Baltimore

Début 2025, je suis contacté par François Christophe qui cherche à illustrer une série de portraits qu’il a photographiés aux États-Unis au cours des années 1990. Du portrait que je sélectionne, je ne connais que la localisation : Baltimore. Pour le reste, mes mots doivent se plier à l’exercice créatif de la nouvelle.

Depuis l’extérieur, la boutique de Richard ouvrait les portes d’un monde mystérieux dilué dans un passé distendu. Des bataillons d’autocollants fanés et marqués du slogan « You press the button, we do the rest » obstruaient la vitrine. À l’intérieur, la poussière ne décollait plus des rayons où le vieil érudit emmagasinait son entreprise à souvenirs. Les étagères branlantes supportaient des quantités pharaoniques de boîtiers, d’optiques, de flashs, de pellicules à la chimie périmée.  

Le comptoir croulait sous une multitude de clichés. Baltimore se figeait dans une dimension monochrome aux courbes involontairement archaïques. Des photographies mettaient en scène l’ombre d’inconnus volée à l’instantané, en proie à quelques flâneries sur les berges indolentes du Patapsco qui embrasse le sud-ouest de la métropole. D’autres illustraient des amateurs de crab cakes, ces petits gâteaux délicieux confectionnés au moyen des crustacés pêchés dans la grande baie de Chesapeake. Les gourmands étaient des manutentionnaires fatigués, des policiers véreux ou des hommes d’affaires crapuleux, tous flanqués dans de confidentielles gargotes insalubres du quartier portuaire de Inner Harbor. Une série d’images capturées derrière le rideau d’une chambre Polaroïd érigeait, dans une ésotérique valse lumineuse, le délabrement de hangars industriels au glorieux rang de monuments historiques.

Au milieu de ce tohu-bohu d’épreuves, une photographie présentait Marin Luther King. Le pasteur siégeait sur la banquette arrière d’une grosse berline décapotable. Les manchettes immaculées de sa chemise contrastaient avec la sombre densité de son manteau. Autour du véhicule, les visages en liesse racontaient une approche brutale de la félicité, comme si une pluie d’espoir arrosait soudainement le terreau de la misère.

La clochette tinta lorsque Edgar poussa la porte. Richard leva les yeux et reconnut l’adolescent. Il se fendit d’un sourire, rare éclat de soleil dans l’obscurité du magasin. « Regarde donc », enjoignit-il en pointant de son doigt effilé la photographie du pasteur. Richard caressait des chimères mélancoliques. Son cerveau fonctionnait comme les appareils des rayons de sa boutique. Il conservait des clichés d’une époque révolue, jaunie par l’écoulement inébranlable du temps. Edgar savait que le photographe répéterait son discours avec la même verve qu’au cours de leur première rencontre. Baltimore fut une ville en effervescence. Jusqu’au milieu des années 60, la Bethlehem Steel offrait du travail à tout le comté, les Blancs vivaient en centre-ville avec les Noirs, les richesses étaient modestes certes, mais équitablement partagées.

Richard saisit la photo du bout des doigts, corrigeant son geste de la même conscience religieuse que s’il portait une relique vers la lumière.  « Sais-tu seulement pourquoi cette photographie est l’une des plus importantes de ma collection ? »  demanda-t-il, la voix chargée d’une vive excitation. Le jeune essuya une moue circonspecte. Richard commenta que sa photographie narrait l’histoire. Elle se souvenait d’un homme qui rêvait d’un monde où « les fils des anciens esclaves et les fils des anciens propriétaires d’esclaves pourront s’asseoir ensemble à la table de la fraternité »*.  

Edgar écoutait sans comprendre si ce rêve titra un seul instant l’actualité d’une réalité. À Homestead, son quartier qu’il quittait uniquement pour se rendre chez Richard, les trottoirs étaient désordonnés, jonchés d’in fatigables détritus et de carcasses calcinées. Les maisons étaient souvent décrépites, abandonnées aux craquements de matériaux malmenés. Les passants erraient sur les boulevards comme ils erraient dans la vie. Les banlieues lointaines désormais habitées par les Blancs n’entretenaient rien de la fraternité rêvée par le pasteur. Là-bas, c’était le paradis ; ici, c’étaient les enfers.

Richard avait consumé sa vie à arpenter les blocs de Charm-City. À chaque occasion, il avait appuyé sur le déclencheur de ses appareils pour capturer les rêves et ensuite les délivrer à son public. Les images colportaient des messages pour les générations à venir, devenaient un modèle pour les consciences militantes. Chacun y voyait le souvenir ou la possibilité d’une vie plus juste.  

À cet instant, Edgar fixa l’iris du vieil homme. Son regard brillait plus que jamais. Les mots de Richard animaient la photographie, entamaient une lecture alternative du monde foisonnant de possibles. Edgar comprit. Tant que les images seraient, l’espoir vivrait.

* Extrait tiré du discours « I have a dream » de Martin Luther King, prononcé le 28 août 1963 à Washington DC.

Richard à Baltimore en 1990.
Richard, dont le véritable nom demeure inconnu, a été photographié à Baltimore par François Christophe en 1990.

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