Ubaye, huitième film sur les GR français 🏔🎞

Temps de lecture : 8 minutes

📔 Itinéraire

📅 5 jours
🗺 104.9 kils
⛰️ 5 690 D+ / 5 990 D-
🥾 156 737 pas
🏕 2 nuits en bivouac et 3 nuits en abri
📍 Du lac de Derrière la Croix (04) au gite de Vers le Col (05), autour de l’Ubaye
📸 Ilford FP4 Plus 125

La carte ci-dessus représente le trajet effectué aux mois d’août et septembre, entre Menton et Thonon-les-Bains.

📔 Ubaye/Lac du Vallonnet Supérieur

1 700. Il s’agit du nombre de moutons Mérinos qui descendent la vallée alors que je m’attèle à planter ma tente. Je les observe quelques instants avant de comprendre qu’ils se dirigent vers moi, où plutôt vers le lac du Vallonnet Supérieur situé au coeur de la vallée du l’Ubaye à côté duquel je suis installé. Il fait encore assez chaud, le manteau de laine qu’ils portent sur le dos doit leur donner soif. Par crainte d’exciter les patous qui protègent le troupeau, je préfère ranger mes affaires et attendre patiemment au pied de la colline qui s’élève à ma droite. Sur le sentier qui provient de la vallée voisine, j’aperçois les bergers. Je les salue. Finalement, je décide de les rejoindre.

Mouton mérinos dans l’Ubaye
200823 – Mérinos – 44.5°N, 6.85°E

« Depuis 2004 », me répond sèchement la bergère lorsque je lui demande à quand remonte la présence du loup dans l’Ubaye, et surtout dans le Mercantour.  « Les loups, on en a presque l’habitude maintenant. Ce que l’on commence à craindre, ce sont les touristes qui viennent, ne connaissent rien à la montagne et ne respectent rien ».

La bergère regarde au loin. La peau tannée par le dur labeur de la haute montagne, le regard vif, la silhouette fine, elle m’inspire l’un de ces personnages mystérieux que l’on rencontre dans les contes et légendes des anciens. Soudainement, elle reprend : « Tu vois les deux marcheurs de l’autre côté du troupeau ? Je suis prête à parier qu’ils ne prendront pas la peine de contourner les bêtes ». Nous regardons alors les deux marcheurs qui s’avancent en notre direction. La bergère avait vu juste. Sans aucune gêne, ils traversent le troupeau comme l’on traverserait le salon de l’agriculture. Elle reprend, exaspérée : « Ils ont même dû mettre en place des médiateurs d’alpage. Figure-toi que certains randonneurs possèdent des sprays au poivre qu’ils utilisent sans limite à l’approche d’un patou. Et malgré ça, ils se disent encore agressés ».

Je regarde les chiens, de magnifiques patous blancs comme on en croise beaucoup dans le Mercantour. L’un d’eux retient mon attention. Il porte autour du cou un collier clouté. De grands clous de la taille de deux phalanges d’Homme sont disposés tout autour du collier métallique. « Quand le loup attaque, il s’en prend directement au cou des bêtes. Avec un collier pareil, nos chiens sont en sécurité », m’affirme-t-elle.

Bergère mérinos dans l’Ubaye
200823 – Bergère – 44.5°N, 6.85°E

Quelques instants plus tard, la bergère me souhaite bonne route. Elle s’en retourne à son cheptel et disparaît dans la montagne. J’aurais voulu la photographier, mais je réalise parfois qu’il est plus intéressant de prendre le temps de discuter, d’observer, d’écouter, plutôt que de capturer.

📔 Ubaye/Monte Ciaslaras

Durant l’après-midi, je réalise que l’Ubaye m’aura réservé l’un des cols les plus compliqués depuis mon départ de Menton. À la montée, sur quatre cent mètres, le sentier qui mène au col de Ciaslaras ressemble plus à un dépôt de gravats et poussières qu’à un chemin de randonnée, même alpine. Tous les trois à quatre lacets, je prends une pause le temps de retrouver mon souffle. À quarante-cinq degrés avec mes tibias, mes pieds tentent de trouver un point d’équilibre sur une pente où le poids de mon sac à dos représente un réel défi. Chaque pas doit être réfléchi si je ne veux pas basculer, me retrouver les fesses au sol, un membre cassé.

À l’issue de trois quarts d’heure d’une pénible montée, j’atteins enfin ce fameux col où je m’aperçois être attendu par un chamois et son petit. Les larmes aux yeux, épuisé par cette montée et émerveillé par la beauté minérale dans laquelle je me fonds, je décide de ne pas craquer. Je dépose mon sac derrière un rocher pour terminer l’ascension à 3 011 mètres, sur le sommet du Monte Ciaslaras – le second 3000 mètres de ma vie, après la tête de la Fréma gravie ce matin. En levant la tête, j’aperçois à nouveau le chamois et son petit qui veille sur moi. Gaïa me poursuit et me fournit le courage nécessaire à grimper les quelques mètres restants.

Montagnes brumeuses dans l’Ubaye
200824 – Montagnes brumeuses – Position inconnue

Une fois au sommet, je ne peux plus me retenir. Je craque. Ma gorge se noue, une pluie de larmes chaudes s’abat sur mes joues rougies tant par l’effort que par le soleil. Je regarde autour de moi. Je suis submergé par une vallée de l’Ubaye qui dégueule un véritable tsunami de monts, d’aiguilles, de brecs, de cols, de pas, de lacs, de vallées, de roches, de nuages, de cabanes, et surtout de sentiments. Les émotions sont indescriptibles. D’une part, un épuisement général, un corps qui commence à souffrir, un moral proche de la bipolarité ; d’autre part, des paysages comme on n’en voit peu, une minéralité exceptionnelle, des teintes de couleur dont les plus grands peintres se feraient un régal, une faune qui n’a pas attendu le confinement pour reprendre ses droits. Las de penser à tout ça, je ne je ne trouve qu’une solution, m’asseoir, contempler, et apprécier.

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📔 Ubaye/Bivacco Boerio

Au cours d’une longue descente qui me ramène vers Maljasset, petite bourgade au coeur de la vallée de l’Ubaye, je décide de suivre de nouveaux camarades rencontrés la veille au refuge de Marinet. Je ne me rendrai point à Ceillac où j’avais prévu un ravitaillement. Je vais suivre la fine équipe d’Hélène et les météorologues jusqu’à un bivouac dont j’avais entendu parler quelques jours auparavant : le bivacco Boerio.

Bivacco Boerio dans l’Ubaye
200825 – Boerio with a view – 44.61°N, 6.95°E

Ce bivouac entraîne un nouveau détour certes, m’empêchera le ravitaillement à Ceillac certes, mais me permettra une nuit à 3 089 mètres au-dessus du niveau de la mer. Aussi, le bivouac est construit entre le Bric de Rubren (3 340 mètres) et le Monte Salza (3 315 mètres), tous deux accessibles en une vingtaine de minutes depuis le bivouac, et bénéficiant d’un point de vue sans aucune mesure sur le soleil couchant. Quant à la question du ravitaillement, les météorologues me confirment que Saint-Véran, à une journée de marche du bivouac, dispose d’une épicerie.

📔 Ubaye/Bric de Rubren

Je me sens à l’aise en montagne comme face aux explications de l’effet de Fœhn par mes camarades météorologues. Gamins, mon frère ma sœur et moi, nos parents n’ont jamais vraiment pris le temps de nous emmener gambader en montagne. Bien qu’ils aient essayé à deux reprises, je culpabilise parfois de penser que mon caractère froussard ne les aie pas incité à nous y conduire plus souvent. Froussard, je le suis toujours. Surtout quand je me retrouve seul en montagne, à escalader des éboulis dont la moindre glissade pourrait entraîner une chute mortelle. Mais comme l’écrivait si bien Daniel Defoe dans son chef d’œuvre Robinson Crusoé, « la crainte du danger est dix mille fois plus effrayante que le danger lui-même ». Alors, pourquoi ne pas ranger cette frousse au fond du sac et grimper admirer un coucher de soleil depuis le sommet du Bric de Rubren à 3 340 mètres ?

Nous décidons d’abandonner nos affaires au bivacco et d’entamer la montée. A dix-huit heures passées de trente minutes, Hélène, les météorologues et moi-même parvenons au sommet du Bric de Rubren. Le soleil accélère sa chute, il devrait passer de l’autre côté d’ici une heure. Hormis mes voyages à bord des grands oiseaux blancs, jamais je n’avais gravi une telle altitude. Nous sommes perchés à 3 340 mètres, soit deux cent quatre-vingt-neuf mètres au-delà de la Tête de Fréma sur laquelle je m’exaltais d’avoir grimper mon premier trois mille la veille. Je me situe encore loin des records hymalaistes certes, mais je partage avec ces aventuriers des cimes un sentiment de liberté, de lâcher-prise.

En route pour Rubren dans l’Ubaye
200825 – En route pour Rubren 2 – 44.62°N, 6.95°E

Au loin, Ambroise parvient à discerner l’Argentera (3 297 mètres), le Viso (3 841 mètres), la Barre des Écrins (4 102 mètres), les Aiguilles d’Arves (3 514 mètres) mais aussi les Mont Blanc (4 808 mètres) et Rose (4 634 mètres). Même si d’apparence tous les sommets voisins nous semblent plus bas, nous comprenons que nous ne sommes pas juchés sur la plus haute montagne des Alpes. Loin de là.

Sous la lumière tombante du soleil, le jeune météorologue poursuit ses observations. Il prend des airs d’érudits. Comme des disciples devant leur maître, nous buvons ses paroles. Le vent souffle, nous ne disposons que d’un sommaire mur de pierres pour nous abriter. Mais peu importe. Chacun enfile les couches qu’il avait pris soin de sélectionner avant notre montée.

Hélène et les météorologues dans l’Ubaye
200825 – Hélène, Jules, Ambroise, Pascal, la croix du Rubren et Axel- 44.61°N, 6.95°E

A dix-neuf heures passées de vingt-six minutes, l’astre solaire bascule de l’autre côté de l’horizon. Malgré les vents qui paralysent nos muscles et glacent nos articulations, nous résistons quelques instants pour observer les teintes chaudes du soleil disparu. Sur certains versants, persistent les dernières ombres de la journée. Au-dessus de l’Italie, plane toujours cette immense mer de nuages. Nous cessons les plaisanteries. Ou le froid nous casse, ou le sublime nous embrasse.

Lorsque nous entamons la descente retour en direction du bivacco, le vent s’estompe. Le déplacement de l’air devient abstrait. Il s’apparente à nos mouvements, lents, délicats et réfléchis. La température se radoucit, nous nous découvrons. Pas seulement nos vêtements, mais aussi nos sentiments. La rencontre avec Hélène et les météorologues remonte à vingt-quatre heures et pourtant, nous tentons d’exprimer dans notre vocabulaire ce moment unique, au-delà de trois mille mètres, que nous garderons au fond de nos âmes comme un souvenir éternel.

📔 Briançonnais/Gite de Vers le Col

C’est la première fois que j’écris de si bonne heure au matin – les aiguilles indiquent sept heures passées de trente minutes. Je me suis réveillé entre les quatre murs gris du gite de Vers le Col qui ont été mon abri pour la nuit. Il n’a fait ni chaud, ni froid ; la nuit n’a été ni agréable, ni désagréable. Plusieurs fois, je me suis réveillé, surpris par des bruits en provenance du plafond. Des souris, des loirs, des marmottes ? Quelques secondes me suffisaient pour plonger à nouveau dans mes rêves.

200827 – Vers le Col – 44.83°N, 6.68°E

Au petit matin, j’ouvre les paupières pour apprécier la lumière d’un soleil qui traverse timidement les fenêtres. Les couleurs sont froides mais agréables. Depuis mon duvet déroulé sur les planches de bois qui font office de matelas, le ciel paraît dégagé. Je me lève avec le sourire, pensant à Météo France qui se serait peut-être trompé sur ses prévisions pluvieuses du jour autour de Briançon.

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3 commentaires sur « Ubaye, huitième film sur les GR français 🏔🎞 »

  1. « 104.9 kils »
    ivrogne
    NB : kil = litre de vin rouge de mauvaise qualité
    kilogramme s’abrège en kg
    kilomètre s’abrège en km

    1. Merci pour tes lumières Joe, nous pensions tous que j’avalais cent litres de vinasse tous les sept jours. Dorénavant, les choses sont claires 😉

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