Aux portes de l’hiver, je pars marcher trois jours en compagnie du Cousin. Plus qu’une simple itinérance, cette petite aventure ouvre les portes de réflexions nouvelles.
—
📸 La photographie qui illustre ce texte a été capturée en France au moyen d’un Olympus OM-1n.

Brèves de comptoir :
L’aventure emprunte cette fois-ci des chemins différents. Il ne s’agit pas de se prémunir de l’arsenal qui taille ma silhouette en une éloge à la randonnée longue distance. Non plus de compter sur mes ambitions solitaires ni d’abandonner mes choix à la merci de mes envies.
Voilà une année en arrière, je plaisante à moitié lorsque, au cours d’une réunion familiale, je propose au Cousin de l’emmener pour une itinérance en forêt. En mon for intérieur, je sais ce qu’il se produit. Cette proposition s’apparente à celle que le « moi gamin » eût rêvé de recevoir. Trouver l’augure d’un adulte pour m’immiscer durant quelques jours dans le filon de l’aventure.
Le lendemain de cette proposition, l’éthanol a eu raison de moi. J’oublie déjà mes mots qui se noient dans le torrent d’échanges du rassemblement familial. Mais, le Cousin ressemble au « moi gamin ». Il n’oublie pas. J’ai planté dans son cerveau en pleine construction une graine prête à germer.
Le temps passe, ainsi les saisons. Derechef, je croise le petit six mois plus tard. « On part quand ? » me demande-t-il sous le regard approbateur de sa mère. Note pour mes résolutions de 2026 : ne jamais s’engager à la volée auprès d’un gamin qui prend chaque parole telle une vérité ancrée.
À l’aube de notre départ, je me demande encore ce que je compte faire en sa compagnie. L’art de voyager à plusieurs alimente un sujet. L’art de voyager avec la responsabilité d’un mineur en alimente un second, davantage étoffé. Nous avons convenu d’une période tardive sur les chemins qui strient les forêts des plateaux du nord de Bourgueil. Peu avant le départ, j’envoyai un dernier courriel pour indiquer les éléments importants à fourrer dans son sac à dos – en somme, une poignée de vêtements chauds et étanches ainsi qu’une lampe frontale en prévision des nuits précoces.
L’attirail n’est pourtant pas le sujet qui me taraude le plus. Ce séjour prend une tournure différente. À cause de l’âge qui nous sépare, je m’apprête à marcher en compagnie d’une génération qui ne m’appartient pas, qui adopte des codes différents des miens. L’anxiété me gagne. Il ne s’agit certainement pas de la responsabilité qui m’incombe, mais de ma potentielle ringardise à son égard. Je ne veux surtout pas ressembler aux vieux cons que j’abhorre. Je ne veux pas devenir le moralisateur qui enjoint tout un tas de consignes parce qu’il en est ainsi. De mon expérience d’aventurier en herbe, les exemples de cet acabit ne manquent pas. Je ne compte même plus les aïeux, déterminés à en crever, qui ont tenté de m’expliquer à moultes et vaines reprises le fonctionnement de la vie.
Lorsque je le retrouve sur le parking de la gare ferroviaire de Cinq-Mars-la-Pile, le Cousin est accompagné de sa mère. C’est finalement elle qui me rassure, puisque son regard transpire l’inquiétude. D’une certaine manière, elle éponge mon anxiété, assurant ainsi que je ne peux m’inquiéter autant. Le seul lien de parenté que j’exerce avec ce gamin est la relation amoureuse que j’entretiens avec sa cousine. Bien que je sois responsable de notre pérégrination, mon attachement à ce petit bonhomme fraîchement ancré sur le long chemin de la vie est encore limité. Les liens qui nous rapprochent appartiennent à une famille qui n’est pas intégralement la mienne. Le seul risque serait donc mon caractère loquace. Si j’ignore comment régir ma parole, je n’ai qu’à sceller mes lèvres.
Le Cousin est une crème. Ses treize ans ne riment point avec l’image du petit être gracile et ingrat en perpétuelle compétition avec sa croissance qui hante ma conscience. Il a la peau lisse et le teint pâle. Il aime les simulateurs de courses et achète chez le marchand de journaux un magazine consacré à l’informatique. Pourtant, je ne vois guère son iPhone du séjour. Ses paroles circonspectes pourraient se confondre avec une saillante timidité, mais s’accordent davantage avec une forme accomplie de maturité. Son regard est ouvert sur le monde qui l’entoure. Il est doté d’une grande curiosité, d’une fine politesse et d’une intelligence évidente.
À l’instant où je jette ces quelques mots au fond de mon carnet, je me souviens de l’exercice d’arithmétique suggéré en fin d’étape. Lorsque je propose au Cousin de diviser 30 000 par 1 400, soit le nombre de pas parcourus dans la journée par le nombre de pas moyen par kilomètre, il m’apporte sereinement et sans hésitation une réponse que je m’emploie parfois à calculer à l’aide de mon téléphone : « Environ 21 ».
Je le sens motivé, même enjoué, à l’idée de cette marche. La pluie ni le froid n’engendrent de crainte. Les chants d’oiseaux nocturnes ou le ronflement de sangliers téméraires non plus. Finalement, je me demande par instants si je randonne aux côtés d’un adulte et non d’un gosse âgé de treize printemps, et si les conseils que je lui profère ne sont pas le fruit d’un échange consenti plutôt que d’une leçon magistrale.
Voyage, voyage :
Le train vient de quitter la gare et forme un point minuscule sur les rails qui longent la Loire. Les adieux n’ont rien de déchirant. Pourtant, sous un soleil taciturne, nous arrosons le parking de la gare d’innombrables vagues d’au revoir. J’arbore le sourire du début de l’aventure. À mes côtés, une large fente guillerette irradie le visage du Cousin. Devant nous s’effilochent trois journées de forêts aux teintes automnales. Je me revois adolescent : il est toujours agréable et excitant de s’échapper de l’étreinte parentale.
Nos premiers pas nous amènent au marchand de journaux où nous faisons halte pour acheter un canard. Je récupère Le Monde du jour et je laisse le cousin choisir un magazine – le fameux consacré à l’informatique, auquel je faisais référence. Nous venons de basculer en heure d’hiver et le crépuscule noircit la terre dès 18 heures. « Les soirées pourraient être longues, la lecture sera notre salut », lui précisé-je.
Sur les chemins, le Cousin m’emboîte le pas sans jamais broncher. Nous filons le long de maisons troglodytiques jusque dans des chemins à la fange collante. Au-dessus de nos têtes, le soleil s’évanouit derrière une inéluctable incubation. Le ciel nous tombera bientôt sur la tête, alors nous cessons de tergiverser pour courir nous réfugier en forêt. Les chênes et les hêtres séculaires fabriquent des parapluies plus romantiques que les tenues plastiques qui saucissonnent nos chairs.
Je tends au Cousin la 1:25, suggérant qu’il devienne le timonier de notre petit groupe. L’itinéraire n’est pas tracé, alors je l’invite aux initiatives. « Si tu repères un lieu qui éveille ta curiosité, on s’y rend pour voir ce qu’il en est ». Sur le plateau qui domine la Loire, la carte propose un panaché d’étangs qui mouchètent le vert d’eau des forêts. Les courbes de niveaux grimpent jusqu’à 100 mètres et creusent de minces ravines autour des ruisseaux. Un immense réseau de sentiers dessine d’infinies toiles d’araignées. Pêle-mêle, la toponymie parle de « Bois », de « Buisson », de « Vallée », d’« Étangs », de « Moulin » ou de « Tertre ». Le cousin, bien qu’il interprète les lignes de la carte comme les phrases d’un livre ouvert, peine à se décider. Qu’aurais-je fait à son âge ? Comment savoir si un étang est préférable à un autre ? Si un chemin est plus praticable qu’un autre ? Je le guide, pointant les étangs à l’orée desquels nous pourrions bivouaquer, désignant les bourgs des villages qui abritent de l’eau potable et pourquoi pas une poignée de commerces.
Au marchand de journaux, j’expliquais au Cousin l’utilité de transporter un bout de journal papier : « Parfait pour démarrer un feu ou sécher ses chaussures ». J’éprouvais là une certaine fierté à transposer une once de mon expérience en savoir réutilisable. À la prononciation de cette phrase, le rapport que je commençais à tisser avec le Cousin s’écartait du simple lien familial. Il intégrait une force tout autre, façonnée par l’inextinguible soif d’apprendre et de comprendre.
Penché sur la carte, j’éprouve une fierté analogue. La lecture des données topographiques qui se proposent humblement de représenter le monde requiert une poésie dont les vers s’échelonnent dans un merveilleux lexique que Nicolas Bouvier appelait L’usage du monde. Cette poésie que je connais et que je prétends maîtriser appartient au domaine inclusif de la transmission. Elle définit mon goût ineffable pour la nature, pour cette énergie qui dévore les cauchemars, pour cette lumière qui respire l’odeur de la terre, des montagnes, des champs et des rivières. Surtout, cette poésie lutte malgré elle contre cet égoïsme qui me dépeint parfois. Parce que le partage qui lui revient fait fi des vœux les plus solitaires.
Nous poursuivons ainsi trois jours durant, à slalomer furtivement entre averses de pluie et rasades de soleils. La forêt érige les murs solides de notre foyer vert, le cœur vibrant de notre chapitre itinérant. Sa canopée se mue en un toit protecteur rejetant les plus infâmes adversités. Chaque pas, même baigné d’une pluie boueuse, est posé sous l’égide des arbres, des mammifères, des volatiles et des insectes qui nous surveillent.
Ma volonté d’enseigner s’accroît. Je remarque qu’il est fort curieux de ne pas marcher dans l’ombre de sa solitude lorsque le compagnon qui la remplace est un être aux yeux et aux oreilles attentives. Toutefois, je m’efforce de demander à chaque leçon s’il est en mesure de recevoir ce que j’ai à lui transmettre. Je ne veux pas ressembler à ces trublions convaincus – les aïeux que je citais plus haut – que leur supposée sagesse leur confère un droit inébranlable d’étaler leurs connaissances comme on étale de la confiture. Par un jeu de dosage théorique, j’apprends à apprendre l’art d’enseigner. Et, je comprends que l’apprentissage, pour qu’il soit efficace, doit se conformer au consentement parce que, dans le cas contraire, l’enseignement rebondit contre les tympans sans laisser la chance à l’esprit, aussi avide soit-il, de s’en nourrir.
Ensemble, nous abordons l’orientation et la triangulation. Nous nous essayons à la reconnaissance d’arbres et de champignons. Nous réfléchissons aux emplacements idéaux de nos prochains bivouacs. Nous étudions les manières de puiser de l’eau potable. Nous discutons des problèmes soulevés par les feux sauvages. Nous nous préoccupons du soin de nos pieds, de nos muscles et de nos tendons.
Le dernier soir, nous dégotons une pinède au milieu de laquelle nos tentes se confondent dans l’obscurité. Nous parvenons à démarrer un feu au-dessus duquel nous nous essayons à d’étonnantes grillades. Plus loin dans la pénombre, deux billes luisantes roulent jusqu’à nos pieds. Un renard, peu farouche et curieux de notre connivence, salue notre démarche.
Ce même soir, au moment d’aller nous coucher, le ciel est entièrement dégagé. Il est nimbé d’une nuée blanche, délicate. Au contact de la lune, il me suffit de guetter le crépitement de l’âtre tout en m’enivrant du souffle de l’air pour partir à la rencontre de l’apaisement. Les grands arbres qui craquent sous les rafales ressemblent à des gardiens du temps qui n’ont pour murmures qu’une légion de précieux conseils. Eux aussi transmettent leur sens de l’observation. Eux aussi colportent un message chargé d’émerveillement. Eux aussi, lorsque l’on prend le temps de les écouter, enseignent bien davantage qu’espéré.
Au matin de notre dernière journée, nous quittons la forêt par Brain-sur-Allonnes. Le bourg étincelle de pluie. Un petit café accueille ses habitués. Le Cousin et moi y entrons pour une boisson chaude. Autour de la table, nos visages pâlissent de fatigue. Avant que sa mère ne nous retrouve, nous échangeons quelques dernières paroles. « Si tu devais reproduire cette aventure, qu’est-ce que tu aimerais changer ? » demandé-je au Cousin. Il prend un air concerné et, après un moment de réflexion, me confie que la préparation du camp est un labeur auquel il aimerait se soustraire. J’aurais parié sur les repas frugaux, sur les nuits froides ou les chaussures humides. Pis encore, je craignais qu’il me considère comme les aïeux. Mais, il n’en est rien, les enseignements que je m’appliquais à mener lors de nos moments propices à la transmission semblent justement dosés. Un rire finit par nous éclaircir le visage. Nos tasses sont bientôt vides lorsque sa mère nous retrouve dans une farandole d’accolades chaleureuses.


