Doubs, treizième film sur les GR français 🌲🎞

Temps de lecture : 9 minutes

📔 Itinéraire

📅 5 jours
🗺 142.8 kils
⛰️ 3 230 D+ / 2 770 D-
🥾 190 089 pas
🏕 4 nuits en abri et 1 nuit en bivouac
📍 Des gorges du Doubs (25) au refuge de la Grande-Goutte (70) en passant par le GAEC d’Urtière
📸 Ilford HP5 Plus 400

La carte ci-dessus représente le trajet effectué aux mois de septembre et d’octobre, entre le Jura suisse et Strasbourg.

📔 Gorges du Doubs/Abri des pêcheurs

Je suis installé à la grande table qui habille l’abri des pêcheurs au coeur des gorges du Doubs. Et je calcule. Si mes calculs sont corrects, je n’ai pas perçu le moindre rayon du plus lumineux des astres depuis mercredi dernier, soit la modique somme de cinq jours, correspondant à cent vingt heures, ou encore sept mille deux cent minutes, ou même encore quatre cent trente-deux mille secondes. Cette durée, aussi longue qu’elle puisse paraître, me suffit à comprendre que le soleil procure à tout être vivant un équilibre certain. C’est aussi pourquoi la vue d’un timide rayon de soleil ce matin m’a redonné confiance en cet itinéraire que j’imaginais, il y a encore une poignée d’heures, terminer sous la pluie.

Durant ces rares moments de réflexion, je commence à apprécier les choses les plus simples. Je claironne à tout-va que la marche consiste à faire abstraction du non-essentiel, à se concentrer sur des besoins primaires : manger, boire et dormir. Au fil des kilomètres, je m’interroge sur la dimension spirituelle qu’amène un tel périple. Ici, dans les gorges du Doubs, alors que je sors d’une pénible dépression de cinq jours dont mon duvet conserve encore toute l’humidité, je me sens moins seul qu’à la maison. Pourtant, je n’ai ni ami pour discuter, ni bar pour trinquer, ni radio à écouter, ni télévision à regarder. Cette immense nature que j’arpente depuis plusieurs semaines m’offre un équilibre que j’ai longtemps peiné à trouver. À l’instar de Robinson Crusoé, j’aurais pu me contenter d’un avenir tout tracé, une belle carrière, mais mon goût pour la nature, la découverte et l’aventure m’en aura écarté.

📔 Doubs/GAEC d’Urtière

COMTE. Il s’agit là des cinq lettres parfois favorites de n’importe quel amateur de produits laitiers. Quand mon regard se loge sur la pancarte qui indique que le Groupement Agricole d’Exploitation en Commun d’Urtière (GAEC) fabrique du Conté, mon estomac crie soudainement famine ! La faim que j’avais éradiquée en m’enfilant un paquet de Pym’s saveur framboise devant l’épicerie de Goumois une heure auparavant revient avec entrain.

Samuel, patron de la GEAC d’Urtière dans le Doubs
200928 – Samuel – 47.26°N, 6.93°E

Lorsque je franchis la porte de l’immense et toute neuve structure de bois qui héberge la principale étable de l’exploitation d’Urtière, je suis sympathiquement accueilli par un jeune éleveur. « Bien le bonjour jeune homme, je meurs de faim » ! Je mens, mais préfère ranger de mon côté toutes les probabilités de dégoter un morceau de fromage. « Vous ne vendriez pas un peu de Conté par hasard » ?

A peine trouve-t-il le temps de répondre que le patron, Samuel, sort d’une petite pièce annexe à l’étable pour m’indiquer qu’ils n’ont plus rien à proposer. Dépité, je suis dépité. J’engage malgré tout la conversation. « Je pratique un peu la photographie, ça vous dérangerait que je fasse un tour dans l’étable » ?

Je reste finalement une heure à échanger avec les deux éleveurs. Nous arpentons ensemble l’allée où les vaches, têtes installées entre les barrières, se goinfrent d’un foin de qualité. Je ne dispose pas de savantes connaissances en bien-être animal, mais je ne m’inquiète guère pour la santé de ces braves bêtes. Outre leurs carrures bien charpentées, c’est un vrai plaisir et un gage de qualité que d’écouter Samuel évoquer son travail, sa passion, avec amour.

Au détour d’une botte de foin, le patron me demande de patienter. Il retourne dans la petite pièce d’où il était sorti pour revenir avec une assiette composée de fromages en partie fabriqués par ses soins. « Je t’ai trouvé un peu de Comté, et aussi du fromage que j’élabore selon ma propre recette, c’est du made in Urtière. Tu m’en diras des nouvelles. Et fais attention où tu poses ton assiette, le chien est très gourmand », me précise Samuel avant de partir à la traie.

Fromage de la GAEC d’Urtière dans le Doubs
200928 – GAEC d’Urtière 1 – 47.26°N, 6.93°E

Nous sommes passés dans une petite pièce où les deux éleveurs installent des tuyaux sur les pis des vaches. Samuel m’explique que l’ensemble de l’exploitation est automatisé. Ce système permet un véritable gain de temps, et surtout une diminution du stress pour les bêtes. « On fait la traite une à deux fois par jour. Tout est mécanisé, c’est plus simple et plus agréable pour les filles. On badigeonne même les pis d’une crème mentholée pour écarter tout risque d’infection ».

Traie dans la GAEC d’Urtière dans le Doubs
200928 – GAEC d’Urtière 2 – 47.26°N, 6.93°E

La nuit commence à tomber. Je n’ai pas encore d’endroit où dormir. Je pourrais dormir dans le gîte récemment repris par Samuel, mais je préfère me diriger vers la chapelle Saint-Roch à cinq minutes de la ferme. Plus bucolique j’imagine. Le temps de quelques photographies supplémentaires et je salue mes deux nouveaux compagnons. Faute de posséder un stock de Comté, je repars le sac léger. Néanmoins, grâce à leur bonne humeur, je repars le sourire aux lèvres.

Vache de la GAEC d’Urtière dans le Doubs
200928 – GAEC d’Urtière 4 – 47.26°N, 6.93°E

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📔 Doubs/Réserve naturelle de la Basse vallée de la Savoureuse

Je n’ai pas encore atteint l’âge où l’on peut affirmer que l’humidité provoque des rhumatismes. Même en abondance, elle ne parvient pas encore à pénétrer mes tissus pour provoquer d’incessantes et chroniques douleurs. Alors, j’en profite certains matins pour regarder la brume qui caresse les forêts. Le Doubs est un département intéressant, à la fois pour son relief et son climat. Il y règne une ambiance particulière. Nous sommes fin septembre, nous ne sommes pas en hiver. Mais je ne sais pas non plus si nous sommes en été, en automne ou au printemps.

Brouillard dans le Doubs
200930 – Brouillard – 47.38°N, 6.88°E

Que l’on me demande de situer Sochaux sur une carte il y a encore quelques jours, j’en aurais été bien incapable. C’est pourtant aux abords de la ville mère de Peugeot que je décide de monter mon camp ce soir. En toute illégalité d’ailleurs puisqu’un immense panneau rouge que seul un aveugle pourrait louper indique à l’entrée de la réserve naturelle de la Basse vallée de la Savoureuse dans laquelle je suis installé : « Accès interdit une demi-heure après le coucher du soleil ». À en croire qu’à l’apparition des premières étoiles, les ouvriers de l’usine voisine se transforment en infâmes et sanguinaires créatures. Rien n’est sûr à ce sujet néanmoins.

📔 Doubs/Réserve naturelle de la Basse vallée de la Savoureuse

Réveil en douceur vers sept heures, sur les dures planches de bois qui servent de sol à l’observatoire à oiseaux dans lequel je me suis réfugié pour la nuit. La brume s’est emparée de la réserve naturelle, laissant apparaître un paysage trouble, éclairé par un soleil qui éprouve moults difficultés à se lever. Sur l’étang face à l’observatoire, je regarde avec mélancolie l’humidité qui monte en direction du ciel, comme l’humidité que l’on peut remarquer sur la Loire lors des froides matinées d’hiver. De rares joggeurs motivés courent devant mon abri. Trop concentrés sur leur statistiques Strava, ils ne me remarquent pas. Tant mieux, je joue de cette discrétion pour avaler mon petit-déjeuner en toute quiétude.

📔 Belfort/Fort Salbert

J’ai quitté le Doubs dans la matinée. Je pensais ne plus avoir à me plaindre des précipitations. Chance, il cesse de pleuvoir aux alentours de dix-sept heures, lorsque je décide de bivouaquer dans les ruines du Fort Salbert.

Fort Salbert à Belfort
201001 – Caverne Salbert – 47.66°N, 6.82°E

La nuit n’est pas encore tombée et le froid s’empare déjà de mon corps las et fatigué. Je ne dispose plus de vêtements de rechange ; du moins, de vêtements secs. J’aimerais pouvoir allumer un feu mais tout est humide. J’avale une poignée de cacahuètes en observant un ciel gris et menaçant. La pluie ne tombe plus, mais ne demande qu’à reprendre. Le vent s’est levé mais par chance, il ne souffle pas en direction de ma caverne. Seul, dans le froid et l’humidité, ayant pour compagnie cette énième poignée de cacahuètes qui remplit délicatement mon gosier, je me demande à quoi bon rime cette tribulation.

📔 Belfort/Giromany

Comme un mauvais garçon à l’école, je suis suis installé sur le dernier banc de l’église Saint-Baptiste de Giromany. Je me coule un thé, ouvre un sachet de biscuits et pense à ce fermier, éleveur bovin, croisé plus tôt dans la journée.

Orientation à Giromany à Belfort
201002 – Cartographie – 47.74°N, 6.82°E

Une petite heure après avoir descendu la colline sur laquelle se dresse le Fort Salbert, je me vois coincé par une file indienne de vaches qui traversent la route en quête d’un pâturage plus verdoyant. À proximité, j’aperçois l’éleveur que j’approche pour engager la conversation.

« – Tu vas où comme ça, me lance le fermier avec énergie ?
– Je viens de passer la nuit au fort Salbert. Je suis en direction de Strasbourg maintenant.
– Oh la vache ! Et tu ne travailles pas ?
– Non, je préfère marcher.
– Et tu faisais quoi avant de marcher ?
– J’étais banquier.
– Oh la vache ! T’es de ces fumiers qui s’en mettent plein les poches ? Alors que c’est nous qu’on galère, qu’on fournit un vrai travail qui vient de la terre. Sans nous, personne ne mange. Mais ça, vous, les gens de la ville, vous ne l’avez pas compris. On croule sous nos dettes, la moitié de nos collègues choisissent la corde plutôt que la vie. Pendant que vous, dans vos beaux souliers, vous faites croire aux gens que la vie est facile. Vos publicités dégueulent de mensonges. Venez voir la vie qu’on mène. Regarde mes bêtes. Mon banquier les valorise zéro. Il n’a toujours pas compris qu’elles étaient mon outil de travail. Toujours propre sur lui, au service du grand Capital, j’espère que t’es pas un fumier de son espèce. Mon père était ouvrier. Quarante longues années d’usine. Jusqu’à y laisser sa peau. La seule chose qu’il m’a légué, c’est le rouge qui coule dans mon cœur et mes veines ».

À ce moment-là, je comprends que je ne pourrais plus en placer une. En effet, il poursuit une tirade sur la camaraderie et le partage équitable des richesses qui nous occupe bien cinq minutes. Une fois le bétail passé, il me salue et me demande une chose : « Continue de marcher, et surtout, ne retourne pas chez ces fumiers de banquier » !

Lepuix avant les Vosges
201002 – Lepuix – 47.76°N, 6.82°E

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