Georges

Temps de lecture : 4 minutes

Jules négocie le virage d’une jeunesse qu’il ne désire pas quitter, il s’est épris pour un voyage loin de toute convenance. Après notre rencontre il y a dix ans dans les rues colorées de Sydney, nous avons partagé les veines poussiéreuses qui ramifient le pays. À bord de nos véhicules, nous nous sommes enivrés de l’odeur délicieuse de la liberté. Dans ce billet, Jules se rappelle Georges, un SDF croisé à Brisbane. Au-delà d’une simple rencontre, le joyeux luron lui ouvre les yeux sur une conception du bonheur, loin des standards établis et acceptés. Bonne lecture !

🖋📸 Le texte et les photographies ont été capturées par Jules.

Je m’ennuie. J’ai 22 ans, je suis professeur d’EPS fraîchement titulaire et muté à Saint-Denis. J’ai toujours voulu l’être depuis mes douze ans. J’ai eu mon concours du premier coup, et je me disais qu’une fois enseignant, je serais accompli. Quelle erreur !

Je pensais qu’une fois le statut acquis, ma vie prendrait le sens auquel j’aspirais. Pourtant même avec le concours en poche, je ne me sentais pas plus complet. La ligne d’arrivée que je m’étais fixée ne m’apportait pas de réponse. L’accomplissement total et parfait était une chimère d’enfance. Tant que l’on se cherche dans les conditions extérieures de notre existence, on se condamne à une course effrénée sans fin. On ne peut pas se trouver dans notre environnement mais davantage où l’on a toujours été.

Durant cette année, deux amis voyageurs chevronnés m’invitent à une escapade d’un an en Australie. Après ma demande de disponibilité pour convenances personnelles acceptée, mon permis vacances-travail obtenu et mon billet acheté, je lui annonce prendre part à l’aventure.

À l’issue d’une tournée d’au revoir émouvante et arrosée, on prend la direction de l’aéroport. C’est le moment. On décolle en laissant derrière nous notre vie française. On pourra pendant un an être ce que l’on veut. On abandonne notre conditionnement et on s’apprête à vivre une parenthèse dorée.

Quelques mois s’écoulent, on s’est construit une vie digne de ce nom à Perth. On a trouvé un travail et des amis avec lesquels on partage des souvenirs uniques. Puis le moment est venu de partir sur la route. Le projet est simple. Acheter un van et découvrir cette île-continent en avalant le bitume.

Le but ? Faire le tour et voir tout ce que l’on peut. 25 000 kilomètres, un van Toyota Hiace de 1983 sobrement baptisé « ikétamère », trois amis, une guitare, un jeu de cartes, du goon (vin australien bon marché vendu en cubi de deux à cinq litres) et de l’herbe. Ce mode de vie nous déconditionne tellement de notre quotidien que l’on découvre une autre facette de nous-mêmes.

Dans ces circonstances, plus besoin de tous ces artifices qui semblent indispensables à nos vies occidentales modernes. On enchaîne les jours et le décor varie inexorablement. Pas de demi-tour possible. Le changement perpétuel nous devient familier.

Brèves de comptoir :

Paradoxalement, malgré une évolution continue du cadre, nous nous imprégnons de chaque endroit comme si nous étions chez nous. Nous faisons plus qu’un avec la route, avec l’environnement, avec nos comparses, et finalement avec nous-même. Vivre six mois, 24 heures/24 avec d’autres humains est une vraie épreuve. Passé un moment, plus besoin de communiquer, un simple regard et tout est dit. Je connais ces deux personnes plus que n’importe qui ; et même, plus qu’eux-mêmes ne se connaîtront jamais.

Au bout de quatre mois, notre route nous mène à Brisbane. Pour plusieurs jours, on décide de se garer le long de la côte dans un parking plutôt anodin en bordure d’un quartier résidentiel. Un matin je me promène seul et je croise cet homme. Georges. Un SDF aux cheveux longs et raides, aux yeux clairs et perçants, aux habits sales et à l’hygiène exécrable. En France je l’aurais évité et ignoré sans aucun remords. Mais là, je ne peux pas. Le voyage m’ôte ce système d’étiquetage qui nous éloigne les uns des autres. On discute, Georges me raconte sa pêche du jour et me propose un verre de goon. Il est dix heures. J’accepte.

Chaque matin ensuite, il débarque avec ce que la mer lui a prodigué et nous emprunte notre poêle. Vache, ça daube. D’autant plus que je suis à peine réveillé et que je bois mon café et mange mes tartines « snickers » (beurre de cacahuètes et pâte à tartiner) en même temps. Au fil des discussions, on comprend qu’il vit d’une pension militaire et qu’il pourrait habiter chez sa mère à quelques pas de là, dans un confort certain. Il ne veut pas de cette vie. Georges est SDF par choix et le revendique. Il brûle la chandelle par les deux bouts en se droguant, ne prenant aucun soin de sa propre personne. Son gros orteil incarné rempli de pus en témoigne. Pourtant, je ressens un réel bonheur en lui. Il est touchant.

Après quelques jours, on s’apprivoise. Je sors ma guitare au moment de l’apéro pour gratter quelques accords. Georges est en face de moi et se balance sur une de nos chaises de camping. Il a le regard hagard. Il semble perdu entre ses pensées et la montée irrépressible de la drogue qu’il avait ingurgitée juste avant de nous retrouver.

Soudain, il se met à chanter. Une voix bouleversante qui provient du plus profond de ses entrailles. Je suis ébahi par sa performance et je partage avec lui un moment où tout s’arrête, où sa voix entre en résonance avec ma propre personne. Le mental se tait et l’émotionnel prend toute la place. Le moment présent devient total et tout le reste s’efface naturellement. Plus de passé, pas d’avenir, plus de ligne d’arrivée à atteindre, rien d’autre que ce moment singulier de partage entre deux humains.

À la fin, Georges termine sa chanson en clamant : « That’s living man, that’s living… ». Je m’arrête de jouer et savoure ce moment. La puissance de l’instant présent humidifie mes yeux. Cet homme vient de me livrer une grande leçon de vie.

Le pourquoi de mon voyage trouve enfin une réponse. Le bonheur ne réside pas dans l’« avoir » que l’on accumule mais bien dans l’« être ». Être dans l’ici et maintenant, être dans le partage, être ouvert à ce que la vie nous propose, comme si nous devions juste suivre la vague en essayant de surfer sur elle et ne pas se débattre et se laisser engloutir par elle.


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