Nos pas foulent les côtes abruptes des Pyrénées occidentales lorsque je pense à mes péripéties solitaires. La vie évolue ainsi mes déplacements. Dans mon carnet, j’ébauche une poignée d’idées qui tentent de définir le voyage en couple, autrement appelé l’art du compromis.
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📸 Les photographies publiées dans ce billet ont été capturées dans les Pyrénées à l’aide d’un Olympus OM-1n avec une pellicule Kodak Ultramax.
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Voyage, voyage :
Voyager seul est une pratique qui continuera à me coller aux semelles. Lorsque j’enfile mon sac à dos voilà plusieurs années pour me ruer sur les chemins qui mènent en Galice, je sais que le pèlerinage cultive une certaine forme de solitude. Je ne diffère pas des autres. Une armada pleine d’incertitudes me traverse l’esprit. Je prends peur et me demande si, deux mois durant, je serai en mesure d’affronter les corridors solitaires de l’itinérance.
Les réponses arrivent avec les kilomètres. Et la distance fait fleurir des changements que j’eusse crus impossibles à accomplir. Après une quinzaine de milliers de kilomètres en France et par-delà, Saint-Jacques-de-Compostelle est un lointain souvenir. La solitude n’est plus l’unique compagnon avec lequel je désire partager mes aventures. Bien que je continue sporadiquement de marcher en compagnie de ma seule ombre, le plaisir que j’éprouve à poser mes pas aux côtés d’un ou d’une compagnonne est croissant.
L’été vient d’arriver. Nous sommes perchés aux confins du Pays basque, en approche des hautes montagnes de la barrière pyrénéenne. Le soleil tape lourdement, laboure le crâne et creuse dans le front des sillons imbibés de sueur. Je voyage avec la fille aux yeux d’argent, qui m’a rejoint après deux mois d’une remontée de Loire pédestre et solitaire. Nous progressons ensemble depuis plusieurs jours lorsque ma réflexion flirte avec un lot de questions essentielles qui semblent relever d’une simplicité étrangement ordinaire. Comment concilier le voyage à deux ? Comment définir l’équilibre nécessaire à l’épanouissement équitable de chacun d’entre nous ?
Des récits qui s’émancipent de la solitude
De retour sur la via Turonensis des chemins de Compostelle : je me situe dans un coin de France que le tourisme côtoie peu, sur le parvis d’une église brièvement ensoleillé. J’allume une cigarette lorsqu’un certain Jean-Paul m’interpelle. Ses cheveux couleur poivre et sel sont soigneusement coiffés. Il se tient droitement, comme l’officier de l’armée de l’air qu’il a été. Quand il me conte ses tribulations entre le Japon et le Groenland, je lui demande naïvement quels sont ses meilleurs souvenirs. « Mes plus beaux souvenirs sont ceux partagés avec quelqu’un », tranche-t-il.
Ainsi dit, le voyage à deux formerait un engrenage à souvenirs, un magasin chargé d’images et de sons, un vecteur de partage que nul autre format ne pourrait égaler. En d’autres termes, un outil indispensable à la fabrique de la mémoire.
En promenade dans les rues animées de la capitale albanaise : Tirana est une merveille coincée entre tradition et modernité. Elle est une curiosité au milieu de laquelle se noient des visiteurs baroudeurs peu craintifs des rumeurs qui courent au sujet des habitants du pays et de leurs habitudes parfois chahutées. Pour me renseigner davantage sur l’histoire de la ville et du pays, je suis une visite guidée durant laquelle je rencontre un couple.
Les deux amoureux m’expliquent qu’en dépit de ce voyage formulé ensemble, chacun se sent libre de vaquer à ses propres envies. Courir les montagnes ou battre les plaines est le fruit d’une réflexion émancipée qui exclue que l’autre ne se cantonne au piètre rôle de boulet. Au retour de leurs escapades respectives, chacun compte passionnément ses péripéties, faites de randonnées sur des chemins escarpés des Alpes dinariques ou de dîners improvisés chez l’habitant. L’espace d’une durée définie, le couple cultive le compromis au travers d’un prisme unique. En d’autres termes, l’indépendance souhaitée assume pleinement le choix des activités choisies par chacun. La séparation relative permet de construire une nouvelle forme de voyage, davantage centrée sur l’individu sans pour autant dénigrer le groupe.
Ainsi posé, le voyage à deux ne statue pas un schéma strictement normé. Il répond à des besoins particuliers et invite alors, par le moyen de ses possibilités, à mieux apprécier l’expérience.
J’ai longtemps taxé le voyage à plusieurs de contrainte. « Préférer marcher seul que mal accompagné » est une maxime que je continue d’énoncer. Mais la solitude est un moyen. Elle ne constitue en aucun cas une fin. Ces exemples, ajoutés à mes récentes escapades en groupe, me font prendre conscience que la contrainte peut se muer en compromis.


Vers l’art du compromis
Selon le dictionnaire le Robert, compromis est un nom masculin invariable qui répond à la définition suivante : « arrangement dans lequel on se fait des concessions mutuelles ». Mon esprit se plie aux pensées des capitaines de navires, rois de leur propre voilier, naviguant librement dans leur propre univers. Chaque séjour donne naissance à une expérience personnelle. Je pars à l’aventure pour satisfaire mes propres ambitions et non celle de l’autre. Toutefois, je comprends rapidement que mon navire compte un équipage. J’observe et je m’adapte. Le compromis transforme l’expérience : je ne voyage plus seulement pour moi, mais avec l’équipage.
Cet équipage, c’est le personnage incontournable de l’aventure. C’est le Mermoz qui se souvient des vols de Saint-Exupéry, c’est le Vernet qui illustre les mots de Bouvier, c’est le Cassady qui donne la réplique à Kerouac, c’est le Aphur Yongden qui guide David-Néel sur les sentiers. Dans la narration de notre propre histoire, c’est un personnage de premier plan, un panaché de désirs et de sentiments qu’il est indispensable de considérer entièrement.
À marcher à plusieurs, j’apprends à ne plus marcher seul. Je me détache de la servitude solitaire que j’ai longtemps louée comme un hymne à la liberté. Cet été, dans les Pyrénées, nous existons tous les deux. La fille aux yeux d’argent apporte la même substance que les personnages cités plus haut. Sans elle, mon aventure s’écrit sans histoire ni saveur.
Brèves de comptoir :
À la réflexion d’un contrat tacite
Un contrat tacite, discuté préalablement, précise les termes et les clauses de notre projet, détermine le cap à suivre. Nous écoutons activement et sans jugement nos espoirs et nos craintes. Nous nous exprimons sans tabou dans un cadre serein et égalitaire. Nous n’hésitons pas à discuter humblement nos choix. Nous entendons et, parfois, nous acceptons les volontés de l’autre. Le cas contraire, nous osons prendre du recul pour s’ouvrir sur nos propres expériences. À cet égard, le groupe n’est pas la métaphore de quelque bulle hermétique. Il est plutôt un gruyère, tendre et savoureux, au travers duquel circulent les humeurs et les idées auxquelles nous adhérons, ou non. D’ailleurs, savoir dire « non » fait partie du contrat.
Au cours de notre séjour pyrénéen, les chaleurs nous accablent. La France ainsi qu’une large partie de l’Europe essuie les suées d’une canicule d’ampleur. Face aux enfers de cette météo, je suggère à la fille aux yeux d’argent une option par la très haute montagne, ses paysages à la roche tellement grise qu’elle en devient bleue. Son visage renvoie les tonalités de l’incertitude, de la difficulté d’abjurer notre premier plan, qui colle à l’iconique GR10 suivis depuis notre départ de Saint-Jean-Pied-de-Port, pour un itinéraire plus vertigineux. Je connais mon appétence pour l’altitude et je sais que ce choix, bien qu’il s’avère plus technique et dangereux, moins fourni en eau et en denrées, réveille en mon for intérieur une envie quasi hystérique d’aventure.
Définir un itinéraire à deux ouvre inexorablement un collège de résolutions que je ne souhaite, en aucun cas, transformer en une direction autocratique déterminée par mes envies et désirs. J’apprends à gérer mes frustrations, à accepter que ce voyage que nous décidons ensemble ne peut relever de mes propres décisions. De surcroît, ayant sciemment choisi de ne pas suivre l’éphémère incartade pratiquée par le couple rencontré en Albanie parce que mes péripéties ligériennes nous ont séparées deux mois durant, je ne me laisse aucune alternative. Je dois penser la montagne selon nos volontés communes et non à la seule fonction de mes propres ambitions. Dans cette situation, la dynamique de groupe vaut davantage que les envies personnelles, parfois égoïstes.
Plus tard, au cours de notre déambulation, j’accentue ma réflexion. Le doute qui questionne aveuglément l’aboutissement de mes désirs s’estompe. Doucement, la certitude finit par le remplacer. Le collectif exclut mes décisions solitaires, mes pulsions personnelles, mes irrémédiables envies de changement de dernière minute — parce qu’un sommet me paraît toujours mieux qu’un autre, même si je sais pertinemment que l’herbe n’est pas plus verte chez le voisin. À deux, la progression s’exerce à l’unisson. Les décisions sont collégiales et l’écoute est primordiale. J’agis au gré d’envies mutuelles, de souhaits communs. Naturellement, mon comportement s’adapte. Je remarque que mes soliloques s’estompent au profit des bavardages qui occupent notre relation. J’admets volontiers que l’échange ne correspond point à l’art de la négociation. Il se concentre autour de l’écoute. Il dispose son point de vue sans chercher à forcer ses intentions. Ne pas s’efforcer à vouloir absolument convaincre l’autre développe même des vertus reposantes, libératrices. La communication que j’ai longtemps considérée comme une activité ennuyeuse et passive amène une agréable forme de lâcher prise. De surcroît, et parce qu’elle écarte toute notion de confrontation, elle inspire. Elle repose sur des sentiments sains. Choisir son programme selon un commun accord réfléchi au moyen de convictions partagées déclenche des élans irréversibles de satisfaction. Réussir à deux devient plus agréable que de réussir seul. Jean-Paul que je croisai sur les chemins de Compostelle avait donc raison.
L’art du compromis, finalement, ressemble à une créature vivante. Il paraît effrayant parce qu’il n’est pas figé et que son évolution bouscule la certitude des présents structurés et des avenirs planifiés. Mais il dispose surtout d’un caractère incroyablement attachant. Pourvu que nous nous pliions au contrat tacite cité au-dessus, les termes et les clauses dudit contrat peuvent faire l’objet d’une appropriation personnelle.
Je ne pense pas qu’il existe de recette miraculeuse. Ces mots que vous venez de lire n’alimentent qu’une suite d’idées qui tentent d’illuminer un embryon de réflexion. Il existe autant de schémas qu’il existe d’individus, de couples ou de groupes. En conséquence, ce billet ne présente, je l’espère, aucun vice moraliste. Il vise à poursuivre l’échange, à intensifier l’intérêt que l’on porte aux autres, à se nourrir des paroles du monde pour tenter de s’affirmer comme une version augmentée de soi-même. Il tente aussi de redéfinir le voyage selon le compromis opéré avec soi ou avec l’autre.


