La promesse de jours meilleurs

Ici, il n’est pas forcément question de réalité. Cette nouvelle raconte l’histoire presque réelle d’un cycliste qui assiste malgré lui à sa proche exécution. La narration puise sa quintessence dans ce que je maîtrise maladroitement : mes craintes et mes angoisses. Et, parmi elles, l’arrivée très récente d’un outil jugé comme révolutionnaire que le commun des mortels appelle Intelligence Artificielle. 

La peinture employée en tête d’article est À la porte de l’éternité (At Eternity’s Gate), réalisée en 1890 par Vincent Van Gogh. Reproduction sous licence Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International.

Nantes, égarée au milieu d’un mois de décembre, vibrait comme toutes les autres métropoles à cette période. La grisaille pénétrait les corps. Les rues étaient grelottantes. Les regards des passants cherchaient désespérément le prochain printemps et ses couleurs nimbées de myosotis, de pensées ou de jacynthes. Sur l’asphalte humide des grandes avenues, les voitures circulaient à vive allure, leurs conducteurs pressés de retrouver le feu luisant au creux de leur cheminée. 

Lui, à cheval sur son vélo, progressait entre les gouttes. Il venait de quitter la gare pour suivre la piste cyclable qui contournait le cœur de la ville. Le long du quai de la Fosse, l’ancienne gloire des armateurs se confondait sur la face de bâtiments gris de pluie. La Loire ne leur souriait pas. Le teint limoneux de sa surface reflétait la houle maussade des marées venues de Saint-Nazaire. Accroché fermement à son guidon, son attention ne quittait pas le goudron. Il tenait le regard au sol pour ne pas sentir le ciel lui dégouliner sur le visage. Sous ses pneus lisses, les bandes blanches défilaient dans la plus grande indifférence. 

La sensation de fraîcheur qui grignotait son humeur n’était certainement pas la plus agréable. Elle lui rappelait sa condition précaire. Par le passé, il avait sciemment choisi les sentes douces de la sobriété. Une vie émancipée du fléau consumériste qui gangrène même les plus sages. Il s’était détaché du matériel qui encombrait sa vie, vendant entre autres sa voiture qui butinait abondamment son portefeuille ; autrement écrit, qui avait entamé une indécrottable relation d’asservissement au travail, tellement l’entretien de sa vieille carcasse de ferraille requérait d’argent. L’assurance, le contrôle technique, les pannes bénignes, l’essence. Récemment, il avait même lu dans les colonnes de la presse que les automobilistes devaient dorénavant régler des vignettes pour circuler en ville. 

Auprès d’une agence spécialisée dans le négoce de véhicules d’occasion, il avait empoché 500 euros pour la vente d’un modèle Clio 2. La vendeuse, une femme courte au ton mielleux, lui avait indiqué que sa Renault finirait sans doute par arpenter les rues de Dakar ou de Bamako. « Là-bas, les garagistes entretiennent une intelligence mécanique fantastique. Les voitures survivent au-delà du million de kilomètres », s’exclama la jeune femme avec le même timbre enjoué qu’un prédicateur donnant lecture des Évangiles. 

Au prix d’une somme qui couvrait à peine son loyer de l’époque, il avait irrévocablement abjuré le confort de l’habitacle pour la raideur de la selle. Deux roues contre quatre. Sa santé l’avait allègrement remercié. Son moral, sous l’ardeur des mois poisseux des hivers du Grand Ouest, un peu moins. 

Ce matin, il s’était rendu à Nantes pour assister à un conseil d’administration. L’histoire démarra voilà plusieurs mois, alors qu’il flirtait avec le Web dans le dessein de chiner un emploi peu contraignant et aux horaires aménageables. Une centrale aux annonces merveilleuses commanditait des missions, pourvu que les candidats fussent curieux, captivantes. Il s’agissait de traiter avec de grands groupes français désireux de sous-traiter les tâches des secrétaires de leurs conseils d’administration, de leurs CSE, ou de leurs autres instances du genre. La description des missions était concise : s’apparenter au mobilier des salles de réunion, écouter les représentants des directions délibérer avec les instances de personnel et traduire sans nuance les propos de chacun. Les annonces invitaient à employer un magnétophone pour enregistrer les échanges et retranscrire, plus scrupuleusement que les notes grattées à la volée, les sujets abordés. Une aubaine puisque, bien qu’il aimait plonger sa plume dans l’océan blanc de ses carnets, il ne disposait en aucun cas des compétences d’un dactylo. La rémunération tombait à l’issue de chaque mission et son montant dépendait du format de retranscription. Les comptes rendus verbatim, qui nécessitaient un long moment de production, permettaient d’encaisser des chèques plus volumineux que les comptes rendus synthétiques au contenu naturellement plus sommaire. Nonobstant, le montant final qui venait gonfler le compte bancaire n’était qu’une chimère. Rapportée à l’heure, chacune des rémunérations dépassait rarement les 20 euros. Une somme suffisante pour régler son Urssaf, se payer un café, un sandwich, fumer une pipe et prendre le train pour voyager jusqu’au bout de ses rêves. 

La préfecture de la Loire-Atlantique était un cœur bouillonnant. Les sièges régionaux d’entreprises multinationales étaient légion. Avant cette journée, il avait rédigé des comptes rendus pour des sociétés éclectiques, dont les responsabilités couraient de la production d’électricité aux services financiers en passant par le soin porté aux aînés. Aujourd’hui, il avait été mandaté pour se rendre dans l’une des nombreuses branches de la pieuvre du système social français. La fiche de mission et l’ordre du jour de la réunion vomissaient d’acronymes incompréhensibles pour le prosélyte qu’il était. L’administration parlait avec des hiéroglyphes qui entretenaient une part inextricable de mystère. Kafka, déjà à son époque, s’en était volontiers nourri. 

Les cloches de la ville n’avaient pas encore sonné douze coups alors qu’il pédalait dans la fausse montée du boulevard Pasteur. Le chapelet d’érables qui peuplait les trottoirs était entièrement déshabillé. Le ciel abondait de postillons désagréables. Sur sa gauche, une lumière éclairait l’intérieur d’un rade. La devanture était ornée de promesses alléchantes dans lesquelles aimaient se jeter les petites gens qui ne se sentent plus assez bien chez eux. Au milieu du brouhaha des villes ou du silence des campagnes, les zincs constituaient les derniers refuges pour ces personnes noyées dans la masse. L’intérieur n’était pas un simple espace de vente où se procurer un demi de bière, du tabac ou des jeux à gratter. Les patrons et les patronnes, ainsi que leurs salariés, existaient au-delà de leur casquette de commerçant. L’oreille tendue, ils remplaçaient les curés qui naguère épongeaient les misères anonymes, les tristesses incompressibles, les désespoirs irrévocables. Le bar figurait encore le dernier cordon, une espèce de lien social voué à sauvegarder l’espoir des plus démunis. 

Des murmures chaleureux émanaient de l’autre côté de la porte vitrée en partie embuée. Il pénétra dans le café à grands coups de « Bonjour ! », puis s’installa sur une petite table ronde et commanda un allongé. Une télévision muette diffusait une chaine d’informations en continu. Des enceintes fixées dans les coins acoustiquement stratégiques du troquet jouaient des musiques piochées dans les années oscillant de 1970 à 1990. La patronne, seule présence féminine dans ce lieu aux relents masculins, était une femme élégante. Elle portait un carré blond et des lunettes à grands verres ronds. Sa tenue cintrée ressemblait aux tenues qui traînaient sur le parvis ensoleillé des églises à la sortie des messes dominicales. Elle lui servit son café, accompagné d’un sourire endémique des commerçants de quartier qui n’affiche aucune autre laconique définition que « Bienvenue chez nous ». 

Deux heures le séparaient encore de sa mission. Il ouvrit son ordinateur pour consulter l’ordre du jour de la réunion qui venait de lui être colporté par voie électronique. À côté de lui, deux hommes tenaient un conciliabule dans une langue chantante, aux consonances arabes. L’ordre du jour indiquait douze points. Il reconnut promptement les classiques : l’approbation du dernier procès-verbal, les informations générales émanant de la direction ou les questions diverses. D’autres relevaient d’une terminologie plus technique, propre à l’organisation. Au milieu d’entre elles, une question souleva son attention. Elle captait autant qu’une tâche de vin sur une nappe immaculée. « Ils vont oser », grommela-t-il. Les deux hommes assis à la table voisine essuyèrent un regard curieux, sans pour autant cesser la conversation. 

Les enceintes jouaient maintenant du Claude François. L’icône musicale des 30 Glorieuses, dont la coupe de cheveux ressemblait vaguement à la patronne du café, chantait qu’il ne savait plus comment faire lorsqu’il entendait ces musiques nouvelles qui résonnaient comme des bruits de combat. Le chanteur faisait allusion à un amour perdu ; lui au progrès qui arrivait dans sa vie avec la force d’un bulldozer. Le point numéro 9 de l’ordre du jour ne pouvait prétendre à une rédaction plus intelligible : « Autorisation du CSE pour l’utilisation de l’intelligence artificielle pour la rédaction des comptes rendus et des procès-verbaux ». 

Il héla la patronne pour commander un deuxième café, qu’il hésita d’ailleurs à changer pour un whisky. Deux heures ne le séparaient désormais plus de sa mission, mais de l’obsolescence programmée de son travail. L’énergie qu’il employait à écouter les assemblées tantôt douces et démocratiques, tantôt véhémentes et belliqueuses, perdait son intérêt. Sans connaître le sort qui lui serait réservé dans deux heures, il savait pertinemment que les membres de la commission voteraient favorablement pour l’utilisation d’une telle technologie. Depuis l’explosion de l’IA générative, le grand public avait été conquis. Une poignée de clics suffisait à rédiger des textes entiers, à composer des musiques ou à transformer des photographies en œuvres usurpant délibérément inspirées le travail des studios Ghibli. Les utilisateurs envoyaient frénétiquement leurs prompts comme les familles jouaient à « jour, nuit » lors de l’installation de l’électricité dans les foyers. À l’ère du divertissement, même les plus fervents défenseurs de l’humanité s’étaient prêtés à l’exercice, justifiant qu’il était nécessaire de vivre avec et non contre son époque. Derrière ces productions dépourvues d’émotions se dérobait une problématique insondable : la lente agonie de tout un pan de la société. Il se souvint de l’un des premiers paragraphes d’un texte qu’il avait lu plus tôt dans la semaine, signé par des membres du réseau Terra-Hn

Le capitalisme numérique, fondé sur diverses techniques d’IA (symboliques, connexionnistes…) depuis longtemps, fragilise la démocratie, lamine la vie privée, alimente la désinformation, fragmente les sociétés, concentre les pouvoirs, favorise l’autoritarisme, menace les enfants, détruit des emplois, exacerbe les inégalités, ignore les travailleurs invisibles, consomme des ressources disproportionnées, déstabilise l’enseignement et beaucoup d’autres secteurs…

Il ne se positionnait pas foncièrement contre l’utilisation de l’intelligence artificielle parce que lui aussi désirait vivre avec son époque. La régulation des usages et la mesure des impacts écologiques concentraient ses réflexions. La machine, quelle que soit sa forme, ne devait pas remplacer l’intelligence humaine, encore moins la dégrader. Elle devait l’accompagner et soulager son labeur comme la charrue aidait, au siècle dernier, l’agriculteur lors du labour. Pourtant, il savait que ses réflexions suintaient la naïveté. Il se sentait comme un nain face aux géants. Il éprouvait les mêmes craintes que les prolétaires mis au ban par des machines jugées, sur de nombreux critères, plus performantes, plus rentables. Sa seule force tenait dans sa capacité à louer aux entreprises un savoir-faire. Demain, cette maîtrise serait considérée comme oiseuse, inutile, dénuée de toute forme de valeur. Il était de ces « travailleurs invisibles ». Il ressemblait à tous les autres qui, à l’aube de leur disparition, ne pouvaient guère se qualifier d’invincibles. La machine, tôt ou tard, finirait bien par dévorer sa raison. 

Le boulevard Salvador Allende menait en direction des plaies qui balafrent les périphéries des villes. Loin du cycliste se situaient les descriptions littéraires et parfois romantiques que rédigeait Julien Gracq dans La forme d’une ville. La démographie avait bouleversé les géographies. L’insatiable nécessité de grandir avait repoussé les frontières. Les haies bocagères avaient laissé place à de grandes artères, les parcelles agricoles à d’immenses zones martelées par le béton, le verre et l’acier. Les animaux, pauvres hères indociles, avaient fui les hordes de bipèdes qui finirent par définitivement coloniser leurs terres. 

Il pédalait fermement sur cette grande tangente qui n’avait de chilien que le nom. Les zones commerciales poussaient comme des champignons. À la traversée du boulevard périphérique, le flot discontinu d’embouteillages lui rappela l’une des raisons pour lesquelles il avait vendu sa Clio : l’enfer, c’était les autres, mais uniquement s’ils lui bloquaient la route, ralentissaient son itinéraire et qu’ils l’empêchaient de rentrer chez lui à temps. 

Enfin, au milieu de cet imbroglio surfacique d’enseignes multiples et de formes parallélépipédiques impersonnelles, il accrocha sa bicyclette au pied d’un bâtiment austère, probablement conçu à l’ère des constructions rapides d’après-guerre. Les fenêtres, petites et carrées, se comptaient au moins aussi nombreuses que les personnes qui travaillaient derrière. 

À l’intérieur, l’accueil semblait neuf. Une vague odeur de poisson alertait que les micro-ondes avaient fonctionné au maximum de leurs capacités durant la pause déjeuner. Le comptoir était désert et les téléphones sonnaient dans le vide. Des affiches type art déco coloraient les murs. Elles désignaient des grandes villes du pays, certainement celles dans lesquelles l’entreprise avait implanté une succursale, supputa-t-il. Il décrocha son téléphone pour avertir la secrétaire de la réunion de sa présence. Une voix mielleuse, mais brouillée par une cacophonie de réfectoire, lui enjoint de se diriger vers la salle du Conseil. Il y trouverait un dossier vert à son nom avec, méticuleusement triée en son sein, une copie des présentations qui seraient projetées durant la réunion. 

La salle du Conseil était une vaste salle de réunion ternie et fatiguée, grisâtre comme le ciel qui ne cessait de pleurer. Un tableau aux fausses allures de Matisse égayait le lieu en apportant un soupçon de lumière. Des écrans de télévision tombaient du plafond. Les bureaux circulaient autour de ces dernières. Des chevalets, frappés des noms des participants, de leur rôle au sein de l’entreprise ou de leur syndicat d’appartenance, s’occupaient du placement. Une panoplie de micros invitait à la prise de parole. Des bouteilles d’eau s’apprêtaient à étancher les soifs d’un débat sans fin. Il se rua dans un coin où son dossier vert semblait observer avec flegme cette organisation millimétrée. 

La pièce se remplit graduellement. De l’ambiance presque ecclésiastique où le silence mortifiait toute forme de vie, elle s’imbiba de commentaires gras de fins de repas. Pléthoriques étaient les calembours, le monde de l’entreprise n’attend pas lorsqu’il s’agit de rire. La direction siégeait face à lui. À sa gauche se tenait un collège de représentants non directement affiliés à l’entreprise. À sa droite siégeaient les représentants syndicaux, auxilièrement représentants du personnel. 

Le président de la séance était un membre de la direction du groupe. Un fidèle carriériste comme les entreprises de renom aimaient en produire. Un homme ayant grandi sur les bancs d’une grande école de commerce gavée par les contines du capitalisme flamboyant, qui entretenait avec lui-même une relation sacrificielle. Vies privée et professionnelle se confondaient autour d’une frontière nébuleuse qui ne se découvrait qu’en fin de carrière, à l’aube de ce que la société décrivait comme une « réussite professionnelle ». Alors, il s’autorisait à lever le pied, préférant prendre plaisir à une existence autre que celle verrouillée par le prisme du travail. En capitaine aguerri, il abandonnait la barre à ses lieutenants, n’intervenant qu’en cas d’extrême nécessité. Le président, bien qu’il se tenait fort droitement sur son fauteuil, tirait une moue désintéressée, comme s’il était déjà épuisé des trois heures de réunion à venir. Physiquement, il se situait entre deux âges : une silhouette affinée dans un costume soigneusement taillé, des cheveux poivre et sel sur un visage hâlé, des lunettes à la monture transparente qui coiffaient ses expressions d’une jeunesse qu’il ne souhaitait pas oublier. La vérité était qu’il ressemblait à un piètre cliché de lui-même. 

Soudainement, une lueur ranima son expression lasse. Il s’éclaircit la gorge pour prendre la parole : « Merci à tous pour votre présence aujourd’hui. La tenue d’une réunion un vendredi n’est jamais une chose simple. Il est un peu plus de 14 heures. Comme nous avons tous prévu, sauf erreur de ma part, de partir en week-end avant 17 heures, je vous propose de démarrer dès à présent et de ne pas tergiverser sur les points abordés en séance ». 

À l’image des documents triés dans la pochette verte, le ton était donné. L’heure était à la productivité. Les paroles étaient pesées, les opinions seraient éludées, ainsi les problématiques structurelles s’il le fallait. La fin de semaine était une carotte suspendue au bout de son bâton. Elle était la récompense qui aveuglait la responsabilité des décideurs. Pourtant, ces conseils d’administration, dans la même veine que les autres réunions auxquelles il avait participé jusque-là, œuvraient pour la définition des axes stratégiques, des outils de pilotage, des politiques sociales ou encore à la résolution des conflits des entreprises. Borner le débat à un temps imparti soulevait une vile odeur d’autocratie. Le président, sous couvert de ses pouvoirs, devenait un maître du temps à la merci de son organisation. Sa fin de semaine qu’il imaginait dans un salon douillet d’une quelconque résidence secondaire plantée au bord de la côte atlantique devenait une priorité grandissante. Écrasante même, comparée aux questions abordées durant la réunion. 

Le temps filait et les échanges fusaient. Caché derrière l’écran de son ordinateur, il tapotait les noms des participants qui prenaient alternativement la parole. Sans surprise, les sujets s’étalaient de l’approbation d’anciens procès-verbaux aux détails de futurs plans d’investissement. Les budgets étaient épluchés. Des tableaux et des graphiques hantaient les écrans de télévision. On s’interrogeait sur l’intégration de l’inflation dans les projections, sur l’hypothèse d’une future subvention ou sur la performance énergétique des travaux prévus sur un lot de bâtiments surannés. 

Pour s’assoupir et s’épargner le caractère soporifique des échanges, il avait l’habitude de s’enfoncer dans son fauteuil pour ne laisser apparaitre que la partie supérieure de son front. En qualité de sténographe, il n’était jamais invité à prendre la parole. De toutes les réunions qu’il avait couvertes, aucun des membres présents ne s’était doutée qu’il parvenait à somnoler les yeux grands ouverts. Mais, cet après-midi, la fatigue ne se pointait guère. Il attendait patiemment le point numéro 9 qui scellerait la destinée de son activité. 

L’une des membres de la direction poursuivait sa présentation. Elle était sapée d’un costume de velours pourpre. Les aiguilles qui poussaient sous le talon de ses escarpins grandissaient davantage sa silhouette élancée. Son regard suintait une conviction que l’on eût crue exagérée. Comme une dévote en direction du ciel, elle tordait son cou vers la lumière des écrans suspendus au plafond. Ses lèvres pincées s’agitaient avec véhémence. Ses propos tenaient plus de la conviction que de l’affirmation. Chaque graphique animé sur les télévisions introduisait une énième bataille dont l’issue devait justifier sa place acquise dans les hautes strates de la hiérarchie du groupe. Ce ne fut pas la première fois qu’il observait une telle mise en scène. Dans les couloirs sans merci de ces organisations, les femmes devaient redoubler de courage, d’intelligence, de volonté et de conviction pour justifier leurs rôles et prétendre aux mêmes responsabilités et rémunérations que leurs semblables du sexe opposé. L’Ancien Testament relatait qu’Ève fut créée à partir de la côte d’Adam. Deux millénaires plus tard, le monde de l’entreprise semblait reproduire les délires archaïques et misogynes de la foi chrétienne. La femme était tristement instrumentalisée comme un être non doté des capacités que ces messieurs jugeaient chez eux, à tort, innées. Dans les sociétés façonnées par des mains patriarches, qui s’acharnaient à préserver leur pouvoir phallocentré en éludant comme la peste les sujets traitant des inégalités de genre, le parcours professionnel d’une salariée était semé d’embûches. La carrière d’une femme dessinait un long chemin de croix. Cette épreuve, ainsi que son lot d’injustices, vouait à reconnaître qu’Ève ne constituait point une pâle copie d’Adam. Plutôt une personne entière, faite de sang et de chair, douée de compétences et d’habilités propres qui excluaient, de facto, toutes les inégalités dont elle était victime.

Brèves de comptoir :

Il se releva de son siège lorsque, enfin, la directrice embraya sur le sujet de l’intelligence artificielle. Certains membres des syndicats, qui eux aussi s’étaient abandonnés à des songes épars, levèrent la tête. Le sujet le plus épineux du conseil allait être abordé. Pour marquer l’ouverture du débat, la directrice fit tomber son regard de l’écran et annonça d’un air grave : « L’usage de l’intelligence artificielle est une démarche globale portée par le groupe. L’ensemble des salariés sera sensibilisé à la valeur ajoutée, aux risques et aux responsabilités qui incombent à un tel outil. L’entreprise prestataire avec laquelle nous avons choisi de collaborer fournit un panel de moyens actuellement testés par neuf cadres consentants de la direction régionale. Pour le moment, les résultats préliminaires de la phase de test sont concluants. Les premières rédactions appuyées par l’IA permettent des gains de temps non négligeables ».

Bien qu’il fût stupéfié par le ton ferme qui ne laissait aucune porte ouverte, il n’avait pas connaissance de l’historique du groupe. Des négociations préliminaires avaient pu durer plusieurs semaines sans qu’il en sût rien. Toutefois, l’information était explicitement colportée comme une négociation déséquilibrée. L’entreprise avait déjà employé moult moyens pour accueillir l’outil, pourquoi le refuser désormais ? 

À l’abri des micros, la salle entamait une longue séance de bavardage. Les réactions étaient inquiètes. Des regards préoccupés se superposaient. On se questionnait secrètement sur son propre avenir, sur le rôle d’une machine au milieu des organisations de travail, sur le fondement même de ses propres compétences face à une machine capable de réfléchir et d’agir plus vite et à moindre coût. Une chaleur anxieuse lui sécha la gorge, transformant sa bouche en un oued rassi. Il prit la bouteille d’eau qui se tenait en bout de table. D’un trait, le liquide coula comme une cascade jusqu’au fond de son gosier. 

— À ce jour, les gains de productivité sont indéniables, soutenait un membre de la direction. 

— Ne pensez-vous pas que l’intelligence de notre entreprise puise sa force chez les hommes et les femmes qu’elle emploie ? rétorqua avec fermeté un représentant du personnel. 

— Nous ne parlons pas de remplacer nos salariés. Nous voulons rendre leur travail plus efficient. 

— Plus efficient en quel sens ? Le cœur de notre métier s’articule autour du social. Notre rôle est d’accompagner les personnes fragiles. Demain, si vous placez un robot face à leur détresse, sera-t-il seulement en mesure d’éprouver, même une once, d’empathie ? 

La direction du groupe avait déjà acté sa décision. Entre les murs des bureaux feutrés des têtes pensantes de l’entreprise, l’intelligence artificielle était probablement sur toutes les lèvres. Dans une société qui vise la croissance à tout prix, il était impensable de louper la fusée du progrès. 

— Un appel d’offres a été diligenté pour que nous bénéficiions du meilleur produit. En l’occurrence, les standards de sécurité et de confidentialité livrés par le fournisseur sont les plus sûrs du marché. 

— Avez-vous demandé sur quels serveurs seraient stockées les données ? Il me semble que Google, Microsoft ou Amazon, qui sont des entreprises relevant d’un droit américain que peu, sinon personne, ne maitrise ici, pratiquent un véritable trust sur le stockage des données. Au regard des politiques internationales, comment pouvez-vous assurer que les informations que nous livrerons à l’intelligence de votre prestataire seront conservées en sécurité ? 

— Il est tout à fait envisageable de supprimer de la plateforme les enregistrements audios de nos réunions ainsi que les retranscriptions une fois celles-ci achevées. 

— Vous ne répondez pas à ma question. 

La direction avait son idée et sans preuve d’une écoute sensible et fondée, les échanges sombraient dans le mutisme. Lui se tenait silencieusement au milieu des échanges, comme une proie tétanisée lancée dans l’arène et qu’une créature féroce viendrait prochainement dévorer. En face de lui se dressait un portrait peu glorieux. Il témoignait de la grande dissonance des métiers du nouveau millénaire, qui aimaient s’écouter parler à longueur de journée tout en se réconfortant au moyen d’un épuisant déballage de terminologies techniques. Rarement l’humain était cité. La proche disparition de son emploi, encore moins. 

De nouvelles questions posées par les syndicats sur le sensible sujet de la sécurité avaient chamboulé une représentante de la direction. Un rire faussement gêné, un cri de souris parmi les rapaces qui sifflaient dans la pièce, fit guise de préambule. Puis, malgré sa méconnaissance apparente du dossier, elle entama une réponse de Normand. Elle répétait mimétiquement ce que d’autres cadres avaient déjà énoncé. Croire et ne jamais abdiquer, inonder la foule de propos convaincus même s’ils respirent l’incohérence : tel était le danger des meneurs qui savaient manier la parole. Cinq longues minutes plus loin, gagnée par une certaine lassitude, elle finit par proposer le passage au vote. Le conseil s’apprêtait à notifier s’il souhaitait, ou non, instaurer l’intelligence artificielle dans les usages de l’entreprise. 

Sans surprise, l’intelligence artificielle ne récolta pas l’unanimité. Elle qui avait soustrait des forces vives à l’entreprise pour contacter de potentiels fournisseurs, qui avait nécessité des heures d’étude à l’implémentation d’un logiciel dans un système interne, qui s’était accaparée l’accord de collaborateurs pour d’hypothétiques phases de tests – hypothétiques parce que les décideurs de l’entreprise, convaincus par le progrès, se seraient-ils permis de faire louper à leurs collaborateurs le décollage de la susnommée fusée du progrès ? –, ne s’immisçait guère sur une voie consensuelle. 

Prochainement, plaidait la direction, l’intelligence artificielle permettrait aux salariés de libérer un temps indispensable pour s’atteler aux tâches qui font le cœur de leurs métiers. « Quelles sont ces tâches ? » demandait-il muettement, transi au fond de son siège. La réponse ne tomberait jamais. Le rôle des porteurs de projet était de suivre une mouvance, de s’adapter au marché. Les tâches des collaborateurs n’étaient nullement détaillées. Seuls les gains de productivité, calculés de manière nébuleuse, comptaient. Personne n’était en mesure de déduire les gains réels, le temps ou la charge de travail économisés. 

À marteler des idéaux marqués par le champ lexical du progrès, même les plus récalcitrants finissaient par y croire. Personne ne voulait passer pour un réactionnaire mélancolique d’une époque révolue. Lui-même, toujours dérobé derrière son ordinateur, se laissait porter par la foule et son enthousiasme. Il n’était qu’un pion au milieu de l’échiquier. Un misérable pion dépendant d’un jeu qu’il n’avait jamais contrôlé. Alors, il suivait. La majorité l’emportait sur la minorité. L’adhésion au discours devenait naturelle puisque, finalement, tous étaient ravis que les gains de productivité annoncés signent la promesse de jours meilleurs. 

Au coin de sa table, la bouteille d’eau était presque vide. Sa bouche était occupée par une langue sèche comme une souche. Il scrutait péniblement les derniers échanges qui occupaient les membres de la séance. De derniers points divers, sans grande importance, étaient abordés. Il s’était finalement reculé de son clavier, cessant de taper contre les touches. Cette réunion venait de signer la fin d’un contrat. Dans les années 1930, les usines commençaient à remplacer leurs ouvriers par des machines. Dans les années 2020, l’intelligence artificielle allait faire de même avec tout un tas de travailleurs : des retranscripteurs comme lui, mais également des graphistes, des traducteurs, des comptables, des téléconseillers, des ingénieurs comme des créatifs, et sans aucun doute bien d’autres encore. Beaucoup de spécialistes expliquaient que la machine ne remplacerait jamais l’homme parce que la machine n’était pas en mesure de produire et d’interpréter des émotions. Dans une société où la technologie ubiquiste était perçue comme une vertu, pis, comme une solution pour résoudre les problèmes qu’elle a elle-même causés, le discernement à cet égard faiblissait. Autour de cette grande table, qui des patrons et des salariés se préoccupait sincèrement des émotions ? Qui avait seulement pris le soin d’interroger le principal concerné ? Qui avait même échangé une œillade en signe de compassion ? La réalité était une chienne, se tenir face à ses crocs générait une inéluctable anxiété. 

Après une maigre éclaircie, le ciel continuait d’inonder les fenêtres. La salle se vidait dans un murmure confus, mêlé de souffles soulagés et du cliquetis des parapluies qui s’ouvraient. Il demeurait prostré dans son siège à tenter d’expier un sentiment teinté de colère et de tristesse. Qu’avait-il d’autre à faire sinon enfourcher son vélo et braver le ciel qui tombe sur Nantes en espérant la promesse de jours meilleurs ? 

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