Le train d’Artouste

L’itinérance pédestre doit-elle se limiter à la pratique exclusive de la marche ? Lorsque nous comprenons que le train d’Artouste chemine à 2 000 mètres d’altitude, notre curiosité nous invite à répondre à cette question.

📸 Les photographies publiées dans ce billet ont été capturées dans les Pyrénées à l’aide d’un Olympus OM-1n avec une pellicule Kodak Ultramax.

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Brèves de comptoir :

Les surprises qui agrémentent inopinément les voyages peignent probablement les souvenirs les plus mémorables. Souvent, elles commencent comme le raconte avec tant de grâce la plume des écrivains voyageurs qui rendent à la topographie leur rôle capital.

C’est au cours d’une des innombrables randonnées de mon doigt le long des traits d’une carte que j’apprends l’existence d’une petite ligne ferroviaire d’altitude. Les courbes indiquent que deux rails, à l’écartement à peine plus grand qu’une coudée, progressent en surplomb de la vallée de Soussouéou jusqu’au lac d’Artouste.

Voilà un siècle, les cerveaux de notre planète décident la construction du barrage éponyme, coincé entre l’austérité minérale de proéminences granitiques et le caractère farouche d’un couloir davantage habité par l’ours que par l’homme. Dans l’objectif de charrier les ouvriers, ainsi que leur matériel et leurs vivres, les mêmes cerveaux entreprennent le morcellement de la montagne. La Première Guerre mondiale constitue déjà un vieux souvenir lorsque, en 1920, une créature fumante circule à l’horizontale des pentes raides qui séparent les pâtures de Soussouéou de la chaîne du Lurien. Le sifflement du train, véritable hymne au progrès, réveille la vallée.

Le téléphérique vient de nous déposer à presque 2 000 mètres d’altitude, en gare de la Sagette. En contrebas, Fabrèges et son lac ressemblent à un microcosme. Les montagnes alentour s’étirent jusque dans le bleu du ciel. Les visages des passagers sont empreints d’une joie candide, véritable miroir des rêves d’enfants qui sommeillent en chacun d’entre eux. Des dizaines de personnes rendues en gare, toutes s’alignent devant les guichetiers prêts à les faire grimper à bord.

Le train d’Artouste est une mince chenille métallique à la peau sang et or, aux sièges de bois rustres et aux fenêtres inexistantes. Loin de moi la mémoire des ouvriers qui empruntaient ce train en direction du chantier ; je plonge aveuglément dans un référentiel que je connais, celui des grands espaces sauvages parfumés aux velléités de gloire et d’exploration. À bord, je me sens pareil à ces passagers que je décrivais plus haut. L’enfant qui sommeille soudain se réveille.

Lorsque la machine se met en branle, je perçois des cris de stupeur. La locomotive émet un râle difficile, les sièges de bois frémissent. Le train à peine parti s’enfonce déjà dans un tunnel de 300 mètres. Ce boyau qui perce la corde rocheuse du Lurien, et que la toponymie appelle le tunnel de l’Ours, exhale toute sa misère. Des gouttes fraîches qui luisent le long des parois humectent le visage, l’obscurité qui voile le regard astreint aux craintes les plus effroyables, l’odeur du diesel craché par le moteur saccage nos narines. Le temps paraît aussi immuable qu’un vice impérissable. Quand, furtivement, le voyage au bout de la nuit s’estompe au profit d’une lumière aussi belle que les promesses de l’aube. Le train nous tire hors des ténèbres pour nous déposer sur les hauteurs de la vaste plaine du Soussouéou. Nous venons définitivement de passer de l’autre côté du Lurien, Fabrège n’existe plus. La seconde partie du spectacle vient de commencer.

La vue en balcon dévoile la collaboration titanesque d’épisodes glaciaires et de danses tectoniques. Le résultat est un labeur qu’aucun être pensant, même obstiné, ne pourrait reproduire. Les mouvements millénaires de la terre tirent des dimensions grandiloquentes, déroulent des proportions irréelles. La beauté de la nature est une offrande providentielle.

Au plus profond des contrebas, les cabanes des bergers forment les petites pièces d’un immense puzzle. Le bétail qui se promène paresseusement mouchette les pelouses aux reflets de bronze et d’argent, pareil à de petites boules de coton jetées sur un ciel vénitien.

Les forêts denses, peuplées de feuillus et d’épineux, remontent habilement les pentes abruptes. Elles constituent une couverture épaisse aux aspérités sombres et mystérieuses. Sous le couvert de leurs ombres, lequel du loup increvable, de l’ours indomptable ou du coquin contrebandier se dérobent ? Seul l’imaginaire est en mesure d’apporter une réponse à cette interrogation.

Plus haut encore, la végétation se noie dans des marrées de pierriers, chaleureuses lorsque le lichen s’accroche encore à leurs crêtes, sévères lorsque la rocaille a avalé les dernières traces de vie.

Les sommets qui coiffent la photographie élucubrent un chapelet de pics plus ou moins aigus, affairés à éponger la chaleur des longues et harassantes journées estivales. D’apparences imprenables, ces chapeaux de pierre érigent surtout le dernier rempart avant le royaume des étoiles. À vingt kilomètres par heure, je suis ébahi, friand des scènes naturalistes qui défilent.

Mes yeux peinent à se détacher du paysage lorsque le petit train pile subitement. Mes fesses décollent légèrement du siège et, par réflexe, je m’agrippe à l’armature du wagon. Notre conductrice, une femme à la démarche si droite qu’elle ne peut inspirer autre sentiment qu’un brave dévouement, descend pour régler l’aiguillage. À 2000 mètres d’altitude, le progrès reste une notion tout à fait relative. L’homme ne s’est pas encore fait rattraper par la machine. Son savoir-faire justifie toute la confiance que nous autres, passagers d’un jour, portons à ce système parfaitement rodé.

L’opération d’aiguillage terminée, le train bat à nouveau la chamade. Les passagers dégainent leur téléphone pour immortaliser l’expérience. Chaque virage fait l’objet d’une succession de clameurs estomaquées. Les « Aaah » et les « Ooh » sont les nouveaux échos de la vallée.

La locomotive lancée sur le flanc du Lurien devient une expérience romantique. Je me prends maintenant pour ces prospecteurs qui, jadis, filaient en direction de l’Ouest à la recherche de fortunes solides et pérennes. Je m’abandonne quelques instants aux rêves d’un voyage sans retour en direction de ces grands espaces dans lesquels le pèlerin demeure étranger à sa propre planète et à sa propre condition. Le sauvage qui nous entoure est une merveille, un coup de pinceau fabuleux sur l’indéfinissable tableau de notre imaginaire.

Durant 55 minutes, les paroles sont intérieures. Les lèvres remuent rarement. Elles se contentent de louer le moment de commentaires élogieux et stupéfaits.

Bientôt, le petit train d’Artouste rattrape le terminus et seul arrêt de sa ligne. Devant nous, le lac formé par le barrage est un diamant brut échoué dans la grisaille d’une couronne de pierriers. Le temps appartient dorénavant au calcul du présent, à l’échappée dans le réel.

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