Chaque promenade en montagne se transforme en une nouvelle occasion d’interroger la place de l’émerveillement. Je me trouve au milieu des Pyrénées lorsque j’esquisse cette poignée d’idées.
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📸 Les photographies publiées dans ce billet ont été capturées dans les Pyrénées à l’aide d’un Olympus OM-1n avec une pellicule Kodak Ultramax.
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Voyage, voyage :
À la recherche permanente du merveilleux
L’émerveillement face à la perfection de ces paysages me rappelle pourquoi je peine à me sédentariser. La diversité des points de vue cavaliers provoque au cœur des secousses qui doucement font monter des larmes de joie, d’exaltation même. Je suis pareil à l’explorateur empreint de naïveté et stoïque face aux silhouettes inconnues de son nouveau monde. Je me fatigue à imaginer le danger puisque mes yeux ne miroitent rien d’autre que la beauté des lieux ; en l’occurrence, ce pic pyramidal de roches grises et boursouflées qu’est la montagne d’Annie, qui repose sur un océan de collines d’altitudes coiffées d’herbes jaunies par le soleil et parsemées de fleurs dont les couleurs respirent une certaine définition du bonheur.
Rien ne m’émerveille davantage que cette nature sauvage — en partie domestiquée puisque notre soif de conquête est parvenue à planter des téléphériques ici et là. J’ai envie de croire que, en Europe occidentale, ces hautes strates constituent le dernier rempart contre le progrès, le dernier refuge contre notre monde suspendu à son téléphone et à la vomissure d’informations qui en dégouline. L’altitude, ses chemins tortueux ou vertigineux, offre une belle leçon de vie, un inexorable retour aux forces brutales de la nature. Elle nous coupe de l’infini petit pour nous jeter dans un cosmos où les esprits s’évertuent à penser autrement.
À suivre les chemins qui guident vers la haute montagne, le paysage change derechef. Les teintes deviennent monochromes. Des arêtes aux croupes calcaires déchiquetées par l’érosion se dressent tout autour, constituant malgré elles les couloirs de l’infini. Dans ce décor nivelé par les chocs telluriques, chaque pointe dessine une aspérité. Elle raconte une histoire précise : celle d’une goutte d’eau, d’une brise de montagne, de la fissure ou de l’éclatement d’un corps rocheux.


Dans le nombril de ce théâtre, nous nous promenons en humbles invités d’un monde où les rêves fécondent la réalité. Nous nous croyons volontiers là-haut, agrippés aux dévers comme les vautours prêts au ballet. Nous voulons nous enivrer de vues vertigineuses en parcourant des sentes en balcon sur lesquelles l’équilibre devient parfois précaire. Nous voulons dévaler chaque pente au moyen d’une gymnastique effrontée, par mimétisme des créatures agiles qui nous surprennent au détour d’un col. Nous voulons nous ressourcer au milieu des rocailles chaotiques où se chahutent des filets d’eau dérobés. Nous voulons courir chaque sommet, carte et compas en main, à faire de la triangulation un outil plus robuste que les forêts d’antennes qui nous surveillent. Nous voulons stationner dans les cabanes de pierre, les abris de bois ou les toiles de nylon, puis embraser un feu et réchauffer une soupe d’orties. Nous voulons visiter des havres animés de blancs silences, plus reposants que nos maisons étouffées d’incessants vacarmes. Nous voulons allumer des bougies pour abattre un livre emporté au hasard et prolonger le voyage, ou noircir abondamment les pages immaculées de nos carnets pour éluder l’amnésie et ancrer le souvenir sur le papier. Nous voulons boire la poésie des firmaments étoilés, peuplés de constellations aux consonances cyrilliques et de fusées éphémères. Nous voulons fabriquer une relation ombilicale avec ce paysage, superposer nos espérances sur ce tas de nature pour vivre émancipés de nos propres réalités.
La troisième personne remplace la première parce que je peine encore à coucher les mots qui décrivent justement ce que je viens chercher dans ces chapitres d’altitude. Les images nourrissent indéniablement nos motivations certes, mais la kyrielle d’émotions qui en s’en libère triomphe. Je ne veux pas croire que l’homme ou la femme s’escrime à grimper au-delà de 2 000 mètres pour le subtil goût de l’effort, pour la sensation sportive du cœur qui s’envole, du poumon qui explose, de la sueur qui ruisselle. Ou alors : quelle vile arrogance !


Brèves de comptoir :
La montagne, cette ode à l’émerveillement
Nous jouons les équilibristes des sommets pour marquer nos esprits d’émerveillement. La montagne est un don providentiel, un cadeau de la nature. Sa géographie trace une carte intérieure que nous explorons pour protéger la candeur qui sommeille en nos seins. Tirer sa carcasse jusqu’au prochain col relève d’un exercice introspectif. Dans de telles conditions rudimentaires, le dépassement de soi ouvre la porte sur des réflexions que les mondes plats ne permettent pas. Ici haut, les conséquences des vies standardisées sont abolies. Plus de factures à régler, plus de dettes à honorer. L’absence du réseau nous rappelle que la vie est une merveille. Une pincée d’irréductibles continue d’arroser leur audience de photographies trop léchées pour être vraies, mais se laisse promptement rattraper par l’apaisante frugalité de la réalité : un sac à dos comble d’une tente, d’un matelas, d’un duvet, de boîtes de sardines et d’une poignée de cacahuètes ; en somme, l’indispensable pour reprendre goût à l’existence.
Au crépuscule, alors que je guette la lune pleine et rousse s’immiscer entre les crêtes baignées d’obscurité, que je me laisse surprendre par les cris stridents des marmottes qui disparaissent dans leurs terriers, je ne désire rien d’autre que l’unité. L’homme a inventé la télévision pour transporter ses congénères vers des horizons qu’ils croient inaccessibles. Il suffit pourtant d’ouvrir les yeux et d’employer ses jambes pour atteindre les sommets de l’émerveillement. Ce soir, il semblerait que le merveilleux se tienne à mon chevet.


