Errance à Freiburg im Brigsau

Soldes à Freiburg.

Pour fuir les festivités de la fin d’année, je saute à bord d’un train en direction de Freiburg im Brigsau en Allemagne. Le froid est prégnant, comme les paysages qui, baignés dans l’hiver, ressemblent à de jolis tableaux devant lesquels on voudrait s’asseoir pour écrire ou penser. 

📸Les photographies qui illustrent ce texte ont été capturées à Freiburg au moyen d’un Olympus OM-1n et de pellicules Rollei Retro 400S. 

Brèves de comptoir :

Dans le froid de Freiburg

Une vague de froid balaie le Vieux Continent. Dans les chaumières, les familles se réunissent pour célébrer la fin d’année. Des sapins attifés de boules et de guirlandes attendent patiemment l’arrivée d’un homme ventripotent. Je préfère le faste du voyage et saute dans un train pour tracer une longue diagonale en direction de l’est, vers une ville sise de l’autre côté du Rhin. Derrière la frontière, la machine à grande vitesse qui roule jusqu’à Freiburg égrène les gares allemandes. Sur leurs quais, je lorgne la signalétique teutonne que mon imaginaire classe avec les caractères épurés, ordonnés, presque sévères. L’empâtement est un luxe que ne permet pas le pragmatisme. Même lancé à plusieurs centaines de kilomètres par heure, la lisibilité de chaque panonceau doit rester parfaite. Elle ne peut guère se permettre de tromper. Deutsche Qualität. Alors, je ressens là l’immuable plaisir du voyage : celui de l’éternelle découverte de lettres qui, alignées comme des loups en marche, traduisent l’incertitude, l’intrigue et la renaissance d’une aventure nouvelle. Aussi simplement que cela puisse paraître, d’innocents panneaux suffisent parfois à l’émergence du dépaysement.

Je suis retourné dans l’une des villes qui peuplent mes souvenirs. La gare de Freiburg est glaciale. Ses rues sont noires. En visiteur aveuglé par la nuit, je me contente des lueurs qui pleurent le long des bâtiments choyés de pénombre. Le froid est entêtant, saisit le corps comme des milliers de piqûres pointeraient la peau. Les rues n’ont d’accueillant que les silhouettes gothiques qui gardent l’entrée de l’insondable Schwarzwald. Dans un parc qui ouvre la ville sur son ciel, les écorchés de notre monde luttent contre le froid. Ils sont les derniers vivants des rues aveugles et mutiques. Les volutes de leurs cigarettes se mélangent aux vapeurs de leur haleine. La musique crachée par leur enceinte rassure.

C’est un dimanche, passé vingt heures, un mois de décembre. Je viens de trouver refuge dans une modeste Gästehaus d’un quartier paisiblement résidentiel. Le bâtiment, qui abrite par ailleurs un restaurant afghan et une branche de l’institut Goethe, est un navire de zinc. Les longs couloirs qui parcourent sa cale sont percés de chambranles dont l’énumération semble ne jamais vouloir s’arrêter. Je trouve derrière la dernière porte du dernier étage une chambre aux murs immaculés. Le matelas moelleux est installé devant un vieil écran de télévision. De l’autre côté de la fenêtre, les lumières de la ville ressemblent à un ciel nimbé de comètes. 

Je ne connais pas toutes les Gästehaus de Freiburg, ni d’Allemagne, mais celle-ci dispose d’une cuisine commune. Des parents aux cernes creusés réchauffent les biberons de leurs bambins. D’autres relatent, plein d’entrain, leur récent séjour dans les manèges sensationnels d’Europa Park. Je plonge un bol de soupe dans le micro-ondes. Le goût est industriel, mais délivre une note réconfortante. Ces produits chimériques ont le don de réveiller les souvenirs de l’enfance, ceux de repas économiques et prompts, souvent agrémentés de croûtons trop gras et de gruyère insipide. 

Freiburg ne m’est donc point inconnue. J’arpentais ses rues lorsque je rentrais d’une itinérance en Schwarzwald voilà deux ans. Mais, les souvenirs, sans être entretenus, s’étiolent. Redécouvrir un lieu pour une énième fois s’apparente au dépoussiérage de vieux albums. Le plaisir d’épousseter les photographies sépia ravive des histoires que l’on croyait enfouies. 

Au petit matin, la ville rutile. L’azur jette une lumière blanche et illumine les venelles les plus tortueuses. Le panégyrique de l’office du tourisme clamant que Freiburg est la « ville la plus ensoleillée du pays » est avéré. Dans un froid aggripé à la terre, je fends la foule à la recherche d’un petit-déjeuner. Les rues de la vieille ville accueillent des vacanciers dont le regard curieux circule le long des maisons colorées. À la descente du tramway, on ajuste son foulard et son bonnet. À la sortie des magasins, on ferme son manteau et on enfile ses gants. Au pied des bâtisses traditionnelles, des Bächle serpentent entre les pavés. La construction de ces menus fossés urbains remonterait à la fondation de la ville, au siècle 12 de notre ère. Permettant jadis d’acheminer l’eau des sources intarissables de la très voisine Schwarzwald, ils sont aujourd’hui des curiosités asséchées. De petits esquifs occupent le lit et rappellent qu’avant de se muer en noyau touristique, le centre de Freiburg hébergeait ses habitants, ses familles et ses enfants qui se régalaient de patauger dans les Bächle

Plus loin, la banquette de velours d’une Bäckerei accueille mon oisiveté. Je commande un Nussschnecken, genre de pain brioché nappé de noisettes et de cannelle. Plus loin, je m’installe dans un Kaffee où de jeunes Allemands s’écharpent autour d’un choix cornélien : latte ou macchiato

Je ne cesse jamais de questionner le voyage et le rapport que j’entretiens à mes déplacements. Freiburg m’accueille pour trois crépuscules seulement. Or, trois crépuscules ne suffisent pas à consacrer le voyage qui peine à s’échapper du standard consumériste. La ville la plus ensoleillée d’outre-Rhin figurera au milieu de l’album poussiéreux que je citais plus haut. Sa cathédrale, ses rues, ses Bächle, ses commerces, ses Nussschnecken ou le sourire impersonnel de ses passants seront parents de ces objets que l’on jette aussitôt que nous les avons achetés. Leur présence bientôt nébuleuse dans notre boîte à souvenirs ne représentera finalement qu’une case cochée sur la longue liste des lieux à s’approprier. La magie, ainsi, s’évanouira dans les trémies de l’oubli. 

Le froid me guette comme un Ankou et sa faux. Je marche en quête de l’astre solaire qui, en pleine procession vers l’horizon, incline les ombres et souffle la glace. Au coin d’une avenue grouillante, un cossu bâtiment dérobe le café Atlantik. À l’intérieur, le silence est dantesque. Une vaste salle est entièrement vêtue de bois dont la peinture bistre s’écaille avec l’histoire de sa propre existence. Un bar aux dimensions communautaires accueille des habitués comme des passagers. Tous font râcler les tabourets et tendent le regard vers le barman qui s’agite dans l’ombre de ses innombrables bouteilles. Il se situe dans la trentaine et porte une chemise à carreaux ainsi qu’une casquette de camionneur. Dans sa poche arrière traîne un porte-monnaie aux soufflets dodus. « Cash only », précisera-t-il avec un accent prononcé lorsque je passerai à la caisse. 

Dans une salle mitoyenne, le plafond se charge de tabac froid et l’air d’une odeur âcre. Je suis assis sur les bancs élimés de cette salle enfumée, à bourrer délicatement ma pipe. Un groupe d’amis rit à gorge déployée. Dans un coin, un homme corpulent roule une cigarette. Son regard est vide, solitaire. Lorsque le barman lui demande ce qu’il désire, il répond sobrement qu’il se contentera d’un plat de « Pasta ». Derrière lui, le portrait d’un défunt habitué est suspendu aux boiseries. Des bougies électriques éclairent son visage strié par les rides et mangé par une barbe foisonnante. Il est l’ombre qui veille sur les clients de l’Atlantik. 

L’obscurité ambiante, péniblement éclairée par les grandes fenêtres à vitraux opaques, camoufle les ardeurs. Le café Atlantik est un bouillon de culture où s’échange l’effervescence d’un monde mobile. On lit des livres en sirotant une bière, on déblatère politique en fumant une roulée, on écoute un concert sous acides, on commande un Schnitzel en parcourant le journal. À Freiburg comme ailleurs, les cafés culturels détiennent un pouvoir de concentration débordant. On se rejoint pour un projet démocratique commun : faire de l’art une voix qui décrit les maux de la société. 

Dehors, une masse nuageuse s’est emparée de l’atmosphère. Je marche en direction de la Schwarzwald qui s’allonge comme un fantôme de verdure sur les contreforts de Freiburg. Les rameaux des arbres, feuillus comme épineux, luttent eux aussi contre le froid désormais polaire. Les branches, devenues pâles, cassent aussi aisément qu’une stalactite entre les mains d’un spéléologue intrépide. Mes pas traînent au milieu de la forêt. Ils flirtent avec une terre gelée sur les infinis layons du silence. Plus je gagne en altitude, plus les sylves avalent les bruissements de la ville, plus je me sens esseulé et loin des contraintes imposées par mes pairs. Les forêts et leur inaliénable passion pour la liberté. L’hiver y déploie sa magnificence, un ample manteau de cristal qui épouse chaque aspérité du relief. Pendant que le monde se claquemure, la nature exulte. Elle s’affranchit du rythme de nos existences pour retrouver son caractère trivial. Sa beauté est froide, brutale. 

Au crépuscule, la lumière s’estompe. Les dernières lueurs dansent comme les flammèches nées, jadis, de la main des allumeurs de réverbères. Enveloppé par le froid, je fends les chemins avec l’allure d’une bête apeurée, craignant pour une hypothétique hypothermie. Le corps transi, j’oublie toute forme de velléité. La beauté hivernale voudrait accrocher mon admiration aux arches blanches de son refuge, mais les températures négatives me ploient sous le poids d’une terrible réalité. Le combat est vain. La prononciation de l’hiver ne s’exprime pas sans l’association de ses dangers. De l’orée de la forêt, je plonge derechef dans le cœur battant de Freiburg. 

Plat de Schnitzel à Freiburg.
Plat de Schnitzel à Freiburg.
L’expérience du souvenir

Je ne parviens guère à définir avec exactitude l’art culinaire allemand. Je nomme volontiers les Schnitzel, les Spätzle, les Wurst, les Kartoffelsalat ou encore les Bretzel parce qu’ils sont les seuls mets d’une liste non exhaustive que je ne maîtrise point. L’identité, très certainement, n’est acquise à personne. Elle est un concept mouvant qui se transforme avec l’histoire, qui s’écrit au gré des cultures qui composent un territoire. S’il convient de définir une région au moyen des siècles qu’elle a traversés, il est extrêmement important de considérer l’instant présent, peuplé d’habitants aux us et coutumes variés et différents. 

Ce soir, je quitte brièvement la chambre de ma Gästehaus pour quérir un döner kebab. Le plat d’origine turque aurait largement conquis le cœur des Allemands. Derrière de nombreuses vitrines, la viande en broche danse devant d’intarissables brasiers. Selon National Geographic, l’Allemagne comptabiliserait 40 000 restaurants kebabs – contre 14 000 en France. Ce soir, il me suffira d’en découvrir un seul pour ouvrir les portes d’un nouveau voyage. Le sandwich à la viande grillée, que d’irréductibles viandards, auxquels je me rattache, s’accordent à définir comme délicieux, fait la promesse d’une expérience impossible à rater. Proust avait sa madeleine ; les types de mon acabit disposent des kebabs, de leurs restaurants à l’allure insalubre accompagnés de leurs réconfortantes préparations à cinq euros pièce qui, très rarement, déçoivent. 

Au-delà de la saveur du sandwich, je me souviens de cette saveur douce et exquise de l’adolescence. Le lycée fut une période émancipatrice durant laquelle je fuis ma campagne pour la ville. L’argent de poche versé hebdomadairement était sporadiquement dépensé dans ces lieux que l’inconscient de nos jeunes esprits jugeait libres. Les kebabs n’entretenaient ni l’autorité parentale ni l’encadrement scolaire. Entre copains, nous usions d’un territoire prédisposé à nous encanailler. Le temps d’un déjeuner, les murs luisant de gras de nos établissements préférés abritaient les plus belles tavernes du centre-ville. Plus que pour dévorer un sandwich, nous nous installions autour d’une table pour entreprendre le long chantier de construction de notre identité. Nous bavardions de ce que nous étions et de ce que nous voulions. Nous évoquions les cours et les filles. Nous réveillions les souvenirs de récentes soirées. Certains commentaient les résultats du football, d’autres s’aventuraient sur le champ houleux de la politique. Il y avait des rires et des pleurs, des hurlements et des silences, de la joie et de la tristesse. Nous nous écoutions d’une oreille attentive. Dans le cas contraire, nous avions les yeux rivés sur les écrans de télévision qui diffusaient des clips musicaux. Ce temps, dorénavant périmé, comptait plus que tout. Il était la bulle qui nous protégeait des saillies dangereuses de l’extérieur. Il permettait de longs échanges desquels ne nous incombait aucune responsabilité. Ici, tout était agréable, nous étions invincibles. Dévorer un döner ne constitue pas un corollaire exclusif du séjour outre-Rhin. Il opère un voyage temporel auprès des souvenirs que je chéris précieusement. 

Après avoir traversé une nuit constellée des lumières jaunes des lampadaires, je pénètre dans un établissement qui ressemble à des milliers d’autres : une devanture décorée de panneaux à LED, un long comptoir derrière lequel se tient un cuisinier, un large menu détaillant l’ensemble des sandwichs, un frigidaire rempli de sodas ainsi que des tables à la surface luisante installées au milieu d’un ballet de chaises au simili-cuir usées par le temps. Le cuisinier et moi-même ne partageons point la même langue. Un jeu de main suffit à pointer du doigt la viande qui tournoie contre la braise, le pain préparé maison qui dort sur un plan en imitation marbre et un saladier qui déborde de jalapeños.

L’iconique sandwich salade tomate oignon, spécialement agrémenté de jalapeños, se précipite dans l’œsophage comme un torrent galope à flanc de montagne. Ses saveurs saturées de gras réveillent le ventre affamé qui se tient sagement au fond de mes entrailles. Nulle stupeur face à la grâce débordante de ce casse-croûte bigarré : la viande roussie par la braise mélangée à une salade de condiments et à une sauce au patronyme toujours plus exotique régale à toute heure de la journée. La vue de cette créature bavante et saucissonnée dans son morceau de papier journal développe des capacités salivaires extraordinaires. Le contact des doigts sur le pain croustillant, l’affleurement des lèvres sur la texture suintante, l’explosion calorique qui nappe le palais, la déliquescence de la viande abrutie par la pression de la mâchoire, le son frais et léger de la salade et des oignons, l’onctuosité de la sauce qui coule comme un miel tiède. 

Mon estomac est repu, prêt à exploser. Je me rince les lèvres en agitant le bout de ma langue sur ces dernières. Dehors, le froid a étonnamment perdu en agressivité. Grâce au ventre plein, je suppose. Je retourne, rêveur, vers le matelas douillet qui m’attend pour la nuit. 

Pharmacie à Freiburg.
Pharmacie de Freiburg.
Centre de documentation sur le socialisme national de Freiburg

Sur ma table de chevet repose un ouvrage de Philippe Claudel : Le Rapport de Brodeck. Brodeck est un homme qui vit dans un pays fictif que la lecture nous amène à situer dans une région montagneuse située entre la France et l’Allemagne. En seule personne lettrée de son petit village, on lui réclame la rédaction d’un rapport qui doit relater une épouvantable scène de crime. Brodeck accepte, mais ne se cantonne pas à la mission qu’il a été ordonné de mener. Il prend sa plume pour expliquer l’horreur humaine échouée au creux de son oreille, à la surface de son iris. 

Ce matin, je quitte la Gästehaus en direction du Dokumentationszentrum Nationalsozialismus. La municipalité de Freiburg a mis à disposition de ses habitants et de ses visiteurs un immense travail d’archive qui plonge dans les prolégomènes du nazisme. 

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’Allemagne défaite essuie une série d’humiliations liées au contrôle abusif de ses politiques. Dix années plus tard, le krach boursier de 1929 provoque une crise économique, un chômage de masse ainsi qu’une paupérisation sans précédent. Des pans entiers de la population, que Joseph Kessel décrit dans une série d’articles de presse parus en 1932 comme « tous les demi-soldes, tous les éléments troubles, fervents de violences et de coups, les déçus, les aigris, les désespérés de toutes les classes, mais surtout des classes moyennes, et même les ouvriers chômeurs », sont à bout de souffle. Les Allemands, perclus par l’incertitude, finissent par s’unir derrière une figure qui leur promet une nouvelle forme de gloire. En 1933, une marée brune gagne les urnes. Un tiers de la population d’alors soutient le NSDAP. La suite de l’histoire est connue de tous. 

Fatiguée par sa propre condition, sans espoir aucun, la raison finit par changer de camp et la population ne se surprend plus de la radicalité ou de l’ignominie de ses choix. Au moyen d’une restriction des droits fondamentaux qui incluent les droits de grève, l’entrave à la liberté de la presse, une concentration des pouvoirs ou encore la dissolution des associations n’adhérant pas à l’idéologie nazie – liste non exhaustive –, un pays s’est renfermé sur lui-même pour devenir le monstre qui hante les souvenirs des derniers survivants de son régime. 

À la lecture de l’œuvre de Claudel, je comprends que Brodeck sort de l’imaginaire de son auteur pour dénoncer les funestes conséquences de la xénophobie. La peur de l’étranger, qui se traduit trop aisément en haine, fut l’une des armes dévastatrices employées par les nazis. Les situations désespérées s’y rattachent et facilitent la naissance de boucs émissaires. La stigmatisation d’une population que l’on connaît peu ou guère donne de la contenance à ses propres craintes. Se réunir derrière une idéologie qui vante les mérites d’une race victorieuse, soudée et unique séduit. 

À la sortie du musée, je suis bouleversé. Mon cœur balance entre la tristesse et l’angoisse. Je comprenais lors d’un récent voyage au Royaume-Uni que l’histoire fait l’objet d’un éternel recommencement. En 1933, seul un tiers de la population a accordé sa confiance à un parti d’extrême droite. Lors du résultat du second tour de nos dernières élections législatives, le Rassemblement national – dont les fondateurs adhéraient à l’idéologie nazie – enregistrait 32 % des voix. Je ne veux pas croire que la France puisse se porter aussi mal que l’Allemagne des années 1930. La dernière crise économique de 2008 n’a pas provoqué les mêmes secousses que le jeudi noir de 1929. Toutefois, des données analogues surgissent. Les médias se concentrent entre les mains de quelques personnes pénétrées d’un dogme dangereusement conservateur. Des subventions allouées à des associations œuvrant pour le rayonnement culturel ou le soutien aux populations précaires sont supprimées. Malgré les rappels à l’ordre de l’ONU, les abus et violences policières se poursuivent, notamment à l’égard des militants qui réclament davantage de justice sur les plans économiques, écologiques et sociaux. Des populations, parce qu’elles ne sont pas nées en France, parce qu’elles ne sont pas d’origine caucasienne, parce que leur religion n’est pas chrétienne, continuent d’être dangereusement pointées du doigt et d’être encore victimes d’inacceptables violences. 

Rue de Freiburg.
Rue de Freiburg.

Voyage, voyage :

La dernière danse

Dans le profond décor chargé des arbres nus de la Schwarzwald, le blanc continue de napper le paysage. En ville, le soleil laboure la Münsterplatz au milieu de laquelle s’érige la majestueuse cathédrale de Freiburg. Contre les flancs du titanesque édifice de pierres mauves, des étals présentent une kyrielle de légumes de saison. Des stands voisins laissent échapper de larges nuages de vapeur. Les cuisines ambulantes reçoivent des Wurst qui frétillent au contact des grilles chauffées à plusieurs centaines de degrés. Je file la queue qui se rétrécit rapidement. Des oignons confits tapissent le fond d’un pain presque brioché dans lequel est glissée la pièce de charcuterie. Un distributeur de sauces ketchup, mayonnaise ou curry subit les coups de poing affamés des clients empressés d’avaler leur commande. Par conformisme, je commande la même Wurst que mon voisin, que j’agrémente d’une sauce curry. Et, s’ensuit la dernière promenade dans les rues de Freiburg. 

Les errances entre les organes qui constituent le corps des villes se mélangent de manière incompressible au temps. Malgré l’hiver piquant, le froid ne me ralentit guère, moins encore le blanc qui semble accroché aux toits depuis le début du monde. L’après-midi me transporte vers un cossu quartier où les maisons, solides comme des rocs effrontés, sont segmentées en appartements. Sur les sonnettes qui jouxtent les portes d’entrée, les noms se superposent. Trois ici, sept là-bas. Les immeubles offrent au quartier un élan de conservatisme, caractérisé par une apparence bourgeoise et une architecture austèrement germanique, mais parviennent à s’adapter aux besoins démographiques croissants. Loin de moi les quartiers modernes et leurs insolents blocs de verre et de béton aux traits uniformément parallèles. Les façades que j’abandonne sur mon chemin misent sur la finesse du détail, évaluée par la profondeur des portes quasiment cochères, les fenêtres à croisée ou encore la peinture sciemment choisie pour habiller la demeure. Derrière les vitres pourtant, les logements ne montrent guère de revêtement extraordinaire. Des bibliothèques accueillent des ouvrages en tous genres et des murs sont couverts de tableaux ou d’affiches. Des luminaires à suspension pendent dans les salons comme l’ouvrage irrésolu de la maison. Parfois, une petite croix ou une statue de la Vierge indique le degré de ferveur des habitants. 

Je trouve refuge au cœur d’une échoppe fort vivante. Dans une vieille maison de caractère, un comptoir occupe un ancien salon. Je guette derrière sa vitrine les cheesecakes et les gâteaux au citron. Les clients installés autour de longues tablées de bois massif se réchauffent dans les vapeurs exquises de leurs boissons chaudes. Mon curieux appétit se régale des préparations pâtissières valorisées derrière la vitrine tandis que mon esprit s’échappe dans le loisir séculaire de la carte postale. 

Bientôt, je retrouverai la route de la maison. Mais, avant celle-ci, je retrouverai la route de la Gästehaus sur laquelle j’espère trouver des petites boîtes jaunes. Les enveloppes postées seront alors témoins de mon séjour dans cette ville d’outre-Rhin, survivantes des frasques manuscrites qui ont gravé quelque part dans mon carnet le souvenir d’une capsule éphémère mais adorée. 

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