À Stockholm, tous les détails comptent

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Stockholm, juillet 2022. Je viens de rentrer de quinze jours d’itinérance dans les incroyables contrées du nord suédois. Loin de tout, je suis l’homme qui ne comprend plus la civilisation. Lorsque je gagne la capitale du pays, j’adopte malgré moi un regard acerbe sur ce monde qui n’a rien réclamé.

Suite à de récents commentaires, je tiens à ajouter que cette tribune n’est pas une critique de la ville de Stockholm et des Suédois, plutôt d’un monde occidentalisé et asservis par un capitalisme effarouché.

Les photographies glissées dans ce billet ne correspondent pas à mes propos, mais proviennent toutes d’un précédent séjour en Suède, autour de l’archipel de Stockholm, au courant de l’été 2017. Toutes ont été capturées à l’argentique.

Retour à Stockholm

Je rentrais de quinze jours d’une éprouvante pérégrination en terres Sápmi. Un lieu sauvage qui empruntait une allure inanimée et des conditions inhospitalières. Des espaces frappés de virginité, où l’homo consommatus ne pouvait s’exalter. Des paysages sacrés d’une beauté singulière, rythmée par les mouvements d’une itinérance cadencée. Un havre de paix, témoin d’une fragile liberté, sans frontière ni limite, physique comme spirituelle. Durant ces deux semaines, je fus celui que je brûle de devenir. Je foulais un genre de paradis sur Terre que rien ni personne ne pouvait contraindre, où le marcheur, enfin, commençait à se transcender.

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Au terme de ces quinze jours, je repris trop dangereusement l’ennuyeuse route des mondes civilisés. Loin des bivouacs au cœur de tableaux pittoresques et colorés d’une chlorophylle remarquable, je remarquai que les exubérantes antennes réseaux remplaçaient les sapins dansant de la taïga, que les stuga peintes en rouge de Falun se substituaient aux immeubles de béton grisonnant, que les sinueux leden disparaissaient au bénéfice d’interminables langues de bitume, ou que les vattendrag finissait domptées, maîtrisées. À Stockholm, la vie sauvage n’était plus acceptée. L’esprit martelé par une nature boréale dont je venais de m’enivrer, j’allais malgré moi devenir un Indien dans la ville.

Stockholm ou ailleurs, un monde organisé

Sous un azur scintillant, mon train entra en gare de Stockholms centralstation. En compagnie d’un ami qui habitait Stockholm depuis deux années, nous partîmes à la conquête de la ville. J’avais la sinistre impression que tout se ressemblait. Jamais une cité ne m’avait paru aussi impersonnelle. Comme dans les allées du grand magasin suédois qui, à force d’uniformisation, équipe des foyers sans âme ni personnalité, flâner dans les quartiers de la ville rendait un sentiment torturé. L’ennui n’était pas un crime ici, il était une fatalité à laquelle on se heurtait volontiers.

Depuis Luleå, paisible ville côtière du Norrbotten, à soixante-trois degrés de latitude nord, j’avais décidé de sauter à bord du premier train pour gagner la capitale. Derrière les vitres du wagon, défilaient des villes par dizaines. Petites, grandes, moyennes. Dans mon carnet, j’esquissai le plan du réseau ferroviaire. Umeå. Örnsköldsvik. Sundsvall. Gävle. Uppsala. Stockholm. À l’image des espaces que j’abandonnais, les villes étaient grandes. Je m’amusais à décrire la toundra du nord suédois comme une jungle polaire. Je m’amusai désormais à qualifier les villes du pays de jungle urbaine.

En revanche, à la différence des régions sauvages, tout était droit, tout était organisé. Nulle place n’était donnée au hasard. Tout devait être tenu à la perfection. Dans un souci maniaque du détail, l’urbanisation semblait avoir été consciencieusement réfléchie. Pour aller vite et se plier, encore et toujours, au despotisme de la performance, l’Homme avait bâti selon ses idées, pragmatiques. Il devenait impossible pour la nature de s’exprimer. Les songes s’écrasaient au profit d’un contrôle oppressant. En conséquence, derrière les sourires des blonds aux yeux bleus qui attendaient sur les quais que notre train fuyait, la vie paraissait oppressée.

Vivre pour s’aliéner

Pour ne pas me rappeler cette nature qui me manquait, je lorgnai ces badauds qui, à l’expression livide du mort sorti de sa tombe, trottaient nonchalamment d’une échoppe à l’autre. De leurs pas lourds, ils ne m’inspiraient rien d’autre qu’une vie morose, sans péripétie. Leurs jours semblaient millimétrés. Ils étaient des robots exécutant un programme qu’ils s’étaient eux-mêmes inculqué. Toute la semaine, ils se tuaient à la tâche. Le week-end, ils venaient dilapider leur maigre pécule dans des produits divers et variés, sans franche utilité, dans le vain objectif d’assouvir une cupidité éphémère.

Ils s’épanouissaient en trompant leur réalité. Ils existaient à travers l’objet pour ne plus penser à leur vie médiocre, à leur boulot qu’ils n’avaient jamais apprécié, à leur femme qu’ils avaient trompée, à leurs gamins à qui ils n’avaient jamais dit « je t’aime », aux médicaments qu’ils ingurgitaient, à leur sexualité refoulée, à leur crainte non fondée de celui qui passait les frontières, à leurs investissements maladroits que leur banquier véreux leur avait conseillés, à leur anxiété grandissante face au climat condamné. Chercher le bonheur dans des dépenses futiles, tel était le leitmotiv instauré par nos belles sociétés, et appliqué à la lettre par ces êtres dénués d’un quelconque raisonnement, de la moindre possibilité de penser. Chaque nouvelle journée devenait un feu d’artifice qui terminait par les aveugler. Et ça leur plaisait.

Attendre l’extinction

Mon ami flânait dans un magasin, alors je patientai au coin d’un carrefour piéton. La température était douce, le soleil continuait de rouler. La rue était propre et animée. Ses murs reflétaient une pierre sombre, contrastée avec les magasins aux devantures colorées. Derrière les vitrines, la foule se chahutait dans un incessant ballet, chorégraphié avec harmonie. Les blonds aux yeux bleus étaient bien apprêtés. Ils portaient des sacs pleins d’emplettes, et arboraient des sourires naïfs et gracieux à la fois. Presque, nous nous serions crus dans une mauvaise publicité.

Je guettai un bambin, aux joues roses et grasses d’un cochon de lait. Sous son t-shirt d’une marque étendard de l’impérialisme américain, son ventre flasque aurait dû lui rappeler que la glace dégoulinante qu’il portait à sa bouche ne relevait pas de la meilleure idée.

Ce chérubin prêt à crever définissait une parfaite allégorie pour cette société malade qui, outre les kaléidoscopes exacerbant les urgences d’un monde en feu, ne se regardait plus. Malgré une obésité morbide qu’on aurait su cacher, il continuait de s’empiffrer. Peu importaient les regards indignés qui se posaient sur sa silhouette indélicate, il dévorait. Sans doute lui avait-on signalé les dangers d’un tel plaisir. Sûrement s’acharnait-il à apprécier ce plaisir éphémère, une notion présente dénuée d’avenir et de passé. Sans conscience aucune, il fonçait sur l’autoroute de l’excès. Demain serait un autre jour.

Ne plus se considérer

Nous pénétrâmes dans un immense bar. La pièce sombre dans laquelle nous nous installâmes dégageait une odeur rance, celle des effluves d’une cuisine protéinée. Notre table était luisante de verres de bière dégoulinants et mal épongés. Autour de nous, d’autres groupes étaient installés. On comptait des jeunes, des moins jeunes, des hommes, des femmes, des enfants. L’ambiance se voulait détendue et agréable. Dans un murmure diffus, chacun palabrait entre deux gorgées d’une boisson fraîche. 

La décoration du lieu, sans charme ni sens, devait rappeler le western américain. Certains murs étaient peints d’un rouge terne, d’autres étaient recouverts de planches de bois teintées d’un noir de jais. Sur l’un des murs, une affiche reprenait le portrait de Sitting Bull, ancien chef de tribu Sioux. Il était précisé qu’en cas de capture, dead or alive, un reward était offert. Triste clin d’œil aux populations Sámi qui, lors du siècle précédent, au-delà du cercle polaire, rencontraient l’oppression du curieux occidental.

Derrière le bar, une serveuse aux lèvres fuyantes et maltraitées par un usage de toxine botulique disproportionné servait nos bières sans même l’esquisse d’un sourire. Ses cheveux fins étaient tirés en arrière, et coulaient sur des épaules chétives. Alors qu’elle venait d’un pays où le soleil ne brillait que six mois dans l’année, son teint était extraordinairement hâlé. Elle rendait d’elle-même une image pourrie de superficialité, digne des plus mauvaises téléréalités. Parce qu’elle se tuait à répondre à des critères de beauté qu’une déferlante d’images numériques et modifiées lui avait imposé, elle était devenue la femme objet. Elle modifiait son allure au gré des modes qu’entretenaient ses réseaux sociaux préférés. Elle n’était que serveuse, mais se rêvait à bord d’un yacht, à voguer sur les eaux nacrées de la Méditerranée. Mais, avec son maigre salaire, jamais elle ne pourrait naviguer. Jamais elle ne serait cette princesse à la vie tant désirée. Alors, elle se contentait de rêver en se noyant dans le superflu d’une société qui, à petit feu, s’apprêtait à la réduire en cendre.

Dans cet établissement à l’ambiance terne, elle devenait l’attraction des hommes, la proie de chasseurs en mal de conquêtes et au tableau de chasse jamais rassasié. À l’autre bout du comptoir, l’un d’entre eux jetait des regards aguicheurs. Il inspectait la serveuse comme il faisait défiler les images numériques et modifiées que lui aussi consultait. Elle répondait à ses critères de beauté standardisés, sans originalité. Du statut de serveuse, elle passait à celui de marchandise. Sans en avoir connaissance, elle venait de se muer en un banal objet de consommation. Cyniquement, elle devenait un morceau de viande dans lequel il avait envie de croquer. L’homo consommatus avait besoin d’accumuler pour satisfaire son orgueil éreinté.

Tout est affaire de décor

Je balayai la salle d’un regard souple. Beaucoup des gens présents portaient des tenues appropriées à une sortie de samedi soir. Les chemises pétillaient d’un blanc immaculé et les robes brillaient de teintes chatoyantes. Les souliers étaient vernis et les ongles manucurés. Souvent, les vêtements étaient frappés de marques anglaises et américaines pour sûr, de marques suédoises peut-être. Aucun détail n’était abandonné au hasard. Chacun, suivant ses goûts, avait arrangé son accoutrement dans le dessein de devenir désirable. Comme si le charme d’une personne passait exclusivement au travers des étoffes qu’il portait. « Tout est affaire de décor », écrivait le poète Louis Aragon.

Journal de bord

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Je pensai au fétichisme des objets qu’explorait Marx. Il s’agissait d’un concept pointant la différence entre la valeur intrinsèque et la valeur faciale d’un objet. L’exemple le plus probant était celui de la monnaie. Grâce à la confiance conférée à un morceau de papier, dont la valeur intrinsèque ne dépasse guère un euro, sa valeur faciale pouvait atteindre pour les billets violets cinq cents euros.

Les billets étaient une chose, les chemises immaculées et les robes chatoyantes une autre. Je suggérai le prix de certaines de ces étoffes s’élever à trois, quatre, cinq fois, et plus encore peut-être, le prix de leurs coûts de fabrication. Je détaillai mes haillons : une marinière à manches longues, aux déchirures proliférantes ; un pantalon de randonnée trouée par le tabac brûlant de ma pipe ; des bottes de randonnées d’une marque allemande, qui avaient été mes fidèles compagnons pour les dernières semaines, et le seraient pour les mois à venir.

Quel était alors l’intérêt de se détacher de la valeur intrinsèque d’une étoffe si ce n’était de rendre à sa personnalité de l’artifice, de prétendre être ce que nous n’étions pas ? Je pensai aux idées de Henry David Thoreau qui préférait que l’humanité consacre son temps à s’instruire pour échanger, plutôt qu’à bâtir pour s’affirmer. Dans Walden ou la Vie dans les bois, publié en 1854, le philosophe expliquait que les riches colons américains perdaient une énergie considérable à la construction d’habitats présomptueux, dessinés pour répondre à des besoins qu’il jugeait futiles. À l’inverse, Thoreau précisait que le temps accordé par ces colons au respect de soi et de la nature était négligé. Ainsi, ils ne profitaient plus d’une vie simple et échappée d’un culte matériel. Pour le malheur des Hommes, cette philosophie devenait ainsi inconcevable.

Je suggérai que ces personnes aux belles étoffes pouvaient travailler moins et profiter plus. Qu’ils pouvaient se concentrer sur eux-mêmes pour découvrir qui ils étaient vraiment, sinon qui ils voulaient être. Qu’ils pouvaient éviter de vivre par le prisme d’une société qui supprime notre autonomie. Habiter des logements plus humains, ne pas changer de voiture tous les ans, ni de télévision, ni de machine à café. « Revenir à des pratiques plus simples nous permettrait d’améliorer nos conditions de vie », pensai-je alors. « Supprimer ces artifices permettrait de nous accepter dans nos vraies essences, et donc d’accomplir correctement nos existences ».

À Stockholm, demain serait un autre jour

La bière coulait à flots. Dehors, les lumières accrochées aux murs dansaient dans une voluptueuse ondulation. Les trottoirs étaient pourvus de corps saouls et d’esprits repus. Tous étaient venus s’achever dans le rituel du samedi soir. Demain, ils auraient une journée pour récupérer. Et lundi, ils reprendraient la route du travail, pour accumuler ce qu’il leur permettrait de manger, de dormir, et le week-end prochain, de dépenser avant d’aller mourir.

À notre tour, nous empruntions le chemin de la maison. Avachi dans le siège du pendeltåg, j’admettais que ce retour à la vie urbaine était rude. Effrayant même. Un monde organisé, vivre pour s’aliéner, attendre l’extinction de l’humanité, ne plus se considérer. J’étais pressé de rentrer pour aller me coucher. Comme le bambin qui dévorait sa glace, je suggérai que demain serait un autre jour. 

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