Bientôt

Temps de lecture : 10 minutes

Bientôt est le dernier des quatre chapitres de l’album photo Ceci n’est pas un album de voyage, qui relate mon projet d’Odyssée Argentique. Au travers d’une cinquantaine de pages, je reviens sur mon arrivée en Grèce lors d’un périple de 4 900 kilomètres à travers l’Europe, à pied et en itinérance. J’y évoque expériences et rencontres, et surtout un florilège de jolis souvenirs. Dans ce billet, vous trouverez des textes et photographies extraites de l’album.

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📔 Bientôt/Extrait du 13 décembre, à Florina, Grèce

Les trottoirs sont glissants, gelés par instants. La pluie qui tombe s’est muée en neige et doucement, la ville de Florina se recouvre d’un velours blanc. Mes pas à chaque fois abandonnent au sol une trace, qui très vite sera recouverte des flocons tombés du ciel. Je longe un grand complexe militaire où s’entassent des véhicules kaki par dizaines. Après un rond-point, je m’enfonce dans ce qui semble être le cœur de la ville. Les rues deviennent étroites, les piétons vont et viennent des magasins aux vitrines embuées. Les pots d’échappement des véhicules qui ronronnent aux feux rouges dégagent une épaisse fumée qui s’échappe dans les airs. Un léger vent souffle et rend à la ville des températures glaciales, meurtrières. 

Je trouve ce petit café à l’allure cossue. L’intérieur est habilement décoré, à l’image d’un vieux pub anglais. Deux clients, la cinquantaine, se délectent d’un café. Le patron, derrière son petit comptoir en bois, me regarde rentrer. Je lis à l’expression peu rassurée de son regard que ma présence l’interpelle. Une fois encore, j’ai l’impression d’être l’inconnu parmi les connus. 

Je dépose mon sac contre une table et tire une chaise pour m’asseoir. Le patron se dirige vers moi et me demande un QR code ; en d’autres termes, il cherche à vérifier mon statut de vaccination. Je pianote sur mon écran pour trouver le précieux sésame, qu’il scanne dans la foulée à l’aide de son téléphone. Et d’un coup, il s’agite. Une énorme croix rouge illumine son application. Mon passe n’est pas valide. Il baragouine un grec que bien entendu, je ne maîtrise pas. Je tente de rétorquer en anglais, mais il ne comprend pas. L’un des deux clients attablés se tourne vers moi, et dans un anglais parfait, m’expose que mon passe n’est pas valide et qu’en conséquence, je n’ai pas le droit de m’asseoir. 

« On se foutrait pas de ma gueule un peu ici » ?

Je regarde à travers la vie vitrée du café et les flocons continuent de tomber. J’essaie de négocier, d’expliquer que je marche depuis le mois de mai. Je précise avoir reçu ma deuxième dose en juin, vouloir juste quelques minutes de répit avant de reprendre la route, et que je lui consommerais un café, même si je dois le payer de l’intégralité de mon porte-monnaie. En guise de réponse, il m’accompagne vers la sortie. 

À nouveau, je plonge sur mon smartphone. Je sais que mon passe est encore valide. Je me suis fait contrôler une seule fois, en Autriche, et il fonctionnait. Il doit y avoir une erreur. À force de recherches, je comprends que je ne dispose pas de la version européenne, qu’il me faut désormais télécharger. J’explique à l’homme qui parle anglais qu’il me faut la WiFi et deux minutes pour que je puisse récupérer le bon exemplaire. C’est d’accord, mais je ne dois en aucun cas m’asseoir. Si la police pénètre dans le café pour contrôler le patron alors que je suis assis, sans avoir fourni un passe valide, il risque une amende de plusieurs milliers d’euros. 

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Je suis debout, j’ai froid, et je télécharge une nouvelle attestation. Une fois encore, le patron scanne l’écran de mon téléphone. L’opération dure trois secondes à peine, elle semble en durer cent. Enfin, tout devient vert. Je peux m’asseoir et commander un café. 

J’use aussi de la WiFi pour consulter les actualités. Une nouvelle déferlante de Covid s’abat sur l’Europe. Omicron l’appellent-ils. Ce nouveau variant ne serait pas forcément plus dangereux que les précédents, mais son taux de contamination serait bien plus élevé. Le gouvernement grec se serait ainsi protégé, renforçant les contrôles aux frontières et dans les lieux publics. Je pense à ces marcheurs que je rencontrais et qui ne désiraient pas, pour des raisons qui les regardent, recevoir un vaccin. Je les plains. 

Mon café est terminé. Deux euros cinquante. Je ne pensais pas la vie aussi cher dans ce pays que l’on voit comme martelé par les crises économiques. Je renfile mon sac à dos et me dirige sans plus attendre vers un Lidl que j’ai repéré à la sortie de la ville. Je pourrai y faire des courses et au mieux, m’installer dans le lobby pour déjeuner. Il neige toujours, j’espère que ça ne va pas durer.

📔 Bientôt/Extrait du 09 janvier, à l’approche de Limni, Grèce

Ils ont tous les deux la soixantaine. Lui, a les mains calleuses, pleines de cambouis. Elle, porte des lunettes à monture rectangulaire mauve. Ils sont tous les deux habillés d’un pantalon de jogging, témoignage du paisible état de relaxation sur lequel ils naviguent. 

« Greek people are very generous », me souffle Stella. 

Elle s’exprime dans un bel anglais, parfumé d’un chantant accent méditerranéen. Vageli ne maîtrise pas la langue de Shakespeare, mais cela ne l’empêche pas de dessiner une carte de la pointe pour m’indiquer les meilleurs emplacements du coin quand il comprend le mot international « camping ». Notre conversation se prolonge, puisque ma curiosité me pousse à les interroger sur les incendies. Je me serais attendu à ce que leurs visages, à l’évocation de souvenirs douloureux, se durcissent. Au contraire, Stella emprunte une voie douce et feutrée pour raconter. Au fil des mots, je comprends que ces personnes, comme n’importe quelle victime d’une catastrophe naturelle, ressentent le besoin de parler, de raconter. Il devient nécessaire, voire indispensable, d’évacuer l’accumulation de peine et de trouver chez chaque passager l’empathie qui permet de soulager cette incurable douleur, la blessure d’une vie partie en fumée. 

« We were living in Limni before the fires. We had a lovely house. We raised our kids there. My husband owned a garage, he is a motorcycle mechanic ». 

Pour appuyer ses paroles, elle use de son smartphone pour montrer des photographies de sa maison, du garage de son mari. Il s’agit d’une coquette habitation, élevée à raison de trois étages, avec une vue agréable sur la mer plate. Parmi les clichés, celle du salon affiche une collection incommensurable de trophées. 

Ses doigts glissent sur l’écran illuminé quand soudain son expression se fige. Son visage se tire et son sourire s’efface. Les photographies qui défilent n’ont plus du pittoresque méditerranéen. Au cœur de l’épisode incendiaire, la demeure familiale n’a pu résister à l’enfer. Comme ces ruines que j’abandonnais plus tôt dans la journée, les murs sont noircis, calcinés. Ils sont réduits à la sombre couleur du charbon. Le garage n’est plus et les trophées ont fondu. 

Un lourd silence s’installe. Tous les trois, nous nous regardons. Je ne sais que penser. Pour une raison que je ne saurais franchement identifier, je me sens coupable de la chance que j’ai eue à ne jamais connaître une telle situation.

Les vagues de la mer s’échouent langoureusement sur la plage et doucement, le ciel s’embrase lui aussi. Pour rompre le silence, Stella m’invite à me reposer dans leur véranda. 

« We had this piece of land before the fires started. When we lost everything, we moved here. We bought a caravan and started to build something new ». 

Ainsi dit, je comprends que cette véranda, isolée du froid et de la pluie par du carton fixé par de banales punaises de bureau, et attachée à une caravane d’une dizaine de mètres de long, est devenue la nouvelle demeure familiale. Nous sommes attablés à une petite table rectangulaire, nappée d’un drap plein de motifs colorés, et les grandes vitres de la véranda filtrent doucement le crépuscule doucement. Stella ne cesse d’entreprendre des allers-retours avec la caravane pour me couvrir de nourriture. 

Je me délecte de mandarines, de chocolats. Dans mon Karrimor, je range un Tupperware rempli de spaghettis bolognaise, mon dîner pour ce soir. Vageli revient du frigo avec une farandole de bières. Une bonne idée pour apprécier la fin de la journée, je glisse une canette dans mon sac. 

Parce que l’horizon finit par trancher le soleil, et que je ne veux pas monter mon camp dans la nuit, je prends congé. Les chaussures à nouveau dans le sable mou de la plage, je me retourne une dernière fois pour remercier ces personnages au récent passé mouvementé, déchiré. Dans la lumière chaude qui embellit la mer, je m’extasie de leur sourire qui invite, avec force, à accepter qu’un accident ne devienne pas une fatalité et que l’on puisse toujours trouver un moyen d’aimer la vie.

📔 Bientôt/Extrait du 15 janvier, à Athènes, Grèce

Le soleil roule dans un ciel maculé de nuages. Ils sont blancs, épais, cotonneux, et avancent au rythme de la bise qui souffle froidement. Je termine de plier sa tente, pour la dernière fois de ce long périple. Depuis la colline où je viens de passer la nuit, j’observe avec délicatesse la ville qui s’étend à mes pieds. Un raz-de-marée de béton. Des constructions à perte de vue. Des bâtisses d’une couleur blanche, cassée, usée par le temps, qui s’additionnent les unes aux autres et qui font de l’esthétisme une caractéristique désuète. Quelque vingtaine de kilomètres me sépare de la ville haute, l’Acropole en langue plus courante. Alors j’enfile mon sac à dos. La montre indique huit heures passées de trente minutes. Aux alentours de midi, peut-être irai-je flirter avec ces grands temples qui naguère vouaient un culte à Athéna, Dionysos, Poséidon, où autre Asclépios.

Journal de bord

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J’arpente à une allure démesurée les ruelles et boulevards de la capitale. La cacophonie des véhicules qui circulent ici et là surgit désagréablement, loin du radieux silence qui inondait mes tympans plusieurs jours auparavant. Je m’empresse de porter mes écouteurs, pour échapper à cette bruyante jungle urbaine. La musique défile. Pour une fois, je ne joue pas ma playlist favorite dans un ordre aléatoire. Dans un devoir de souvenirs, je désire retrouver dans un ordre temporellement juste les sons qui ont bercé mes 6 668 526 derniers pas. Je m’enivre de ces mémoires musicales. Je comprends que beaucoup de mes titres favoris représentent une étape du voyage. Que Pongo me faisait danser à Montrichard, que Kid Cudi m’invitait à remuer en Italie, qu’Ali Farka Touré me poussait à méditer dans les Balkans, qu’Orange Blossom me permettait de supporter les chiens errants.

À l’entrée d’un carrefour giratoire, je m’arrête. Je guette le tumulte de la circulation. Les voitures s’entassent, cèdent le passage, accélèrent ou klaxonnent. Mes pieds, lourds et fatigués, s’enfoncent dans le béton. Immobile, je me laisse couler sous le poids de mon sac à dos. Je pourrais haïr ce fardeau, « mais merde, demain je n’aurai plus à le porter, parce que demain, ce sera terminé ». Puis mes yeux s’embuent d’un spectre humide. Derrière mes lunettes de soleil, je sens l’émotion gonfler. L’explosion est proche. Cesària Evora interprète Petit Pays et une vague de larmes chaudes glisse entre les poils hirsutes de ma barbe. Je ne voudrais pas que ça s’arrête, je voudrais poursuivre, encore et toujours. 

« Toutes les bonnes choses ont une fin », m’a-t-on si souvent répété. Mais pourquoi devraient-elles finir ?

Mes larmes ont séché et je poursuis ma triste exploration. J’opère un constat qui ne s’écarte point de ceux que j’opérais lors de la traversée d’autres citées grecques. Les blocs de béton que je regardais depuis ma colline ne sont guère plus agréables de près. Les Grecs semblent définitivement négliger, et avec enthousiasme, l’esthétisme de leurs constructions. Loin est l’âge d’or de la philosophie, de l’art et du bon goût. Chaque immeuble est flanqué d’une architecture fade, morne, douloureuse, qui rappelle ces pauvres constructions à l’amiante du siècle précédent. Au rez-de-chaussée, on trouve une large sélection de commerces, en tous genres, à la vitrine souvent rebutante. Sur les étages qui s’y accumulent, des fenêtres mal entretenues percent de vieux murs, noircis de pollution pour certains, fissurés par l’âge pour d’autres. Puis, entre ces verrues architecturales, circulent scooters, voitures et camions qui, à tue-tête, chantent le désagréable ronronnement du trafic. Je souris alors, gaiement. Plaindre la misère des autres me fait oublier que dans une heure, tout sera terminé. 

Les kilomètres avancent et avec mélancolie, je m’apaise de joyeux souvenirs. La nuit chez Nelly, la pause chez Paul, l’accueil à la Vogealle, la rencontre avec Rodolphe, les heures de marche en compagnie de Géraud, d’Antoine, la splendeur des Alpes, la météo scabreuse, l’anniversaire de Gus, les incroyables Dolomites, l’ascension du Triglav, les contrôles croates, les images des guerres d’ex-Yougoslavie, ma rencontre avec Genty, les nuits froides monténégrines, la chaleur albanaise, les chiens grecs. 

« Plonger dans ses souvenirs ne fait-il pas partie du voyage » ? 

Je m’enquiers de tout un tas d’interrogations. Plus ou moins futiles, plus ou moins sensées. Comme mes yeux, mon esprit s’embue. L’exil temporel n’a jamais été aussi véritable puisque mon premier bivouac en bord de Cher, j’ai l’impression que c’était hier. 

Enfin, les rues se resserrent, les bâtiments cherchent à toucher le ciel. J’entends de l’anglais, de l’espagnol. Les touristes sont là, le centre-ville est proche. Dans une poignée de minutes, mon aventure se terminera. Je ne l’admets pas, mais je panique. Mon rythme à nouveau s’accélère.

« Drôle d’attitude que d’accélérer alors que je ne veux pas m’arrêter », songé-je. « Demain sera un autre jour, les prémisses de nouvelles péripéties ». 

Puisque j’ai compris ce qu’il me plaisait. J’ai compris que cette liberté dont j’ai joui ne valait aucune autre expérience. J’ai compris que ma vie, peut-être, serait faite ainsi. Barouder, découvrir, observer, comprendre, écrire. Alors, quand je lève la tête et qu’enfin apparaissent sous mes yeux ébahis les puissantes colonnes du Parthénon, je démarre une pipe et commence à écrire un nouveau récit. Celui d’une vie nouvelle.

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Bazooka

Temps de lecture : 5 minutes

Après un mois à arpenter l’Égypte, je suis à une poignée de jours de regagner la France. À Alexandrie, je m’installe dans un restaurant pour déjeuner. À trois mille cinq cents kilomètres, rien ne devrait me faire penser à la maison, mais je trouve ici des détails poignants.

Les photographies glissées dans ce billet ne correspondent pas forcément à mes propos, mais proviennent toutes de mon séjour à Alexandrie, courant février 2022. Toutes ont été capturée à l’argentique.

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Premier regard

D’un regard indépendant, les yeux bleus de cette femme s’illuminent comme un écrin de beauté, une oasis au milieu d’un désert, une étoile égarée aux confins du ciel. Cette lumière, si atypique des iris que dévoilent les Égyptiens, rappelle la couleur froide et métallique des yeux des chiens qui, dans le grand Nord, s’acharnent à traverser des contrées maculées d’un blanc nacré.

Dans cette salle de restaurant, ce chaudron bouillonnant, ses yeux roulent comme des billes avec lesquelles jouent nos enfants. Elle scrute, guette, surveille les détails de chacun des clients, consommateurs éphémères venus remplir panses affamées.

Nonobstant, la subtilité de ce regard si singulier contraste nonchalamment un visage rond, inexpressif. L’humeur blafarde, triste mélange de fatigue et de lassitude, envahit ce faciès qui, je suppose, manque de soleil. Curieux, dans un pays où l’astre brille plus de trois cent cinquante jours dans l’année.

Son sourire, effacé, se cache derrière d’épaisses lèvres minutieusement maquillées, dont la couleur exagérément rosée ne poétise en rien cette mine malheureuse.

Quand d’un pas effaré elle court d’une table à l’autre, je ne peux m’empêcher d’étudier ses gestes maladroits, à l’unique dessein d’accomplir une tâche qui peut-être ne lui plaît pas.

Qui est donc cette créature au regard perçant, au visage soustrait de joie, à la démarche délicatement gauche ?

Modernité en Égypte

Je suis à Alexandrie, en Égypte. Le restaurant dans lequel je suis installé est un large espace qui dispose d’une hauteur sous plafond surprenante, la taille de quatre à cinq hommes, admettons. L’atmosphère, qu’un rayon de magasin de bricolage vendrait comme « très moderne et lumineuse », ne rappelle en rien les us et coutumes d’Égypte.

Les murs sont flanqués de planches d’un bois sombrement brun et soigneusement verni. On y accroche des portraits d’un style très new-yorkais, façon Andy Warhol. Aussi, des ampoules, à l’inspiration très industrielle, y sont accrochées. Dans certains coins, des plantes à l’abondante chlorophylle dégueulent, mais épousent à merveille ce style « contemporain ».

Les tables, petites, carrées ou rectangulaires, sont taillées d’un bois brun plus clair que les murs. Leurs pieds, d’un métal noir, brillent comme l’opale polie d’Australie. Les chaises sont de même facture, à la différence que leurs dossiers sont gravés du nom de l’enseigne : « BAZOOKA ».

Enfin, on ne saurait l’éviter tellement elle cogne aux tympans, une musique bercée d’autotune défie la pièce et couvre de son vaste spectre les clients qui bavardent, rient, mangent, vont et viennent dans un ballet incessant.

L’occident n’a jamais été aussi proche

La fille aux yeux de loups continue sa course, les mains tantôt vides et à la recherche d’une table à débarrasser et à astiquer, tantôt pleines et en quête d’une poubelle pour se délester. Je ne la trouve ni belle, ni séduisante. Simplement, son allure m’obsède. Qui est l’âme derrière ce regard perçant ? Comment cette fille au visage sans expression déambule ici, vêtue d’une tenue noire serrée, visiblement inconfortable, et floquée d’ignobles caractères jaunes B-A-Z-O-O-K-A ?

Sagement assis à une table carrée, j’attends avec impatience mon menu composé d’un burger de poulet frit fourni d’oignons caramélisés, et accompagné de frites French fries et d’une humble bouteille de six cents millilitres d’eau. Je suis un spectateur au théâtre, à observer et critiquer chaque scène dans ses moindres détails. Parce que je comprends assez rapidement que la fille aux yeux perçants joue, au mieux, une actrice engagée ; au pire, un fragment du décor.

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L’Égypte que je découvre à travers cette pièce ne propose finalement plus rien de commun avec les passagers du train entre Le Caire et Assouan, les loueurs de felouques des rives du Nil, les Bédouins du cœur du Sinaï, et même encore les pauvres vendeurs de bibelots du souk d’Alexandrie. C’est une Égypte moderne, surprenante comme un lion à l’affût, et qui transpose une fulgurante altération de sa société. En fait, en prolongeant son regard, on s’interroge si l’américanisation que nous traversions il y a quelques dizaines d’années, ne gagne pas ici son paroxysme. Puisque au milieu de ce chaudron, il devient aisé de lorgner des profils qui nous soufflent que l’occident n’a jamais été aussi proche.

Il y a ces chaussures aux marques « swooshées » ou « triangulaires ». Certaines sont bariolées, on les croirait tout droit sorties d’un Foot Locker. Il y a ces hommes, aux cheveux gommés. Il y a ces femmes, aux visages voilés. Tous se ressemblent et s’empiffrent sans concession, de leurs doigts luisants du gras d’un poulet aux hormones que Jean Ferrat décrivait très bien dans son poème La Montagne. Au sein de cet espace noyé dans l’infinie matrice de la société de consommation, les rites s’effacent, les traditions s’évaporent, au profit d’une morne et incontrôlable standardisation qui semble faire fuir toute initiative d’émancipation.

En Égypte comme ailleurs, tout se ressemble et tout s’assemble

Au coin d’une poubelle rassasiée de détritus, vestiges de repas gargantuesques, deux jeunes s’amusent au déplorable jeu de l’autoportrait. L’un se tient debout, d’une manière orgueilleuse, le sourire forcé, les épaules ouvertes, les bras peu naturellement allongés contre son corps svelte. L’autre, deux mètres plus loin, les yeux rivés sur la dalle de son smartphone, le pouce prêt à dégainer, prêt à capturer l’instant, la capture parfaite. « L’image avant tout », donnent-ils l’impression. Peu importe le moment, peu importent les sentiments, « pourvu que l’on puisse prouver par la beauté subjective qui est nôtre, notre passage au BAZOOKA ».

Aucune communication n’intervient entre les deux protagonistes, trop concentrés pour laisser échapper un mot. De la fluidité d’une eau de rivière, ils se propulsent dans un culte égocentrique qui n’a d’égal que celui des désabusées célébrités qui usent de leur image plastifiée pour une poignée d’ « instamoney ».

Le voyage amène les découvertes. Les découvertes amènent l’appréhension. Elles se fleurissent de surprises, bonnes et, où, mauvaises. Parfois, on s’attend à l’inattendu. On se prépare à quelque chose de différent, de bouleversant. On se dit qu’une culture aux antipodes de notre monde ne devrait en aucun cas nous rappeler la maison. Mais non, le voyage est aussi jonché d’autodérision, puisque tout se ressemble et tout s’assemble.

Et toujours, cette fille au regard si intrigant se promène et convoite, dans ses plateaux, la promesse d’une vie différente. 

Journal de bord

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Un Nouveau Monde

Temps de lecture : 9 minutes

Un Nouveau Monde est le second des quatre chapitres de l’album photo Ceci n’est pas un album de voyage, qui relate mon projet d’Odyssée Argentique. Au travers d’une centaine de pages, je reviens sur mon passage dans les Balkans lors d’un périple de 4 900 kilomètres à travers l’Europe, à pied et en itinérance. J’y évoque expériences et rencontres, et surtout un florilège de jolis souvenirs. Dans ce billet, vous trouverez des textes et photographies extraites de l’album.

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📔 Un Nouveau Monde/Extrait du 01 septembre, au sommet du Triglav, Slovénie

Nous, Julien que je rencontrais dans un refuge la nuit précédente, et moi-même, décidons d’une première pause au refuge Koča na Doliču, pittoresque construction de bois et de pierre de montagne sur un col coincé entre une poignée de sommets à plus de deux mille trois cents mètres du niveau de la mer. Nous payons un café à deux euros quarante, aussi mauvais qu’il est cher, et nous parcourons du bout des doigts la carte topographique pour une énième fois. Des Belges flamands nous interpellent et nous indiquent que l’ascension se pratique en Via Ferrata. Sous-entendu, équipement obligatoire. La gardienne du refuge nous souffle le contraire, le matériel de grimpe serait dispensable. Alors nous nous asseyons sur la terrasse du refuge pour nous interroger à nouveau.

Le ciel brille d’une lueur exagérée, dégagée d’un soleil puissant qui coiffe les sommets voisins et réfléchit ses rayons sur la blanche dolomite qui compose les sols de la montagne. Un vent venu du nord souffle en rafale. Quand il ne soulève pas les poussières calcaires qui recouvrent les sentiers, il nous enveloppe d’un manteau frais. À cause de ce vent justement, un autre gardien du refuge nous recommande la plus grande vigilance sur les chemins en crête qui rejoignent le sommet.

Après avoir quitté le refuge, sur les coups de treize heures, nul clocher pour indiquer l’heure du déjeuner. Seuls nos estomacs affamés que nous rassasierons de tranches de pain accompagnées de lard et de fromage. L’astre solaire brille de mille feux. Nos peaux tannées et crasseuses absorbent toutes les réverbérations de ce rideau lumineux qui nous recouvre. Entre deux bouchées de pain, nous nous retournons et apercevons le toit de la Slovénie, le Mont Triglav, l’insurmontable, l’imposant, le géant, culminant fièrement à 2 864 mètres d’altitude.

Nous traversons un tel état d’excitation que nous ne prenons plus le temps de la réflexion. Nos mouvements deviennent mécaniques, réglés à la précision. Ils nous permettent une grimpe sans encombre. Une corde, une échelle, une corde, une pente à quarante-cinq degrés, une échelle à nouveau. Nous volons vers les cieux, comme les choucas, ces corbeaux à becs jaunes qui planent à nos côtés. Entre deux épreuves, nous prenons le temps de respirer et de nous délecter du paysage lunaire qui déroule sous nos yeux ébahis. Le temps d’une photographie, d’un souvenir pelliculaire, et nous nous remettons en route. Une cinquantaine de mètres nous sépare du sommet, de la joie d’avoir gravi une pente abrupte, de plaisir de profiter d’un panorama à trois cent soixante degrés.

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Julien atteint le sommet en premier. Dans ses pas, je dérobe un plaisir caché. Celui de grimper en toute impunité sur une montagne insolente, inondée d’un soleil perçant, tremblante d’une brise délicate. La température est fraîche alors j’enfile mon bonnet. La dolomie blanche luit à la lumière alors je chausse mes lunettes. Tout autour de nous s’élèvent des sommets qui, de cette hauteur, paraissent pour certains à des milliers de kilomètres. Les plus proches sont en Slovénie pour sûr. Les plus loin en Italie sans doute, en Autriche peut-être. Derrière un léger drap de brume qui flotte à l’ouest, nous remarquons l’Adriatique, dont l’apparence plate tranche les terres cisaillées des montagnes qui dorment aux pieds du Triglav. Il y a une petite cabane en métal gris brossé, genre de bivouac à la forme cylindrique dont le toit conique arbore un petit fanion, en métal gris brossé lui aussi. À côté, un homme a déballé un drapeau de la Slovénie ainsi qu’une grande bâche pour vendre aux dizaines de grimpeurs venus pour la journée une sélection de boissons, alcoolisées où non.

210901 – Autoportrait au Triglav – 46.4°N, 13.8°E

Je n’ai plus de tabac à pipe, alors Julien me paie une cigarette. Nous nous asseyons au pied de cette cabane et observons toute cette agitation. Des femmes à la tenue sportive et cintrée se font photographier par leurs époux. Un groupe d’anciens, à l’écoute de leurs rires entraînés, semblent ne plus vouloir s’arrêter de s’amuser. Sur les crêtes voisines, des files de marcheurs s’accrochent aux cordes pour escalader ou descendre le toit du pays.

Nous ne nous parlons plus. Nous sommes reposés.

📔 Un Nouveau Monde/Extrait du 28 septembre, dans la cabane de Tatekova koliba, Croatie

L’un, entre deux âges, a le crâne rasé et une allure élancée. Il est accompagné d’un berger allemand. L’autre, plus jeune, a des yeux bleus perçants et des épaules plus solides. Quand Igor et Matei pénètrent la cabane, nous adoptons des postures des plus cordiales pour nous saluer. Le jeune berger allemand, vif et vigoureux, répondant au patronyme de Réa, ne m’inspire guère. Égoïstement, je pense à mon confort pour la nuit à venir. Tous les couchages sont à même le sol, style japonais. J’en déduis donc que je dormirai aux côtés d’un chien. Ce qui ne m’enchante vraiment pas puisque même s’ils sont qualifiés de meilleurs amis de l’Homme, ils ne sont pas la meilleure compagnie pour Simon Wicart. 

Après un timide « Dober dan, moje ime je Simon », nous nous installons tous les trois autour de la table du refuge. Nous commençons à préparer notre dîner. Polenta pour ma part, casse-croûte pour la leur. Et rapidement, histoire de s’ouvrir grand l’appétit, Igor sort de son sac un petit pochon d’une herbe locale. Ainsi, l’ambiance cordiale s’estompe au profit d’une franche camaraderie. Nos yeux rougissent et nos langues se délient. Le cannabis provoque un effet socialement agréable. Il décontenance notre bien séance, nous fait oublier notre politesse, nous retire tout masque social, et nous rend à nous-même. 

La conversation n’en finit plus. Igor est un moulin à paroles. Dans son anglais impeccable, il m’expose sa passion pour le monde militaire. Il explique avoir commandé un sac des marines américains sur eBay ; il raconte la fois où accompagné d’un ami, ils se sont retrouvés piégés dans une tempête de neige au beau milieu du Velebit ; il décrit la manière dont il s’est automédicamenté pour soigner un début de gangrène ; et plus grande fierté, il relate le jour où il s’est lancé le défi de parcourir à pied et sans pause trente kilomètres chargés d’un sac de trente kilogrammes. 

Igor m’explique aussi qu’avoir quarante et un ans en Croatie signifie avoir grandi pendant la guerre. Avec une étrange mélancolie, son visage s’aggrave. Les rires disparaissent soudainement et un air sérieux remplit la pièce, désormais éclairée de bougies. 

Âgé d’une dizaine d’années, Igor raconte qu’à Zadar, le quotidien était arrosé de bombes tombées du ciel. Beaucoup de ses amis d’enfance avaient péri dans des explosions, des effondrements. On ne mangeait pas tous les jours à sa faim, mais ça n’était pas si grave me précise-t-il, puisque la peur broyait l’estomac et en faisait oublier certains repas. Aussi, pour le gosse qu’il était, collectionner les balles perdues était devenu un loisir plus accessible qu’une collection de billes ou de cartes à jouer. Il me conte enfin les souvenirs qu’il retient des soldats ennemis qui emmenaient des proches en montagne, à quelques pas d’ici, pour des soi-disant travaux forcés. Quand la bura soufflait, il me précise que l’on pouvait entendre la détonation des coups de fusils. Les petits n’étaient pas naïfs. Ils savaient que les travaux forcés n’existaient pas. Ils savaient que les exécutions existaient. 

Igor pose le joint presque terminé dans le cendrier. Il exhale une épaisse fumée de ses poumons et remplit la pièce d’une savoureuse odeur de cannabis. Dehors, la nuit a définitivement remplacé le jour. Les bougies continuent de brûler et les flammèches de danser. 

210928 – Matei et Igor – 44.4°N, 15.3°E

Après ces récits, le silence devient lourd. En aucun cas Igor, joyeux luron qu’il est, aurait voulu plomber l’ambiance. Mais évoquer de tels souvenirs doit probablement le soulager. L’aider à évacuer les souffrances qu’il a endurées. Combattre d’horribles souvenirs qui peut-être le hantent. Ma gorge se noue. Je ne sais pas si je suis sujet au THC où à la voix tremblante de mon compagnon. Je ne parviens plus à parler. De toute manière, je n’ai pas les mots pour le rassurer. Jamais je n’ai connu la guerre, jamais je n’ai perdu un proche dans un quelconque affrontement, jamais je n’ai connu la faim, jamais je ne pourrais comprendre ce qu’il a traversé. Alors je préfère l’écouter, c’est la seule chose que je puisse lui proposer. 

Je suis incroyablement chanceux d’avoir grandi en temps de paix. 

📔 Un Nouveau Monde/La Vie en Couleurs

📔 Un Nouveau Monde/Extrait du 27 novembre, noyé dans les campagnes albanaises

La Terre est apocalyptique. Chaque pas devient une lutte contre les éléments. Je progresse lassé de cette scabreuse situation, à la recherche d’un quelconque abri de fortune. Dès fois, c’est raté et je dois planter ma tente sous le toit du monde, ce ciel humide et bruyant. Je trouve un champ, noyé dans les eaux qui coulent en abondance. Les sardines s’enfoncent facilement mais ne tiennent pas. Le sol est trop imbibé. Comme si Gaïa me refusait la nuit à venir, elle dégueule mes sardines de son sol. Insolant. 

D’autres fois, je trouve les ruines d’une bâtisse en construction, où un toit perméable repose sur deux murs et un sol bétonné. Érosion ou mauvaises fondations, des flaques par dizaines jonchent le sol. Je dois redoubler d’attention et trouver le seul et unique mètre carré qui n’est pas pris par les eaux pour monter ma tente. 

211201 – Neige – 40.7°N, 20.3°E

Je ne prends ni pause ni photographie. Pour me maintenir au chaud, mon corps consomme une quantité démesurée de calories. Pour une raison que j’attribue au froid, mon appétit s’affaiblit. Je mange peu et je ne parviens probablement pas à maintenir un bon équilibre nutritionnel. À seize heures trente, une fois la nuit tombée, rapidement je m’endors lorsque j’essaie de bouquiner. Le confort et la chaleur de mon Lestra, dans lequel j’emmitoufle mon corps épuisé, sont un nid de velours. 

Je réfléchis à mon itinéraire que je ne cesse de modifier. J’envoyais un message à Paul pour l’interroger sur les applications météo qu’un bon montagnard utiliserait pour prévoir les prochaines précipitations. D’après ses conseils, je télécharge Windy qui, après moult vérifications, m’indique que des chutes de neige sont prévues dans les jours à venir. Fini les cols à mille six cents mètres, je vais me cantonner aux routes qui longent les montagnes si je ne veux pas mourir de froid. 

Avant de m’endormir pour la nuit, je pense avec mélancolie à mon séjour à Tiranë. À ses nuits si singulières en auberge, en compagnie d’Agathe et Marius, des Indiens au business culinaire. Je souris et coule dans un long voyage, celui de la nuit, celui du sommeil. 

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À Alexandrie, tous les détails comptent

Temps de lecture : 8 minutes

Chez Gaby, Alexandrie, Égypte, le 15 février 2022. Je suis à deux jours d’achever un voyage d’un mois à travers l’Égypte, moderne, antique, urbaine, rurale, fertile, désertique. Au Caire, même pas vingt-quatre heures après mon arrivée, je n’aurais jamais osé penser qu’un pickpocket accaparerait mon smartphone. Par dégoût peut-être, par envie de vivre une nouvelle expérience sans doute, j’avais entrepris la suite du voyage sans remplacer l’objet négligemment perdu. Je vous livre le fruit de mon expérience.

Les photographies glissées dans ce billet ne correspondent pas à mes propos, mais proviennent toutes de mon séjour à Alexandrie, courant février 2022. Toutes ont été capturées à l’argentique.

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La découverte

On découvre un monde qui avait disparu. On s’extasie des sons, on s’imprègne des couleurs, on s’inspire des expressions, on s’enivre des odeurs, on s’enchante du toucher. Sorti des ténèbres, éclairé par d’innombrables lumières, le théâtre de la vie se précipite. À peine prend-il le temps de commencer qu’il se remplit d’un nombre infini d’émotions et de sentiments. L’œil se vivifie et roule côté cour, côté jardin. Il se balade et guette la Terre, d’une manière nouvelle, inexplorée. Inconsciemment, l’Homme devient le phénix qui renaît de ses cendres.

On devient attentif à des détails qui jadis nous auraient échappé, pareils au soufflement d’une invisible bise d’été. Les souvenirs éphémères prennent du relief. Ils s’élèvent face à nous comme l’on a bâti des gratte-ciel. La plus banale broutille, le plus négligé détail, la plus insignifiante vétille, affichée au grand jour ou cachée dans l’ombre, devient dans son ensemble une histoire nouvelle, sans précédent ni équivoque.

Je m’égare dans la petite rue El Horryaau, en plein cœur d’Alexandrie, en Basse-Égypte. Il s’agit d’une petite rue grouillante, au pavé meurtri par le temps et aux murs caressés par la poussière. Au numéro vingt-deux, un écriteau en bois indique le nom d’un bistrot : « Chez Gaby ». Le restaurant est une pièce profonde, à la décoration teintée de rouge et de vert et aux fenêtres calfeutrées derrière d’épais rideaux. Des lanternes fixées aux murs filtrent une lumière jaune, épaisse et chaleureuse. Il y a aussi quelques tableaux et chandeliers. Au plafond, un parquer soigneusement lustré protège du ciel. La salle est comble, éprise d’une chorégraphie gracieuse, fruit de murmures discontinus et de va-et-vient ininterrompus. Le comptoir est une large dalle d’un marbre luisant, derrière laquelle les serveurs mènent la danse.

À ma gauche, un homme au regard hagard et globuleux, caché derrière de petites lunettes rondes à bords noirs, déguste une Heineken. À ma droite, une femme au visage couvert d’un hijab auburn, aux formes généreuses, aux doigts boudinés et terminés d’ongles méticuleusement vernis, satisfait son féroce appétit à l’aide des deux mezzés — fouls et falafels — disposés devant elle. Les détails comptent. Tous, posent les prémices d’une histoire intemporelle qui ne durera qu’un soir.

Depuis trois semaines, je nage dans l’immense marmite du monde ultra-connecté sans l’usage du Graal technologique, prolongement de vie électronique. En d’autres termes, celui qui sert à rassurer parents et amis. Aussi, celui qui connaît le taux d’humidité de La Havane pour les sept jours à venir ; celui qui propose l’itinéraire le plus court, ou le moins long, avec ou sans péage, pour rallier un village aux confins de la Corrèze à une mégalopole nippone ; celui qui assouvit notre inépuisable satiété égocentrique, sans cesse nourrie de selfies, stories ou autres hashtags ; celui qui joue sans limite musiques et vidéos, sans que l’on ne prenne le respect d’identifier l’auteur du contenu parce que « mince c’est allé trop vite, je n’ai pas eu le temps de noter le nom de l’artiste ».

Il y a trois semaines, des doigts malicieux se glissaient dans l’un de mes poches, et dérobaient dans la plus grande discrétion ce que j’avais osé considéré comme indispensable au voyageur.

L’homme à ma gauche vient de couper, au moyen d’un couteau de table en acier comme on en trouve dans tous les restaurants, ses spaghettis. L’italien que je ne suis pas frôle l’arrêt cardiaque. Tous les détails comptent.

L’émancipation

On apprend ou on réapprend la vie. On se munit de ce vieil objet, que certains dénommeraient sans ambiguïté grimoire ou codex, que d’autres, plus modernes, appelleraient simplement cahier.

En somme, un artefact fourni de feuilles de précieux bouts de papier, pliables, fragiles, friables, inflammables, sur lesquelles fleurit du bout d’une plume une palanquée de lettres qui, mises bout à bout, donnent naissance à des mots, des phrases, des paragraphes, des idées.

On y note nos journées, nos rencontres, nos émotions. On y parle de la pluie et du beau temps, de notre rapport au monde. Le cahier devient notre ami, celui à qui on ose raconter, à qui on ose se confier. Mon cahier enregistrait les premières impressions de visites historiques comme Philæ, Abou Simbel, Efdou, Hatchepsout ou encore la vallée des Rois. Il illustrait aussi des moments singuliers, à l’image du quart de final de la Coupe d’Afrique des Nations 2022, un match opposant l’Égypte au Maroc. Enfin, il recevait des sentiments, amour, peur, colère, tristesse, honte, joie. Des choses que l’on brûle d’envie de partager, des choses parfois difficiles à avouer.

Aussi, sur quelques-unes des pages de cette précieuse matière, les mots ne forment pas toujours des phrases. Ils sont rédigés de manière horizontale certes, mais par instants verticale, oblique, incurvée. Ils illustrent de petites ruelles et de grands boulevards, de minuscules régions et d’immenses contrées, des mers indomptées et des rivières domestiquées, des plaines agricoles et des montagnes chevronnées. Ils indiquent un musée, une gare, un café.

Cette science, savamment orchestrée, devient le bonheur de nos doigts qui parcourent cette représentation du monde, insolemment figé sur le papier. D’une manière surprenante, la carte devient une véritable alliée, rassurante puisqu’elle permet de nous situer, délivrante puisqu’elle permet de nous évader.

Mes cartes, je les ai lues, décryptées, pliées, déchirées, crayonnées. En Égypte, à Alexandrie ou ailleurs, elles demeuraient de fidèles alliées. Elles devenaient des manières abstraites de retenir des lieux, des recommandations, des idées.

Dans le brouhaha du restaurant, les enceintes soufflent Nights in White Satin des Moody Blues. J’aime cette musique, sa poésie, son rythme.

L’homme qui coupait ses spaghettis au couteau vent de régler l’addition. Il a rincé le service d’un pourboire d’un billet de cinquante livres égyptiennes, environ deux euros et cinquante centimes.

Un nouvel homme le remplace. Il est plus âgé. Son crâne dégarni et ses verres grossissants n’abandonnent aucun voile à sa peau blanche et suante. Sans même échanger quelque signe avec les serveurs, on lui tend un verre. Le temps d’une cigarette, et il y renverse deux doigts de whisky Johnny Walker Black Label qu’il arrose allègrement de Dasani, la Cristaline égyptienne. Il ne pose pas énormément de questions. Simplement, ses yeux roulent de long en large. Enfin, il s’adresse à Roxanne, la patronne du troquet. Leur rire est complice. Ils se connaissent. Il est un habitué. Tous les détails comptent.

Redécouvrir la vie d’Alexandrie

« C’est effroyable », m’a-t-on répété. « C’est incroyable », m’a-t-on confié. L’apparente complexité de cette situation devient un jeu d’enfants. On imagine les habitudes des anciens, ceux qui, des générations durant, ont usé de la magnificence de la nature pour exister.

Pas plus tard que dans la matinée, je m’installai en terrasse d’un estaminet des rues sombres et poussiéreuses de la ville. Quel bel exercice a été le maniement du stylo sur le cahier, s’inspirant du barista qui voulait m’extorquer vingt livres égyptiennes pour un café qui en valait dix ; de ces hommes usés, aux mouvements lourds, qui agitaient des poignées de dominos ; de cette jolie blonde, « allemande ou hollandaise », commençais-je à m’interroger avant qu’elle ne saute dans un taxi ; de ce gamin à vélo, transportant sur ses frêles épaules des tiges de fer filetées de plusieurs mètres ; de ces policiers préoccupés au dévissage d’une ampoule trop haut perchée, qui selon eux ne méritait pas de briller à une heure si lumineuse de la journée.

Sur le chemin du retour, je me posais la question : « ces gens-là, y aurais-je seulement prêté attention si j’avais eu les yeux rivés sur une dalle lumineuse » ?

Et sur ce même chemin, il a fallu m’orienter. Le soleil, rutilante boule de feu qui traversait nonchalamment l’azur d’Alexandrie, « ne se lève-t-il pas à l’est pour se coucher à l’ouest ? », m’interrogeais-je à l’observation du ciel.

Admettant la fatalité de ce marathon solaire, ajouté à l’usage d’une carte papier, ne devenait-il pas aisé de repérer le nord et le sud, de finalement positionner l’ensemble des points cardinaux, et donc de tracer son itinéraire ? Il me fallait remonter, en direction du nord, la rue empruntée par un tramway et qui longe l’enceinte de la Colonne de Pompée. Ensuite, au carrefour, il me fallait tourner vers l’est en direction de la Gare centrale. Je continuerai de suivre les lignes du tramway et j’y abandonnerai une mosquée, dont le nom inscrit en arabe m’échappait. Mais je ne pourrai pas me tromper. À la gare, il me fallait prendre en direction du nord, en direction de la côte, à proximité de la cathédrale Saint-Marc, où se trouvait mon auberge. Tout apparaissait comme une évidence.

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À Alexandrie ou ailleurs, osons

En fait, aux personnes qui me soutiennent que la perte d’un smartphone est une situation effroyable ou incroyable, je leur réponds qu’il s’agit aussi d’accepter l’essence même du voyage. Savoir se perdre pour se retrouver. Ne pas sentir la crainte d’abandonner le monde, pour mieux le comprendre et l’observer. Inscrire l’ennui au registre des vertus, prendre le temps d’apprécier.

Lorsque je décide de m’avachir sur l’un des douillets tabourets de cuir qui ceinturent le bar, la femme à ma droite échange sa place avec celle de son mari, alors à sa droite. Dans les pays musulmans, un inconnu ne peut pas s’installer aux côtés d’une femme mariée, sans le consentement de son époux. Tous les détails comptent.

L’affranchissement de la boîte de Pandore, n’est pas seulement un plaisir littéraire, ni géographique. Il est un plaisir entier, complet. Pensons-nous à ces baroudeurs d’autrefois qui quittaient familles, amis, foyers, habitudes, routines, terres natales, avec comme frugal moyen de communication un mystérieux cybercafé, une désuète ligne téléphonique, un simple télégramme, un aléatoire courrier, ou bien pire, un malheureux pigeon voyageur ? Abandonner la futilité de ce si pratique objet, c’est s’abandonner au temps. C’est accepter la perte, la déambulation, l’erreur. C’est vivre dans une autre dimension, toute aussi réelle, mais à des années-lumière d’une crise sanitaire, d’une révolution afghane, d’une crise politique russe, d’un réchauffement climatique, et que sais-je encore ? C’est se déconnecter du monde, vivre l’instant. C’est éprouver le début d’une pérégrination sans concession, simple, subtile, à l’anxiété évaporée dans les somptueux nuages de la connaissance.

Alors, pour un prochain séjour, une future découverte, aventure, exploration, tentons de nous détacher de cette terrible et esclavagiste machine. Ouvrons iris, tympans et narines. Gouttons de ce nouvel univers. Osons.

Le bar s’est vidé et deux femmes, blondes et tatouées, visiblement d’un ancien satellite d’ex-URSS à entendre leur accent de l’est européen, demeurent. Alors qu’une cascade de vin rouge arrose leurs verres secs comme le désert, des sourires s’échangent et des regards s’élancent. Je lorgne l’étiquette et y découvre un dessin semblable à un hiéroglyphe. Peut-être le raisin est égyptien. Tous les détails comptent.

Journal de bord

Ne loupez pas les prochains billets et inscrivez-vous au journal de bord. Je ne raffole pas des spams, vous ne serez pas noyés de mes pérégrinations!

La Montagne

Temps de lecture : 7 minutes

La Montagne est le second des quatre chapitres de l’album photo Ceci n’est pas un album de voyage, qui relate mon projet d’Odyssée Argentique. Au travers d’une centaine de pages, je reviens sur mon passage dans les Alpes lors d’un périple de 4 900 kilomètres à travers l’Europe, à pied et en itinérance. J’y évoque expériences et rencontres, et surtout un florilège de jolis souvenirs. Dans ce billet, vous trouverez des textes et photographies extraites de l’album.

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📔 La Montagne/Extrait du 02 juillet, au désert de Platé

Je vise le passage du Dérochoir, à 2 220 mètres d’altitude, et à un kilomètre soixante-dix du col de la Portette. La neige recouvre toute la vallée certes, les pentes s’inclinent par instants à cinquante pour cent certes, mais je suis équipé de crampons et de bâtons. Que pourrait-il bien m’arriver ? Je ne prends même pas le temps de capturer une quelconque photographie et me lance dans cette traversée. Parce que je suis un éternel feignant, je préfère un passage en balcon, risqué je l’admets, mais évitant de descendre dans le creux du désert pour remonter au Dérochoir. Aucune trace n’est apparente. Les aventuriers des cimes auxquels je faisais allusion ne sont probablement pas passés par là. Mais une fois encore, que pourrait-il bien m’arriver ?

Mes premiers pas sont francs. Je prends un malin plaisir à progresser sur ce manteau d’ivoire qui s’apparente finalement plutôt à un tapis verglacé. Je pousse sévèrement sur mes crampons pour fixer mes appuis au sol, j’use de mes bâtons avec parcimonie pour ne pas perdre l’équilibre. Sur de brefs passages, le terrain est tellement pentu que je me prends pour un dahu.

Le vent se lève et souffle sur mon visage suant. Le ciel demeure d’un bleu éclatant, mais une ribambelle de cumulus vient moucheter sa pureté. Le disque solaire, projeté haut dans les airs, reflète ses rayons contre le blanc immaculé de la neige sur laquelle mes pieds reposent. Je m’arrête, je souffle, j’écoute un silence immobile qui n’a de beauté que sa musique inaudible. Puis je reprends, doucement, et toujours suant.

210702 – Direction Dérochoir – 46.0°N, 6.7°E

Je n’ai croisé âme qui vive depuis la veille. Étonnamment, les oiseaux ne chantent pas ce matin et les bouquetins que j’observais hier ont disparu.

À mi-chemin, quand je ralentis pour m’offrir ce constat, je comprends rapidement que mon crampon gauche ne s’est pas correctement enfoncé dans la glace.

C’est la chute.

Tout s’affaisse, je perds en altitude, la gravité n’a plus de sens. Mon corps et mon sac à dos se retrouvent à terre. Mon esprit ne parvient pas à réaliser ce qu’il se passe. Tout s’exécute tellement rapidement que les heures pourraient se transformer en secondes.

La pente est rude, naturellement je glisse. Un mètre. Deux mètres. Trois mètres. Huit mètres peut-être. En l’espace de maigres secondes, mon esprit rattrape mon corps. J’ai le temps d’apercevoir les roches qui m’attendent plus bas, à vingt mètres je suggère. Fracture ouverte, trauma crânien, je glisse sur la neige froide qui rentre dans mon short, je prends de la vitesse, je dois agir avant de penser au pire. Par un réflexe qui me surprend autant que cette chute, j’use de toute la force de mon épaule droite pour planter mon bâton dans le sol. Je regarde la pente qui dévale sous mes fesses, je continue de glisser mais je ralentis. La sueur perle sur mon front illuminé du soleil qui me surveille. Le vent devient froid comme cette neige dans laquelle je me noie. Mon bâton est profondément enfoncé, mais il s’est plié à quatre-vingt-dix degrés. Quand je me retourne pour analyser la situation, je vois mon bras tendu, accroché à ce fin morceau d’aluminium qui menace de lâcher à tout moment. Je profite de cette pause pour creuser, à l’aide de mes crampons, une marche qui me permet de me remettre sur pied.

Je me relève et guette mon bâton, l’air las. Je n’ai pas vraiment peur, je suis presque amusé. Mon esprit s’embrume de sentiments contradictoires. Joie, tristesse, courage, effroi, ataraxie, anxiété. Puis un léger sourire fend mon visage. Je ne sais que faire. Avancer ou reculer. Poursuivre jusqu’au Dérochoir ou descendre la vallée, jusqu’au chalet de Sales. À vue d’œil, il doit me rester une demi-heure avant d’atteindre le passage. Je range mon bâton cassé, ce sauveur. J’abandonne l’idée du chalet et poursuis ma progression hors des sentiers battus. En revanche, je réfléchis chaque pas. Je prends le temps et redouble de vigilance.

210702 – Mont Blanc – 46.0°N, 6.7°E

📔 La Montagne/Extrait du 22 juillet, dans la vallée de la Linth, Suisse

Je pleure d’émerveillement, pour la seconde fois.

Je descends de la petite chaîne du Malor pour fouler une veine boueuse qui serpente entre d’immenses sapins. Je ne parviens pas à discerner les cimes, trop hautes perchées pour mon regard concentré au sol. Je ne parviens pas non plus à comprendre le paysage, noyé dans les ténèbres de cette forêt dense et sombre.

Enfin, une lueur s’abat sur mon visage. Une lueur divine, un halo de bonheur. Je viens de poser le pied sur l’herbe fraîche et ensoleillée d’une clairière. Une surprenante montagne, comme verticalement striée au couteau, s’élève au bout de l’espace nu et bouscule l’orographie. Elle est un mur immense, de plusieurs centaines de mètres de hauteur, qui court avec précipitation vers un ciel bleu, moucheté d’agréables cumulus. Chaste de toutes interventions humaines, la forme de ces roches conserve une pureté originelle. Chaque entaille est le fruit d’une mûre réflexion, portée sur des millions d’années.

210723 – Muttseehütte – 46.9°N, 9.0°E

Je me redresse et contemple. Les rayons du soleil flirtent avec l’aurore et caressent mon visage. Le vent ne souffle guère, emprisonné dans les forêts de conifères qui se dressent à l’entour et me protègent. Plus bas dans la vallée, la Linth et ses eaux remuées explosent contre les parois rocheuses, abandonnant des sonorités tumultueuses. Mes yeux fixent la montagne et à la paisible vitesse d’une couleur qui se réchauffe graduellement, une larme de joie descend le long de ma joue. Ma gorge se noue. Je ne trouve ni les mots, ni les mouvements. Je demeure statique et j’attends. Je veux m’enfoncer dans ce paysage. Je suis ému par cet écrin de beauté. Et je pleure. 

📔 La Montagne/Extrait du 22 juillet, au buron de Gus, Italie

Au réveil, je découvre mon carnet de notes sorti de ma banane. Étonnant, il y est normalement toujours rangé pour le protéger de l’humidité. Je songe aux conditions dans lesquelles je montais ma tente la veille. J’arrivais au buron de Gus vers quatorze heures. J’avais commencé à boire à ce moment pour m’arrêter au début de la nuit, vers vingt-deux heures peut-être. Je me rappelle surtout cette immense lune ronde, blanche, qui rendait majestueusement à la prairie bucolique de Valbona une poussière blafarde. C’était joli.

J’ouvre mon carnet pour tenter de dénicher une information, une poignée de notes qui expliquerait les raisons de mon école buissonnière. Je veux savoir si j’ai gribouillé quelques mots dans mon carnet, si j’ai décrit un peu de cette soirée d’anniversaire — celui de Gus — à laquelle je fus fortuitement invité. Aussi, avec l’alcool, peut-être y trouverai-je une écriture introspective, une révélation profondément enfouie, fondation de ma personnalité, secret inavoué, justification de mes goûts, de mon choix de vie.

« Je suis ivre de cette soirée. On a pensé m’apprendre à cuire des pâtes mais je connaissais la recette. Les Italiens ne m’auront pas comme ça. On m’apprend pas à cuire des pâtes. Je sais très bien qu’il ne faut pas mettre de crème dans les carbos déjà.
Mon ventre gargouille de toute cette bière blonde au goût de pisse mais bienvenue en ces temps de pérégrinations si pauvres en éthanol.
Je suis fatigué. Je vais dormir maintenant ».

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