Mairie de la ville de Tours

Sur les bancs de Tours, la vie est un monstre

Temps de lecture : 6 minutes

Nous sommes le 10 octobre 2022. Je suis installé sur un banc de la ville de Tours. Mon carnet à la main, je guette le monde qui m’entoure. J’en dresse un portrait édulcoré de mes pensées du moment. Est-ce qu’il plaira, je n’en sais rien. Seulement, il est là. Les photographies que je joins à ce billet sont toutes tirées de mes pellicules et illustrent la ville de Tours.

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Il ne m’est pas si étrange de rentrer à Tours. J’y ai grandi, et y habite désormais. Je la connais et elle aussi. Cette ville, je l’apprécie dans tous ses états, dans tous ses émois. Elle est la conjugaison d’une beauté ligérienne mêlée à un art de vivre endémique. Explorer les ruelles tortueuses de ses souvenirs gallo-romains autour de la rue Colbert, de ses souvenirs moyenâgeux aux abords de la place Plumereau, revient sans cesse à découvrir une terre nouvelle.

Tours, la magnifique

Le tuffeau nuancé par sa couleur solaire affleure dans une architecture noble et sans faille. Les maisons à pans de bois semblent invincibles et immortelles, malgré les feux qui à plusieurs reprises dévastaient le cœur de la cité. Lors des crépuscules d’automne, à l’heure des étés indiens, je me surprends encore du romantisme de l’azur devenu fauve. Il recouvre comme un drap de soie les flèches de la ville, noyées à une altitude que l’Homme des pays plats ne pourrait imaginer. Les pierres détaillées de la cathédrale Saint-Gatien resplendissent. Le dôme émeraude de la basilique Saint-Martin rougit.

Sous les quinze arches du pont Wilson, une Loire tour à tour apathique et houleuse coule entre les longues grèves de sable et les farouches varennes. Certains marcheurs s’arrêtent à l’observation des sternes, des hérons et des cormorans. D’autres, curieux aventuriers, poursuivent vers les îles plus isolées, où la végétation inculte et ensablée dérobe un monde tout à fait secret.

Dans les parcs de Tours que je chéris, aux Prébendes et aux Beaux-Arts, je me réjouis des bosquets et bouquets qui mouchettent la terre dans une danse au mouvement souple et coloré. Aux Prébandes, je m’arrête au pied des Séquoias géants. Ce sont les gratte-ciel de la cité et les protecteurs d’une nature éprise de liberté. Leurs carrures herculéennes leur confèrent une grâce inégalée. Ils sont divins. Ces géants de verdure n’inspirent ni plus ni moins qu’un paisible sentiment de sagesse et de sérénité. Aux Beaux-Art, je tournoie comme un automate autour du cèdre du Liban. Comme une toile d’araignée malade, ses branches bataillent dans une harmonie déstructurée. De son œil avili, l’immense créature grise que l’on appelle Fritz me reluque. Qu’importe, j’admire, je flâne, je profite d’instants oisifs que personne n’oserait me voler.

En revanche, la cité m’effraie – pas celle de Tours forcément. Je suis comme un Indien dans la ville. Après trois semaines de débandade dans la moitié sud et sauvage du pays, je peine à me retrouver dans cette ahurissante cacophonie. Le long du mail, cette promenade qui perce les grands boulevards fleuris de platanes, les véhicules hurlent à l’agonie. Bus, camions et voitures se chevauchent dans un tumulte exacerbé. Le monde se presse de gagner une place de stationnement pour passer l’essentiel de sa journée entre quatre murs climatisés. De mon banc, une pipe fumante à la main, j’observe ce remue-ménage.

Je vieillis et je m’interroge plus hardiment à l’égard de mon rôle dans cette société. Dans l’après-midi, je lisais une citation de Georges Orwell : « Quand on me présente quelque chose comme un progrès, je me demande avant tout s’il nous rend plus humain ». La ville est synonyme de progrès : au cours de la révolution industrielle, elle a été l’outil d’un monde rural en exil, fourvoyé au moyen d’une émancipation ouvrière. La ville promettait le plein-emploi, des salaires plus élevés, un accès à l’éducation et aux soins plus aisés.

Au cours de la révolution industrielle, le monde s’est mué. Les entreprises se sont libéralisées et les banques se sont libérées. En ville, le besoin exponentiel de main-d’œuvre a chamboulé la démographie. Plus tard, le niveau de vie s’est considérablement élevé. Les foyers se sont équipés. Couplée aux événements tout juste cités, la production de masse propulsée par l’iconique Fort T nous a permis de conserver nos aliments au frais, de laver notre linge de façon automatisée, de réchauffer nos plats au moyen d’ondes, d’accéder à l’information à un rythme démesuré. Encore aujourd’hui, les publicités nous vendent, au moyen d’une myriade de produits et services, une vie destinée à la fatalité du progrès. Les infatigables constructeurs automobiles nous font croire que nous « allons adorer la vie en électrique » ; les grandes surfaces à l’incommensurable nombre de référence nous explique que « le goût du frais, ça se défend tous les jours » ; les malicieux assureurs estiment qu’ils permettent « 240 € d’économie pour votre pouvoir d’achat » ; mais le comble, c’est qu’un temps je pensais dur comme fer que « la marmotte, elle met le chocolat dans le papier d’alu ». C’est une liste non exhaustive, soi-disant vertueuse, à l’unique dessein d’améliorer ce que nous sommes. Je me demande surtout si ce système – dans lequel nous ne représentons qu’un paramètre ordinaire croulé sous le poids de tant d’autres – « nous rend plus humain ». Je ne sais pas. Je ne sais plus.

Je lorgne mes semaines passées, celles à crapahuter sur les montagnes escarpées qui ceinturent Ax-Les-Thermes, dans les Pyrénées Ariégeoises. La vie était simple, sans fioriture ni futilité. Aucune agression auditive, ni visuelle. Manger, boire et dormir : ils étaient devenus les trois verbes qui composaient une musique entraînante, celle d’une vie sans encombre, à l’image des vers de la balade de Jean Ferrat qui récitait que « la montagne est belle ». En fait, je cherche une place dans ce monde qui bascule à mille à l’heure, où l’accumulation nous aliène comme des bêtes égarées. Le bonheur devient subjectif et s’aligne avec l’enfilade de zéros qu’affiche un compte bancaire. Je gagne donc je suis. Je ne pense pas que cet adage soit une solution. Pour bien des équations à résoudre, ne devrions-nous pas radicalement changer notre philosophie ?

Pour tenter d’y répondre, je me pose parfois en critique du travail. Ce terme dont certains clament que son étymologie proviendrait du bas latin tripalium – qui était le nom d’un instrument de torture –, est abordé dans un billet rédigé par Michel Forestier :

« Le travail est la manière propre dont s’organise notre espèce, dans la nature, pour y survivre, vivre et bien vivre. Il n’est donc pas un problème en soi, mais une solution. Ce qui est un problème, c’est la manière dont il est concrètement conçu, par qui et à quelle fin. Même aujourd’hui, où le travail semble avoir si mauvaise réputation, chacun sait que tout le monde n’est pas égal face à lui. Certains s’y épanouissent pendant que d’autres, plus nombreux, le subissent, voire s’y éteignent. Le problème, ce n’est donc pas le travail en soi qui n’existe pas, ce sont les conditions dans lesquelles chacun d’entre nous est amené à exercer le sien. C’est cela qu’il faudrait changer. C’est évidemment possible puisque, si le travail est un attribut de notre espèce, il est de la responsabilité de chaque société humaine de le concevoir, comme elle le peut et le veut. Sa réalité, individuelle et collective, est une construction sociale, et peut donc faire l’objet d’une profonde rénovation, voire d’une autre construction ».

La richesse que devrait apporter un travail ne devrait finalement pas être une richesse économique, mais plutôt une richesse morale ou intellectuelle. Ainsi, l’humain devrait à nouveau replacer l’humain au cœur des échanges et de son processus d’apprentissage. En aucun cas, le travail n’enlève à l’humain ses caractéristiques d’être pensant, doté de sentiments. Seulement, il n’est pas une machine et doit stopper, sinon ralentir, le culte qu’il a voué au « cercle vertueux » du progrès. Toujours plus vite ou sans cesse plus loin sont des objectifs qui omettent sa place.

Depuis plusieurs siècles, le monde est entré dans la dangereuse compétition qui se joue en solitaire : l’individualisme prime au détriment du collectif. On ne regarde plus son voisin puisqu’on l’appelle un concurrent. On préfère le laisser crever plutôt que de se pencher et de lui tendre la main. Se tuer à la tâche devient une norme acceptable. La société occidentale se gangrène d’une tristesse sans commune mesure. On pleure le passé, jurant avec mélancolie que c’était mieux avant. On se goinfre du présent, sans se préoccuper de ce que l’on abandonnera à nos générations futures.

J’aime toujours ma ville. Tours restera toujours Tours. Mais je me demande si elle n’est pas devenue l’allégorie, comme toutes les autres, de ce monstre que je viens de dépeindre. Finalement, je commence à devenir sensible aux ermites qui fuient vers des contrées désolées. Leurs quêtes se figurent sans aucun doute au travers d’une vie simple, à la beauté légère et singulière. Ils ne vont pas plus vite, ni plus loin. Ils ne se tuent pas à la tâche. Le plus simplement du monde, ils respirent.

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