La brume s’est emparée de la réserve naturelle, laissant apparaître un paysage trouble, éclairé par un soleil qui éprouve moults difficultés à se lever. Sur l’étang face à l’observatoire, je regarde avec mélancolie l’humidité qui monte en direction du ciel, comme l’humidité que l’on peut remarquer sur la Loire lors des froides matinées d’hiver. De rares joggeurs motivés courent devant mon abri. Trop concentrés sur leur statistiques Strava, ils ne me remarquent pas. Tant mieux, je joue de cette discrétion pour avaler mon petit-déjeuner en toute quiétude.

📔 Belfort/Fort Salbert

J’ai quitté le Doubs dans la matinée. Je pensais ne plus avoir à me plaindre des précipitations. Chance, il cesse de pleuvoir aux alentours de dix-sept heures, lorsque je décide de bivouaquer dans les ruines du Fort Salbert.

Fort Salbert à Belfort
201001 – Caverne Salbert – 47.66°N, 6.82°E

La nuit n’est pas encore tombée et le froid s’empare déjà de mon corps las et fatigué. Je ne dispose plus de vêtements de rechange ; du moins, de vêtements secs. J’aimerais pouvoir allumer un feu mais tout est humide. J’avale une poignée de cacahuètes en observant un ciel gris et menaçant. La pluie ne tombe plus, mais ne demande qu’à reprendre. Le vent s’est levé mais par chance, il ne souffle pas en direction de ma caverne. Seul, dans le froid et l’humidité, ayant pour compagnie cette énième poignée de cacahuètes qui remplit délicatement mon gosier, je me demande à quoi bon rime cette tribulation.

📔 Belfort/Giromany

Comme un mauvais garçon à l’école, je suis suis installé sur le dernier banc de l’église Saint-Baptiste de Giromany. Je me coule un thé, ouvre un sachet de biscuits et pense à ce fermier, éleveur bovin, croisé plus tôt dans la journée.

Orientation à Giromany à Belfort
201002 – Cartographie – 47.74°N, 6.82°E

Une petite heure après avoir descendu la colline sur laquelle se dresse le Fort Salbert, je me vois coincé par une file indienne de vaches qui traversent la route en quête d’un pâturage plus verdoyant. À proximité, j’aperçois l’éleveur que j’approche pour engager la conversation.

« – Tu vas où comme ça, me lance le fermier avec énergie ?
– Je viens de passer la nuit au fort Salbert. Je suis en direction de Strasbourg maintenant.
– Oh la vache ! Et tu ne travailles pas ?
– Non, je préfère marcher.
– Et tu faisais quoi avant de marcher ?
– J’étais banquier.
– Oh la vache ! T’es de ces fumiers qui s’en mettent plein les poches ? Alors que c’est nous qu’on galère, qu’on fournit un vrai travail qui vient de la terre. Sans nous, personne ne mange. Mais ça, vous, les gens de la ville, vous ne l’avez pas compris. On croule sous nos dettes, la moitié de nos collègues choisissent la corde plutôt que la vie. Pendant que vous, dans vos beaux souliers, vous faites croire aux gens que la vie est facile. Vos publicités dégueulent de mensonges. Venez voir la vie qu’on mène. Regarde mes bêtes. Mon banquier les valorise zéro. Il n’a toujours pas compris qu’elles étaient mon outil de travail. Toujours propre sur lui, au service du grand Capital, j’espère que t’es pas un fumier de son espèce. Mon père était ouvrier. Quarante longues années d’usine. Jusqu’à y laisser sa peau. La seule chose qu’il m’a légué, c’est le rouge qui coule dans mon cœur et mes veines ».

À ce moment-là, je comprends que je ne pourrais plus en placer une. En effet, il poursuit une tirade sur la camaraderie et le partage équitable des richesses qui nous occupe bien cinq minutes. Une fois le bétail passé, il me salue et me demande une chose : « Continue de marcher, et surtout, ne retourne pas chez ces fumiers de banquier » !

Lepuix avant les Vosges
201002 – Lepuix – 47.76°N, 6.82°E

Journal de bord

Ne loupez pas les prochains billets et inscrivez-vous au journal de bord. Je ne raffole pas des spams, vous ne serez pas noyés de mes pérégrinations !

Jura, douzième film sur les GR français 🌲🎞

Temps de lecture : 6 minutes

📔 Itinéraire

📅 8 jours (dont un jour de pause à Pontarlier)
🗺 170.3 kils
⛰️ 4 480 D+ / 4 350 D-
🥾 230 796 pas
🏕 4 nuits en bivouac, 2 nuits en abri et 2 nuits en hôtel à Pontarlier
📍 Du Jura suisse aux gorges du Doubs (25)
📸 Ilford HP5 Plus 400

La carte ci-dessus représente le trajet effectué aux mois de septembre et d’octobre, entre le Jura suisse et Strasbourg.

📔 Jura/Jura suisse

Le temps de vingt-quatre heures d’arrêt à Genève et me voilà déjà de retour sur les chemins. Une courte pause que j’aurais volontiers prolongée. Les six kilomètres avalés cet après-midi ont été parmi les plus durs depuis mon départ. S’agit-il des excès culinaires des deux derniers repas où la très généreuse mère de Martin m’a nourri comme si j’étais arrivé accompagné de quatre personnes ? S’agit-il du mauvais temps, de l’orage qui gronde et rythme mes pas, ainsi que de la pluie qui s’abat sur mon visage ? S’agit-il de ce nouveau terrain de jeu, le Jura, bien différent des altitudes alpines parcourues ces dernières semaines ?

Martin et moi-même avant le Jura
200920 – Martin et moi-même – Genève

Je suis installé en tailleur dans ma tente. J’écoute les quelques gouttes qui parviennent à passer à travers les branches sous lesquelles je suis abrité. La météorologie, cette science de l’incertain, prévoit pour les jours qui arrivent un lourd mélange de pluie et d’orages. Je pense aux météorologues rencontrés fin août à la sortie du Mercantour. Je me demande ce qu’ils penseraient du temps d’aujourd’hui. Je me demande s’ils pourraient prévoir avec certitude le temps à venir.

Rappel pour plus tard : ne jamais se plaindre de la chaleur, aussi excessive soit-elle.

Dîner au coeur du Jura Suisse
200920 – Dîner – 46.44°N, 6.14°E

📔 Jura/Les Rousses

Ce vingt-et-un septembre signe mon retour définitif au pays. Après quelques journées en terres helvètes, je franchis la frontière au village de La Cure. Un bâtiment des douanes tout droit sorti d’un autre siècle se dresse sur le chemin. Les deux douaniers présents sur place m’épient. Lorsqu’ils me voient sortir l’appareil photo, ils précisent ne pas vouloir être photographiés. Seraient-ils déjà au courant de l’article 24 de la loi « sécurité globale » ? J’aurais au moins voulu un contrôle d’identité, comme à l’époque où l’espace Schengen n’était qu’un vaste projet, mais non. Sous une bruine mesquine, je poursuis ma route en direction des Rousses.

📔 Jura/Plan de la Citerne

Je viens de prendre mes quartiers dans l’abri du plan de la Citerne. Cette petite cabane en bois de cinq à six mètres carrés me rappelle les escapades de Sylvain Tesson en Sibérie.

Plan de la Citerne dans le Jura
0921 – Plan de la Citerne – 46.56°N, 6.12°E

Tout de bois, seul son sol est en béton ciré. La cabane dispose de deux fenêtres, l’une donnant sur l’est, l’autre sur l’ouest. Idéal pour les couchers et levers de soleil lorsque la météo permet une meilleure visibilité qu’aujourd’hui, bien entendu. En son intérieur, on y trouve une table, collée contre le mur qui porte la fenêtre donnant sur le levant. Deux bancs y sont aussi installés. Des combles dont le plancher d’un bois souple et confortable demeurent. Mais aucune échelle ne permet d’y accéder et, lorsque j’y passe ma tête, je trouve un sol parsemé d’excréments de rongeurs – que j’entends d’ailleurs batifoler au moment où j’écris ces lignes. Malgré un confort digne d’une chambre d’un hôtel de luxe, je regrette l’absence d’un poêle qui m’aurait apporté la chaleur nécessaire à passer une douce nuit et surtout, à évaporer l’humidité qui a envahi mon barda depuis mon départ de Genève.

📔 Jura/Mont-Dore

Ce matin, à l’issue d’un réveil dans une cabane de chasseurs, je me remets en route en direction du Mont-Dore. L’ambiance est particulière. L’humidité transformée en épaisse brume a envahi les sentiers qui découpent la forêt et traversent les pâtures. Avec une vue limitée par le brouillard à une dizaine de mètres seulement, ma progression se veut lente. Chaque pas est calculé. Les rares sorties de terre sont glissantes, les chutes pouvant alors survenir brusquement. Au détour de certains arbres, j’entends le raisonnement des cloches des dernières vaches restées en alpages. Cette résonance qui me rappelle les belles bêtes d’Abondance ou du Beaufort me rassure. Je ne suis pas le seul être vivant à évoluer dans cet épais brouillard.

Alors que je me rapproche du Mont-Dore, je suis surpris par la présence d’un panneau indiquant les « Risque de chute dans le vide – Danger par temps de brouillard ». Si vous lisez ce texte, je ne suis pas tombé dans le vide et demeure probablement en vie.

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📔 Doubs/Pontarlier

Jeanne a mis un terme à notre relation. C’est un choix difficile. Mais nos vies n’étaient plus compatibles. J’ai toujours envie de marcher, mais je ne trouve pas l’énergie nécessaire à l’écriture. Rares sont les choses qui me font maintenant envie. 

Et il pleut. Encore.

📔 Doubs/Point de vue du Fer à Cheval

Il grêle.

📔 Doubs/Villers-le-Lac

Il neige.

📔 Gorges du Doubs/Cabane des pêcheurs

Je n’arrive plus à trouver les mots, à trouver les phrases, à trouver les idées qui m’inspirent. Je doute quant à l’origine du problème. L’eau, le froid, l’humidité, Jeanne ? Je suis rongé depuis quarante-huit heures par une atmosphère qui n’a rien de l’été indien dont j’ai si longtemps espéré. Depuis deux soirs, je me couche dans un duvet froid et humide. Depuis deux matins, je me réveille dans un duvet froid humide.

Une fois par jour, je désactive le mode avion de l’outil qui me tient connecté au reste du monde. Je ne vise là qu’un seul objectif : l’ouverture de l’application météo, dans l’espoir d’apercevoir l’icône d’un soleil, même caché derrière un nuage. Mais non, pour les jours qui viennent, s’affiche seulement le gris des nuages chargés d’eau et d’orage.

Il y a un poêle dans la cabane. Je commence à regretter de ne pas avoir essayé de l’allumer en arrivant. De toute manière, le bois humide aurait rendu toute tentative infructueuse. Seule la bougie qui m’éclaire chauffe les lieux. Mes pieds sont froids, mon dos se raidit, il va être temps de s’emmitoufler dans le duvet. Je claque des dents et Jeanne me manque terriblement.

Cabane dans les gorges du Doubs
200927 – Cabane des pêcheurs 1 – 47.13°N, 6.8°E

Journal de bord

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