Trek dans le Jbel Saghro

Second sĂ©jour de ma vie au Maroc. Cette fois-ci, c’est dĂ©cidĂ©. On limite les dĂ©placements en voiture de location pour prĂ©fĂ©rer les dĂ©placements Ă  pieds. Il y a quelques mois, j’ai Ă©tĂ© infectĂ© par le virus de la randonnĂ©e, et je compte bien en profiter ici. Pour cette session, ce sera un trek dans l’anti-Atlas, un trek dans le Jbel Saghro.

Au vue de la saison (mi-janvier), je prĂ©fère partir pour un trek dans le Jbel Saghro, oĂą l’altitude max dĂ©passe de peu les 2500 mètres, plutĂ´t que de tenter le fameux Toubkal, Ă  plus de 4000 mètres. MĂŞme en ayant eu un petit entrainement en Norvège ou plus rĂ©cemment sur les chemins de Saint Jacques de Compostelle, je prĂ©fère ne pas faire le fou. En effet, Ă  cette saison, la mĂ©tĂ©o et l’environnement sont bien plus clĂ©ments Ă  moyenne altitude, les vrais savent.

Pour ce trek, j’ai pris mon appareil photo argentique Olympus OM-10. Le cĂ´tĂ© pellicule, c’est sympa, mais parfois alĂ©atoire. C’est notamment la raison pour laquelle ce billet ne prĂ©sente que quelques photos seulement…

Itinéraire

đź“… 5 jours
🥾 120 kils
🏔 Altitude max : 2507 mètres
đź“ŤDe Kelâat M’Gouna Ă  Boumalne Dadès

đź“… Lundi 13 janvier

Je quitte en fin de matinée Kelaat Mgouna. Avec l’eau et la nourriture, le poids de mon sac dépasse clairement les 25 kilos. Il y a aucun doute, je suis prêt pour ce trek au coeur du Jbel Saghro.

Le début du parcours est assez simple et, malgré le poids à porter, marcher jusqu’au déjeuner ne présente pas de difficulté (notamment parce que le terrain est plat). Au contraire, à la reprise, alors que je m’apprête à m’enfoncer dans les gorges de l’anti Atlas, je me rends rapidement compte que les cartes dont je dispose ne sont pas à jour. Au total, je croise pas loin d’une dizaine de chemins qui ne sont pas inscrits sur les cartes. Autant dire que pour se repérer, c’est pas terrible.

Je finis quand mĂŞme par trouver une brèche qui m’emmène sur ce qui semble ĂŞtre ma route. Je dĂ©cide de remonter un oued pour m’approcher au mieux du bivouac que je m’étais indiquĂ© pour la première nuit. Mais finalement, Ă  une bonne demie heure du coucher de soleil, et après avoir escaladĂ© quelques cascades assĂ©chĂ©es, je dĂ©cide de monter mon camp sur un banc de sable. En vitesse, je m’enfile une ration lyophilisĂ©e poulet curry, j’installe ma tente, et j’observe avant de me glisser dans mon duvet la Voie lactĂ©e qui donne au ciel des allures fĂ©eriques. Il fait très froid. Je ne le sais pas encore, mais durant la nuit, les tempĂ©ratures vont devenir nĂ©gatives. 

đź“… Mardi 14 fĂ©vrier 

Durant la nuit, la condensation mĂŞlĂ©e aux basses tempĂ©ratures ont provoquĂ© du gel sur la tente. Je prends un petit dĂ©jeuner et j’attends que le soleil apparaisse pour me rĂ©chauffer. J’essaie de retirer le gel de la tente, je range mes affaires et une fois en route, je m’octroie une pause au bord d’un bassin pour me rincer la figure et me brosser les dents. Ce sera mon seul moment d’hygiène entre mon dĂ©part et l’heure oĂą j’écris ces lignes. 

Plus tard sur la route, mon trek dans le Jbel Saghro me pousse vers une première épreuve. Le oued que j’ai décidé de remonter depuis hier amène sur une cascade qui semble infranchissable (pour rappel, je n’ai pas vraiment de notion d’escalade et je porte un sac de 25 kilos). En hors piste depuis plusieurs heures, je dispose de deux solutions : (1) je rebrousse chemin pour reprendre un sentier, mais j’ai horreur de faire demi tour ; (2) je pose mon sac, j’analyse le terrain et je tente de repérer un passage moins abrupt que cette fameuse cascade.

Je choisi la seconde option. Je pose mon sac, et pars Ă  la recherche d’un semblant de passage. Au bout de quelques minutes, c’est chose faite. Je m’élève d’une centaine de mètres pour me retrouver sur une crĂŞte qui longe le oued. Toujours pas de sentier Ă  l’horizon, mais cette solution me permet d’avancer. Je redescends pour remonter avec mon sac sur la crĂŞte. Il va ĂŞtre 13 heures, le soleil est Ă  son zĂ©nith, il commence Ă  faire très chaud. 

La fatigue me gagne, je dois faire attention aux pas que je fais en longeant cette crĂŞte. A l’issue d’une petite heure de marche, je tombe nez Ă  nez avec un chemin qui m’emmènera sur un camp de mineur. Il est 16 heures quand j’atteins ce camp, oĂą je suis chaleureusement accueilli par Mohammed et ses compagnons, qui m’offrent thĂ©, pain et huile d’olive. J’y reste finalement une heure et demie, durant laquelle nous Ă©changeons Ă  propos de la mine, de leurs boulots, d’histoires de famille. Mohammed me montre les photos du mariage de son frère. Nous discutons culture et traditions. Comme quoi, il n’y a pas que du trek dans le Jbel Saghro.

A une heure du coucher de soleil, je reprends la route. A quelques kilomètres du camp de mineurs, je trouve un oued assĂ©chĂ© dans lequel je plante ma tente. Ă€ nouveau, il fait froid. Et cette nuit encore, il va geler. 

đź“… Mercredi 15 janvier

Fini le hors piste et l’escalade, place aux sentiers et aux petits villages. Et c’est pas plus mal puisque ça signifie moins de difficultĂ©, moins de fatigue et moins de stress. Ma première Ă©tape pour cette journĂ©e est le Tine Ouaiyour. Il s’agit d’une montagne dont le sommet n’est rien d’autre qu’un grand plateau. Sur Google Earth, le lieu semble assez spectaculaire. En d’autres termes, un lieu incontournable sur ce trek dans le Jbel Saghro. Sauf qu’au pied de la montagne, sans vue aĂ©rienne, rien d’exceptionnel (j’aurais nĂ©anmoins l’occasion d’observer Ă  nouveau le Tine Ouaiyour depuis un autre spot Ă  2500 mètres d’altitude, un spot d’observation bien plus agrĂ©able). Au final, je m’y installe quand mĂŞme, le temps du dĂ©jeuner, avant de redescendre dans la vallĂ©e voisine. 

La fin d’après-midi venue, une belle surprise s’offre à moi. Un peu plus tôt dans la journée, j’avais repéré sur la carte un hameau du nom de Irhissr. Alors que je pensais y trouver des âmes et de quoi passer une petite soirée accompagné de berbères, je me retrouve nez à nez avec un kasbah en ruine. Une kasbah, c’est une petite fortification comme on en trouve beaucoup au Maroc. Les quelques kasbah qui tiennent encore debout sont souvent des lieux prisés par les touristes, puisqu’elles font souvent office de musées ou de chambres d’hôtes ; quant aux autres kasbah, il n’en reste plus que quelques fortifications en ruine, devenant malgré elles témoins d’activités passées. Enfin bref, la nuit tombée, j’y installe ma tente, je récupère de l’eau dans la rivière voisine, j’observe les étoiles et je pars luter contre le froid au fin fond de mon duvet.

đź“… Jeudi 16 janvier

Aujourd’hui, la route est un peu plus physique. Dans l’objectif de rejoindre Ichazzoun, je préfère emprunter le lit de oued asséché plutôt que les sentiers environnants. Une bonne idée puisqu’après plusieurs heures de marche, j’y rencontre plusieurs fermiers qui m’offrent le thé, du pain et de l’huile d’olive. Ils ne parlent pas français, je ne parle pas berbère, mais l’essentiel est de partager quelque chose à manger.

ArrivĂ© Ă  Ichazzoun, je me dirige rapidement vers le gĂ®te du village oĂą j’espère rĂ©cupĂ©rer quelques informations pour bivouaquer non loin du Bab’N’Ali. Une fois encore, l’accueil est digne d’un accueil marocain. J’ai beau expliquer Ă  plusieurs reprises que je ne prendrais pas une nuit au gĂ®te, puisque je veux dormir au pied du Bab’N’Ali, on insiste pour que je reste partager le thĂ©. Au final, je descend un demi litre de thĂ© Ă  la menthe, et surtout, je dĂ©vore une orange fraĂ®che, mon seul apport en vitamine C depuis lundi matin. 

Un peu plus d’une heure avant le coucher de soleil, je reprends ma route direction le Bab’N’Ali. Je parcours les quelques derniers kilomètres de la journĂ©e sous une lueur chaude, avec un soleil qui tend Ă  se cacher derrière les roches qui surplombent la vallĂ©e. Les dĂ©cors sont dignes d’un paysage tout droit sorti de Star Wars, je me rĂ©gale. 

đź“… Vendredi 17 janvier

La fatigue commence à se faire sentir. Douleurs physique certes, mais pénibilité psychologique surtout. Cela fait maintenant cinq jours que j’ai quitté Kelaat.

Après un rĂ©veil accompagnĂ© d’une tasse de cafĂ© soluble et de quelques gâteaux, je prends la direction d’Igli, petite bourgade perdue aux pieds de la « TĂŞte de chameau Â». Le village dispose d’un gĂ®te, rĂ©putĂ© comme bon camp de base pour organiser un trek dans le Jbel Saghro. L’idĂ©e Ă©tait initialement de s’y installer pour la nuit, de s’y reposer, et s’en servir le lendemain comme camps de base pour atteindre un sommet Ă  2500 mètres. En arrivant sur place, je fais la rencontre du tenancier du gĂ®te. Ă€ l’issue d’un Ă©nième thĂ© Ă  la menthe, il m’apprend que sur la route du sommet, on peut trouver deux lieux de bivouacs. Peu de rĂ©flexion sont nĂ©cessaires pour dĂ©cider de reprendre la route plutĂ´t que de rester ici pour la nuit. 

Premier lieu de bivouac : quelques centaines de D+ et une bonne heure de marche me suffisent Ă  rejoindre le premier spot de bivouac. J’y fais la rencontre de deux français, a priori retraitĂ©s, et accompagnĂ©s d’un guide et d’un muletier. Je m’interroge : pourquoi ne pas m’installer ici pour la nuit ? Il y a de la compagnie, la vue est magnifique, et la probabilitĂ© qu’on m’offre une part du tajine qui est en cours de cuisson est assez forte. Finalement, après avoir rĂ©cupĂ©rĂ© quelques informations auprès du guide sur le second lieu de bivouac qui se situe Ă  quelques centaines de mètres plus haut, je dĂ©cide de reprendre la route. 

Deuxième lieu de bivouac : je suis épuisé. Je cumule depuis le début de la matinée un peu plus de 1000 mètres de D+. J’arrive finalement à 2400 mètres d’altitude, où la vue sur la vallée est incroyable. Je peux observer les lieux par lesquels je suis passé depuis le début du trek. Par contre, j’ai beau chercher, je ne trouve pas le lieu de bivouac indiqué par le guide. À ma seule disposition, un sol tout sauf plat, et jonché de rocailles ; en d’autres termes, un enfer quand il s’agit de planter une tente.

Après une vingtaine de minutes de « dĂ©cailloutisation Â», je parviens Ă  installer ma tente et Ă  profiter du coucher de soleil. Alors qu’à l’ouest, la lumière se fait de plus en plus faible, au sud, j’aperçois les lumières du village de N’Kob, Ă  25 kilomètres de lĂ . Un lĂ©ger vent se lève, je m’empresse de manger une ration de pâtes bolognaises lyophilisĂ©es avant de me rĂ©fugier dans mon duvet.

Il est 22.30 quand je me rĂ©veille brusquement. Pour la première fois sur ce trek, et pour l’une des rares fois dans ma vie, je commence Ă  prendre peur. La lĂ©gère brise du dĂ©but de soirĂ©e s’est transformĂ©e en une tempĂŞte qui, Ă  2400 mètres d’altitude, en pente, sur de la caillasse, dans un milieu hostile Ă  l’homme, et dans le noir complet, prend des proportions plutĂ´t effrayantes. Les parois de la tente commencent Ă  trembler dans tous les sens, jusqu’au moment oĂą une bourrasque s’engouffre sous la toile : la tente se plie en deux, c’est la panique. 

Entre le sol rocailleux et les prĂ©visions mĂ©tĂ©os qui Ă©taient Ă  priori bonnes, je n’avais pas pris le temps de planter les sardines. Avec un vent qui souffle en rafale entre 50 et 100 kilomètres par heures, mauvaise idĂ©e. Deux options s’offrent Ă  moi : 

  • Je sors de la tente pour planter les piquets, mais je prends le risque de voir la tente s’envoler. Pas top quand tu te trouves Ă  2400 mètres.
  • Je reste dans la tente, je patiente, et je prie pour que la tempĂŞte se calme (Ă  ce moment très prĂ©cis, j’imagine dĂ©jĂ  le pire avec des pluies diluviennes et un tonnerre de folie). 

Finalement, je choisis la seconde option. Par chance, la tempête ne durera pas plus de trente minutes. Cela peut sembler court, je le concède. Mais cloisonné dans un bout de nylon d’un mètre cube, dont les parois tremblent comme jamais, et sans aucun signe de vie dans un rayon de cinq kilomètres, ces trente minutes semblent interminables. Une fois la tempête terminée, je sors de la tente pour analyser la situation. Bonne nouvelle, le ciel est dégagé, donc il n’y aura pas d’orage, et donc les risques sont limités. Il est presque 23.30 quand je commence à me rendormir.

đź“… Samedi 18 janvier

Au petit matin, je me rĂ©veille endoloris par ce sol inconfortable au possible. J’ouvre la tente. Le ciel est dĂ©gagĂ©, le soleil apparaĂ®t timidement, et le vent souffle lĂ©gèrement. Je repense Ă  ma nuit et me demande s’il ne s’agissait pas d’un mauvais rĂŞve…

Pour ma dernière journée de marche, je décide de rejoindre Boumalne, petite bourgade à l’entrée des gorges de Dadès. Le village se situe à presque 40 kilomètres de mon lieu de bivouac.

Les 20 premiers, jusqu’au village de Tiglit, se pratiquent sur du sentier, je les parcourrai Ă  pieds. Les 20 derniers se pratiquent sur de la route goudronnĂ©e, je tenterai du stop. J’ai un peu plus de 300 D+ pour plus de 1000 D- jusque Tiglit. A priori, je n’y vois pas de difficultĂ©. Mais après six jours de marche, Ă  dormir sur des sols aux revĂŞtements alĂ©atoires, et Ă  me nourrir essentiellement de thĂ© Ă  la menthe, de pain et d’huile d’olive, mon corps de rĂ©pond plus de la mĂŞme manière. La descente jusque Tiglit est Ă©puisante. A plusieurs reprises, je manque de perdre mon sang froid face Ă  des bergers dont les chiens me courent après en aboyant Ă  la mort. 

Aussi, à quelques kilomètres de Tiglit, c’est la chute. La chute la plus violente depuis mon départ. Je suis sur la rive gauche d’un oued et je dois me rendre sur la rive droite pour rattraper un sentier. Je pose un premier pied sur un rocher pour entamer la traversée. Le second pied finit en Y. Avec les 20 kilos que je porte sur le dos, je bascule un mètre plus bas, sur un banc de sable. Plus de peur que de mal, même si mon poignet en sang témoigne de la manière maladroite dont j’ai essayé de me rattraper pour éviter de manger la poussière.

A Tiglit, je pense pouvoir faire du stop facilement. En fait non. Hormis de la poussière et quelques maisons en construction, je n’y trouve personne. Je dĂ©cide d’avaler un morceau de pain avant de reprendre la route. Je parcours 5 kilomètres sur une piste et enfin, une voiture apparaĂ®t. Youssef, originaire de Tiglit, rĂ©cemment diplĂ´mĂ© en Études Africaines et entrepreneur dans le bâtiment Ă  Marrakech, doit faire quelques courses Ă  Boulmane. Il me propose une place dans son SUV. J’accepte sans mĂŞme rĂ©flĂ©chir. 

En arrivant Ă  Boumalne, je comprends que je signe la fin de mon trek dans le Jbel Saghro en m’installant en terrasse d’un snack qui propose des grillades. Lors d’un passage aux toilettes, j’observe mon visage. Je suis rougi par le soleil, mes lèvres sont craquelĂ©es Ă  cause de la poussière et la dĂ©shydratation, et les poches que j’ai sous les yeux ressemblent Ă  des bassins olympiques. Maroc, je t’aime. 

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