Vosges, quatorzième film les GR français 🌲🎞

Temps de lecture : 10 minutes

📔 Itinéraire

📅 9 jours (dont une journée de pause)
🗺 214.2 kils
⛰️ 6 470 D+ / 7 320 D-
🥾 299 300 pas
🏕 6 nuits en abri, 2 nuits en refuge et 1 nuit en bivouac
📍 Du refuge de la Grande-Goutte (70) à l’église Dompeter (67), à travers les Vosges
📸 Ilford HP5 Plus 400

La carte ci-dessus représente le trajet effectué aux mois de septembre et d’octobre, entre le Jura suisse et Strasbourg.

📔 Vosges/Chalet Saint-Hubert

Les doigts plein de suie, je tente d’écrire sur un carnet qui ressemble bientôt plus à un carnet de mineurs qu’à celui d’un marcheur. Depuis hier, j’ai décidé de mener une vie grand luxe dans le confort qu’offrent les cabanes non gardées des Vosges. Depuis hier, j’essaie surtout d’allumer les poêles, ces chauffages qui semblent tout droit sortis d’un roman de Zola sur la vie dans les corons.

Feu dans les Vosges
201002 – Feu 1 – 47.81°N, 6.82°E

En cette soirée vosgienne, je prends quartier au refuge Saint-Hubert, entièrement rénové en 2018 suite à un incendie – anecdote sympathique lorsque l’on se bat avec le poêle pour démarrer un feu. Cette cabane, non loin de la précédente puisque mes pieds ont parcouru une vingtaine de kilomètres aujourd’hui, dispose d’un charme tout particulier pour sa terrasse qui donne sur la vallée de Kruth. Dans la nuit noire, au-delà des cimes des sapins qui habitent le versant de la montagne, je peux apercevoir les lumières des villages qui malgré l’obscurité, semblent s’animer. Seul entre mes quatre murs de bois, j’imagine en ce samedi soir des familles unies autour d’un feu, à raconter leurs péripéties de la semaine tout en dégustant un bon repas.

Au passage du Chaume du Gazon Rouge plus tôt dans la journée, j’ai pris le soin d’acheter du lard fermier. Je ne sais pas pourquoi, mais les aubergistes insistaient sur le terme fermier. J’imagine qu’il s’agit d’une manière de s’approprier à nouveau un mets tombé dans les abysses de la production industrialisée.

Je me souviens aussi de ce groupe de randonneurs, membre du Club Vosgien, rencontré aux abords du Ballon d’Alsace. Armand, qui semblait être à l’initiative de leur aventure, a échangé quelques mots avec moi. À l’inverse de nombreux badauds croisés en chemin, Armand ne s’est ni interrogé sur le poids de mon sac, ni sur le nombre de kilomètres que je parcours chaque jour. Il a préféré m’interroger sur la manière dont je préparais mes itinéraires ou encore sur la consistance de mes repas. Rares sont les questions intéressantes – à mon sens du moins. Au fil des mots, nous avons décidé de partager notre déjeuner ; ou plutôt, les membres du Club m’ont pris par pitié et m’ont offert bouillon, tomates et carottes du jardin, jambon, comté, beurre, et quelques délices sucrés concoctés par Armand en personne. Merci le Club Vosgien !

Club Vosgien dans les Vosges
201003 – Club Vosgien 2 – 47.84°N, 6.92°E

📔 Vosges/Chalet de l’Union

« La météo, c’est ce à quoi on s’attend, le climat c’est ce que nous obtenons », écrivait Robert A. Heinlein. Je ne me rappelle plus où avoir lu cette citation, mais je trouve qu’elle n’a jamais fait aussi sens qu’aujourd’hui, alors que je voudrais un immense ciel d’azur et que je ne reçoit que vents et pluies.

Vosges
201004 – Vosges – 47.93°N, 6.93°E

Troisième nuit en refuge non-gardé, équipé à nouveau d’une table et d’un poêle (le strict mais suffisant nécessaire à rendre tout être humain souriant). Quand je pénètre dans le chalet de l’Union, je me retrouve face à ce poêle dont la forme cylindrique m’était jusqu’alors inconnue. Aussi, j’aperçois dans l’un des coins de la seule et unique pièce du chalet un amas de bois de cagette sec. En d’autres termes, un amas de combustible, ce qui m’a tant manqué lors de mes précédentes nuits.

Je ne me trompe pas, après avoir brûlé quelques feuilles de papier journal récupérées la veille, je balance dans la gueule du poêle une grosse poignée de bois de cagettes qui, dans un élan d’oxygénation, s’embrasent aussi vite que mon excitation à la vue des premières flammes. Une fois le poêle bien chaud, je récupère une bûche abandonnée à côté des cagettes pour la plonger dans cette flamboyante fournaise. Malheureusement, le chalet étant plus grand qu’une chambre de bonne parisienne, et plus mal isolé qu’un bidonville carioca, je me rends à l’évidence. Les flammes n’auront de beauté que leur couleur puisqu’il me sera impossible de réchauffer toute la pièce.

Fournaise dans les Vosges
201004 – Fournaise – 47.99°N, 6.93°E

📔 Vosges/Lac de Fischboedle

En route pour le refuge des Trois Fours, une étape devenue incontournable aux vues des litres d’eau qui s’accumulent dans le fond de mon sac, je me laisse surprendre par un paysage absorbé d’une angoissante humidité. Sur les crêtes, la brume m’empêche de trouver mon chemin. Pris dans le vent, les doigts crispés par le froid, je peine à voir au-delà d’une dizaine de mètres. Lorsque le souffle de l’air se renforce, je joue à me laisser tomber en avant. Comme si une main invisible me retenait, je réussis à me pencher à quarante-cinq degrés sans perdre l’équilibre. Parfois, une bourrasque encore plus puissante pousse la brume dans les vallées et me laisse deviner les panneaux blancs du Club Vosgien (Météo France a enregistré des rafales à quatre-vingt kilomètres par heure au moment le plus critique de la journée). Je suis trempé, j’ai froid, mais je ne suis pas perdu.

Soudainement, en passant de l’autre côté de la crête, la tempête ralentit. Le temps d’une centaine de mètres, le vent heurte la crête, se soulève et laisse un silence digne de celui que l’on écoute dans les églises. Le claquement de la capuche contre les oreilles, la prise au vent du sursac, la frénésie de ces énervantes sonorités s’estompent. Le calme devient alors une présence dont on ne souhaite plus se séparer. Une présence rassurante, chaleureuse. Puis, quelques pas plus tard, le souffle réapparaît, gonflant à nouveau le la capuche et le sursac comme une tempête gonflerait une grand-voile.

📔 Vosges/Refuge des Trois Fours

Le vent souffle toujours. Quatre-vingt-douze kilomètres par heure d’après les instituts météorologiques. Je pensais encore ce matin enfiler mes chaussures pour parcourir les sentiers escarpés qui contournent le Hohneck et le Kastelberg. A l’issue d’un gargantuesque petit-déjeuner, je préfère finalement rester au chaud, à l’abri des intempéries, dans ma minuscule chambre du refuge des Trois Fours.

📔 Vosges/Glasborn

Il existe des moments où l’appareil photo perd de son utilité. Il existe des moments où apprécier l’instant présent gagne en importance. Il existe des moments où, comme hier soir, je n’ai point souhaité dégainer l’argentique par crainte d’intimider mes hôtes. Hier, en fin d’après-midi, alors que je franchis la porte de la ferme auberge du Glasborn pour quémander de l’eau, Alain « le Bistrotier », comme on l’appelle ici, me dit : « C’est pas de l’eau que je vais te mettre, c’est de la bière. Mais donne quand même ta bouteille, je vais voir ce que je peux faire ».

Sans poser de question puisque son accent alsacien m’abandonne dans une certaine confusion, je m’exécute. Quand le Bistrotier revient, il pose ma bouteille pleine d’eau fraîche sur le comptoir. Mais surtout, il me tend un demi en expliquant que boire trop d’eau fait rouiller. De-là, les trois piliers de comptoir qui me reluquent depuis mon arrivée m’interpellent. En restant concis, je leur expose d’où je viens et où je vais. Quand mon histoire les surprend, l’expression de leur visage change soudainement, ils se regardent et échangent quelques mots en alsacien. Je me sens comme un étranger. Une fois mon demi descendu, l’un des trois piliers me regarde, et m’annonce d’une voix pleine d’assurance devant ses camarades : « Tu vas pas nous quitter comme ça ! Reprends-en donc une, c’est ma tournée ».

Trente minutes déjà que je suis accoudé au comptoir, et que j’entame mon second demi. Au fil de l’éthanol qui s’écoule dans mes veines, je me sens devenir le quatrième mousquetaire de cette joyeuse bande accoudée.
Lorsque le gérant, cigarette à la bouche, nous invite à le rejoindre derrière le bar pour une tournée de gentiane, l’horloge au-dessus du comptoir indique dix-huit heures. Après deux verres à soixante-dix degrés, une subite chaleur m’attaque. Je comprends aussi que je passerai la nuit au Glasborn. De toute façon, l’ivresse a pris trop d’avance pour que je me remette en marche. Mes yeux fatigués commencent à rouler sous l’effet de l’alcool. Mon corps ne tient plus l’équilibre. Je souris bêtement et parle fort. La cabane repérée plus tôt dans la journée me semble désormais bien trop loin.

L’une des photographies vous plaît ? Rendez-vous sur le shop pour commander un tirage !

Quelques bières plus tard, les blagues commencent à fuser : « Tu sais pourquoi j’appelle ma femme une poule ? Parce qu’elle a une petite tête, un gros cul, et qu’elle me bouffe tout mon blé ». Comme si je connaissais mes nouveaux camarades depuis des lustres et que leur humour potache m’amusait, je ris bruyamment tout en me touchant le ventre.

Trois tournées de bières plus loin, Roger tente de m’expliquer qu’il y en a marre de payer pour ces migrants qui ne bossent pas et qui bénéficient de meilleurs services sociaux que nous. Suite à ces sages paroles, je m’en retourne à Alain qui, à travers un accent que seul un alsacien born and raised saurait déchiffrer, explique « qu’on est tous en train de se faire bouffer par les géants du numérique mais que bientôt les Chinois contrôleront le monde ». Suite à ces propos tout aussi sages, je m’en retourne à un autre de l’équipe, dont l’ivresse m’a fait oublier le prénom. Lui théorise sur l’origine du virus, m’indiquant que c’est un coup monté des gouvernements pour « faire le tri » dans la population.

Alors que je commençais tout juste à me familiariser avec leur humour, je constate qu’un voile me sépare encore de leurs analyses qui frôlent le niveau de certains débats de chaînes d’informations en continu. Je ne sais plus à qui m’en retourner. Heureusement à ce moment-là, une cliente entre dans l’auberge. Toute la bande se tait pour plonger leurs yeux vitreux dans le décolleté de la jeune femme d’apparence charmante. Avant qu’une remarque douteuse ne sorte, je préfère payer une énième tournée.

Il est vingt-deux heures quand la bande décide d’aller se coucher. « Il se fait tard, maman va encore gueuler si je rentre trop bourré », lance l’un d’entre eux. Après de longs adieux, un très titubant Alain m’amène au fond de l’auberge où il m’indique à quel endroit je peux poser mon matelas et mon duvet. Je suis ivre mort, je le remercie, et m’effondre sur le sol.

Autoportrait dans les Vosges
201008 – Autoportrait usé – 48.11°N, 7.1°E

📔 Vosges/Chapelle de la Jambe de Fer

Je viens de m’installer confortablement sur l’une des quatre chaises rembourrées de mousse dont dispose la minuscule chapelle de la Jambe de Fer. La pluie a cessé de tomber et la brume a presque disparu. J’ai même cru apercevoir un rayon de soleil plus tôt dans la matinée.

📔 Vosges/Château du Nideck

Il s’agit sans doute de ma dernière nuit en tente pour 2020. Pour cette dernière occasion, j’ai voulu quelque chose de spécial. Un spot comme on n’en trouve peu. À l’image de mon inoubliable avant-dernière nuit dans les Alpes au sommet de la Dent d’Oche, je viens de m’installer au point culminant de la plus haute tour du château de Nideck. Le Nideck est un château en ruines, à l’abandon depuis 1636, date à laquelle un terrible incendie se serait chargé de chasser les derniers habitants.

Sur place, j’apprends qu’il se dresse un château inférieur et un château supérieur, tous deux aux allures de donjon. La porte d’entrée vandalisée du château inférieur laisse entendre qu’il est possible d’y pénétrer. J’hésite, mais renonce. Cette année à crapahuter m’a trop fait apprécier la vie pour prendre des risques inutiles dans un donjon qui, à défaut d’être habité par d’étranges créatures tout droit sorties d’un conte de fées, doit être dans un état de délabrement probablement trop instable.

Je jette alors mon dévolu sur le château supérieur, dont quelques marches accompagnées d’une rambarde de fer forgé permettent d’accéder à son sommet sans grande difficulté. Le sac bien serré sur le dos, je m’engage sur cette ascension qui m’emporte sur un toit-terrasse perché à 561 mètres du niveau de la mer. De-là, j’observe les grands sapins et montagnes qui eux aussi m’observent je suppose. Au loin, j’aperçois entre deux versants le Climont, sommet sur lequel j’étais il y a encore deux jours. Le ciel est dégagé, le vent est quasi nul. C’est décidé, j’installe ma tente sur cette terrasse.

📔 Alsace/Château de Wangenbourg-Engenthal

Je viens de prendre place au dernier étage du donjon du château de Wangenbourg- Engenthal. La montre affiche midi et l’estomac, comme s’il avait été réglé par un horloger suisse, sonne l’heure du repas.

Pendant que ma tente sèche sur la rambarde de l’escalier (la pluie, depuis sept heures ce matin ne m’aura pas épargné), j’observe à travers les meurtrières du donjon les nuages qui grossissent au-dessus des Vosges. Une famille passe par là. « Ils prévoient des éclaircies dans l’après-midi. La température devrait se réchauffer », m’indique le père. J’ai froid, ma tente ne parvient pas à sécher correctement, mais me voilà rassuré.

Autoportrait dans un château des Vosges
201011 – Autoportrait Wangenbourg-Engenthal – 48.62°N, 7.31°E

Journal de bord

Ne loupez pas les prochains billets et inscrivez-vous au journal de bord. Je ne raffole pas des spams, vous ne serez pas noyés de mes pérégrinations !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.