Dimanche 15 mars 2026, les mairies de France s’organisent pour accueillir les élections municipales. Je me rends en mairie de Rougé (44) en qualité de scrutateur et participe silencieusement aux échanges qui s’y déroulent.
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📸 Les photographies illustrant ce billet ont été capturées et développées par Franck Le Quellec.
Voyage, voyage :
La salle du conseil municipal de Rougé est bondée, pleine de visages tirés par l’attente que les aiguilles et leurs mouvements nonchalants rendent interminable. Nous surveillons nos montres, cherchant éperdument les 20 heures qui marquent la fermeture des bureaux de vote des grandes villes et avant lesquelles l’article L.52-2 du Code électoral interdit de divulguer les résultats d’une élection.
En attendant, l’écran du téléphone s’allume sous l’impulsion nerveuse de mon pouce. Mon application du quotidien Libération est ouverte. Le fil d’actualité se remplit de titres à l’égard des élections municipales en cours. Je m’avise des estimations qui pleuvent ici et là. À Paris, la gauche se situerait dans une position confortable. Il en est de même pour Tours et Rennes. À Nantes, le sentiment serait plus mitigé. La bataille ferait rage.
Dans notre bourgade d’un peu plus de 2 000 habitants, je me fais une vague idée des résultats. Une heure plus tôt, le cœur démocratique de la commune occupait une autre salle de la mairie. Plusieurs tables y étaient installées. Nombre de scrutateurs, dont je gonflais les rangs, procédaient au dépouillement. Les regards concernés des spectateurs venus sentir de plus près l’odeur de la démocratie épiaient nos faits et gestes, participant malgré eux au contrôle de ce système qui participe encore à la liberté de la France.
Un stylo Bic à la main, j’inscrivais sur une feuille de papier un bâton pour chaque nom, méticuleusement lu par mes pairs chargés de tirer les bulletins des enveloppes. Certains votes allaient pour la liste du maire sortant, Jean-Michel Duclos, « agriculteur écolo de gauche » comme il aime lui-même le souligner. D’autres allaient pour la liste de Jeannette Boisseau, mairesse de 2014 à 2020 à la réputation belliqueuse, elle aussi agricultrice, mais aux valeurs qui ne se rapprocheraient ni de l’écologie ni de la gauche, davantage orientées vers les programmes proposés par la FNSEA que ceux détaillés par la Confédération paysanne.
Des 200 bulletins triés par notre table, la majorité des votes allaient pour la liste d’opposition. Les regards inquiets de mes camarades affairés à dépouiller les autres enveloppes soulignaient la même amertume. L’extrapolation statistique, bien que théorique, nous permettait de comprendre l’issue de la soirée. La gauche rougéenne allait perdre au profit d’une liste à la rhétorique populiste qui tombe dans les oreilles de ses votants comme le sucre sur la langue.
La salle du conseil chauffe. Des conciliabules se forment, des paroles anxieuses rebondissent au plafond, des visages élimés de détresse échouent sur le plancher. À l’ombre d’une arrière-salle plongée dans un calme tout à fait relatif, les agents municipaux désignés comme secrétaires des bureaux de vote grattent le papier, reportent des voix et indiquent des noms. Les ratures se multiplient sous l’effet du stress. Affairés à rédiger le procès-verbal, ils sont les seuls à connaitre les résultats, à supporter le poids du dénouement.
Dans un recoin, le maire sortant, figure stoïque dérobée derrière une paire de lunettes rondes, s’évanouit dans une parade assentimentale. Je lui évoque le dernier match de rugby. « Le XV de France a gagné sur le fil », me répond-il par simple politesse, sans l’engouement qu’un aficionado du ballon ovale témoignerait habituellement en évoquant son sport favori. Effectivement, les priorités sont ailleurs.


La montre n’affiche toujours pas 20 heures et, chez d’autres, la soirée semble interminable. La salle du conseil approche de l’ébullition. Les voix s’élèvent, la liste portée par Jeanette Boisseau s’assure de sa propre victoire et ne supporte plus l’attente. Une citoyenne colistière, les tempes rougies par l’impatience, roule des épaules pour se frayer un chemin jusqu’aux secrétaires. Elle grogne : « Ils ont déjà les résultats à Châteaubriant ! » D’aucuns ne s’enquiert de vérifier ses sources, tout le monde a envie de la croire. Les secrétaires, infaillibles, continuent leur labeur. Une bande d’hommes aux joues avinées suit le râle de la colistière, sans s’étonner des commentaires fallacieux qui émanent de leur diatribe : « Six ans qu’elle dure la lenteur administrative des employés de mairie. Pourquoi ça changerait ce soir ? » Des rires gras rebondissent contre les murs lorsque des boutades analogues émergent des conversations.
Je me tiens contre un mur, l’attention fuyant vers mon téléphone, feignant d’assister ni d’entendre cette agitation douloureuse. Ce n’est pas tant à l’annonce des résultats que la soirée bascule, mais dans ces déplorables moments de foire. Je me sens démuni et impuissant face à l’adversité montante. Plusieurs jours me seront nécessaires pour comprendre ce qu’il s’est véritablement joué lors de cette soirée et pour admettre qu’en mon for intérieur, une crainte fourmille. La réalité continue de changer. Le camembert politique sent mauvais. Les relents de haine atténuent les plus profonds espoirs. La démocratie que je croyais naïvement inébranlable est chahutée. Demain, si elle tombe entre leurs mains, elle sera probablement écrabouillée.
L’opposition, comme nous tous dans la salle du conseil municipal, n’est pas dupe. Elle connait aussi les résultats car elle a assisté au dépouillement ainsi qu’à la lecture de nos mines défaites face à l’écart induit lors du comptage des voix. Dans la semaine, je lirai dans la presse que, au cours des campagnes et soirées électorales, plus de 120 incidents auraient fait l’objet d’une procédure judiciaire. Racisme systémique à Saint-Denis et ailleurs, embryon de pugilat à Issoudun, « appel au meurtre » à Creil : cette liste non exhaustive symptomatise la fièvre qui affaiblit notre logiciel démocratique. Les faits de violence, physiques comme morales, jugés à raison sans intégrité dans la vie politique, se muent en banalités presque distrayantes.
De surcroît, la récupération politico-médiatique, envieuse de retourner l’opinion, embrasse ces actes. Sur les plateaux télévisés, on déplore les luttes humanistes, faisant croire que les dogmes véhiculés par l’extrême droite n’affichent aucun caractère outrancier. À l’Assemblée, on observe une minute de silence pour un militant de la haine, cautionnant ainsi qu’il est normal d’écrire que « Moi je soutiens Adolf mais chacun son truc » ou « On ne veut pas vivre avec des Africains, qu’ils soient délinquants ou non ». Et, nous autres, petites gens, finissons par accepter l’inacceptable. La foule et ses critiques profuses qui geignent sans arrêt constituent un témoin de cette sordide situation. Elles sont représentatives du petit caillou logé au fond de la chaussure. Il gêne et on finit par s’en accoutumer. Néanmoins, il finira un jour ou l’autre par blesser.

Brèves de comptoir :
Alors, comme un élément du décor planté au milieu de cette houleuse soirée électorale, je prends peur. Je pense au calendrier politique qui s’apprête à rythmer l’année 2027. Je pense à ces idéologues qui s’appuient sur l’effroi des populations pour distiller sans vergogne des idées nauséabondes, dégueulasses. Je pense à cette violence bientôt endémique qui, un jour peut-être, les amènera à s’emparer du pouvoir par la force. Parce qu’on me la lisait voilà plusieurs jours, je pense aussi à cette lettre de retrait envoyée par Coluche à l’issue de sa campagne présidentielle. L’humoriste écrivait :
Des gens seront déçus. Je le suis aussi. Je suis déçu de mes droits [civiques].
« … »
J’espère qu’un jour la France aura un gouvernement qui s’occupe des Français plus que des intérêts de sa famille et de ses copains.
J’espère qu’un jour les jeunes pourront se promener dans les rues sans que la police ne les agresse.
J’espère qu’un jour les vieux auront une retraite décente et qu’ils pourront s’arrêter de travailler à un âge où l’on peut encore profiter de la vie.
J’espère qu’un jour les journalistes pourront exercer leur métier sans être obligés de cirer les pompes du pouvoir.
J’espère qu’on arrêtera les programmes militaire et atomique.
À mon tour, j’espère que nous oserons nous regarder en face, considérant nos qualités et nos défauts, nos forces et nos faiblesses, nos concordances et nos divergences, apprenant à nous aimer et, surtout, à nous tolérer. Qu’enfin la peur s’évanouisse comme les feuilles d’un vieux chêne à l’automne, mais sans qu’elle ne nourrisse un terreau gangrené par la haine.
À 20 heures, je ne pense plus, j’écoute. Jean-Michel Duclos s’avance devant la foule. Sa silhouette gracile parait plus fragile qu’à l’ordinaire. Son visage crispé perd en tonalité. Il est balayé d’un air gravement sérieux. Les résultats des élections municipales sont déclinés : Jeanette Boisseau revêt l’écharpe de maire à concurrence de 656 voix, soit 58,21% du scrutin ; Jean-Michel Duclos n’enregistre que 471 voix, soit 41,79% du scrutin ; les abstentionnaires représentent 601 voix, soit 34,11% des inscrits ; les nombres de bulletins blanc et nul s’élèvent respectivement à 15 et 19.


