À vélo sur le canal de Nantes à Brest

Temps de lecture : 10 minutes

« C’est une journée d’été comme les autres. Dans l’azur, le soleil brille. L’air est lourd mais il y plane un agréable sentiment de légèreté. J’observe inlassablement l’horizon qui flotte au-dessus des bocages du nord de la Loire-Atlantique. Une hirondelle fend les airs, libre comme le vent. L’emploi du temps est ouvert comme un grand cahier. J’y feuillette ses pages, je m’enivre des quelques dates inscrites. Je remarque qu’aucune contrainte ne me retient pour un nouveau départ. Sur un temps qu’il me plaît de ne pas baliser, je m’octroie l’un de ces fabuleux instants de liberté que je chéris tant. Pour cette nouvelle épopée, j’abandonne mes chaussures de randonnée pour mes cales automatiques, prédisposées à chevaucher ma monture d’acier ».

Voici les premiers mots qui constituent cette aventure à vélo, le long du canal de Nantes à Brest. Nous sommes au cours de l’été 2023 et je m’apprête à quitter une petite localité de la Loire-Atlantique pour me rendre sur l’île d’Ouessant. Comme je l’indique, je ne chausse pas mes bottes de randonnée, et je n’emprunte ni train, ni voiture. Sur mon vélo, je ne monte même pas mon GPS. Dans ma banane, je dispose uniquement « d’une carte touristique glanée auprès de l’office de tourisme de Châteaubriant ».

📅 5 jours
🚴 375 kilomètres
📍De Rougé (44) à Brest (29) par le canal de Nantes à Brest
📸 Olympus OM-1n avec une pellicule Kodachrome de 1989
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Brèves de comptoir :

📅 17 juillet

🚴 69 kilomètres
📍De Rougé (44) à Guer (56) par les voies vertes

Il est quinze heures lorsque je quitte Rougé. Sur les voies vertes, j’adopte rapidement un rythme de croisière qui m’abandonne à la contemplation. J’écris :

« Sur la voie verte qui mène à Ploërmel, les chemins sont longilignes et bucoliques. Les pneumatiques lancés à plusieurs dizaines de kilomètres par heure provoquent une irrémédiable secousse de graviers. Dans des souffles aléatoires, ces tremblements dégueulent une poussière âcre qui marque de manière éphémère le souvenir du paysage. De part et d’autre du bas-côté, les ronciers se dressent en ennemis publics numéro un. Ils deviennent l’effroyable crainte du boyau qui siffle à son contact. Ils me rappellent cette crevaison de la vielle, chaque sortie de route, même légère, relève de la véritable angoisse.

Par-delà les chemins, dans les bocages qui ceinturent la voie verte, des levées de terre coiffées de feuillus verdoyants délimitent les prés. Certains sont vierges, à l’état presque sauvage. D’autres sont cultivés, la terre est fraîchement labourée où du maïs, vert et en route vers le ciel, approche la maturité. Parfois, des vaches s’agglutinent sous l’ombre réconfortante de grands chênes. Le long du canal, de belles essences de feuillus peuplent chaque côté des chemins de halage, abritent une faune farouche et libérée. Sur les rondes hauteurs de quelques prairies, je guette la danse gracieuse des cervidés qui galopent vers le soleil couchant. L’air soufflé de l’ouest est tiède, tendre comme le cœur de cet être qui nous enlace et qui nous aime ».

À l’issue d’une seconde crevaison, d’un ravitaillement au Super U de Guipry-Messac et d’une belle pause à Guer, je trouve un joli jardin où l’on m’invite à tirer mon hamac. Malgré les 70 kilomètres pédalés, cette première journée chaude est accommodante, agréable. Dans le hamac, je vise la cime des grands pins qui dansent sous la brise. Les étoiles, nombreuses, illuminent le ciel. Je m’endors.

📅 18 juillet

🚴 69 kilomètres
📍De Guer (56) à l’écluse d’Hilvern (56) par le canal de Nantes à Brest

Au cours de cette seconde journée, je quitte les voies vertes bretonnes pour trouver le plaisir des chemins de halage qui bordent le canal. J’écris :

« Après Guillac, je rattrape enfin le canal et ses interminables biefs — nom donné aux portions de canaux situées entre deux écluses. Son flot sans mouvements est survolé par quelques oiseaux. Sur les iconiques chemins de halage, je vois des familles accompagnées de leurs bambins pédaler au rythme de l’eau. Le rivage dégage un air champêtre. La sérénité est certaine. Je me range du côté gauche du chemin et accélère. Je ne pense pas à mon estomac qui, déjà, se vide du croissant aux amandes arrosé d’une tasse de café que j’avalais à Ploërmel. Une dizaine de kilomètres me sépare de Josselin. Simplement, j’avance.

Le long du rivage, des maisons parsèment le chemin de halage. Longtemps occupées par les éclusiers dont la vie s’écoulait au rythme incertain du passage des bateliers et de l’entretien saisonnier des canaux, la plupart gisent désormais en souvenirs de ce temps disparu. Dans les bâtisses les plus isolées, on imagine l’autarcie, un monde dépourvu de communication, fidèle à lui-même, à ses joies et à ses misères. D’anciens fours à pain et de petits vergers subsistent, fourvoyant l’imaginaire de moult histoires batelières au profit d’un passé ô combien champêtre ».

Pour le déjeuner, je gagne la charmante cité de Josselin, frappée du label « Petites Cités de Caractère ». Je m’installe à une terrasse et je décris ce qui défile sous mon regard abattu par la chaleur :

« Les cyclistes arrivent à Josselin par le chemin de halage qui longe le canal de Nantes à Brest. Dans ce grand écrin de verdure, la cité médiévale repose sur terre comme le chêne séculaire survit à travers les âges. Au bord des eaux émeraude du canal, les pierres bretonnes — mélange de granit et d’ardoise — se superposent les unes sur les autres. Elles donnent naissance à un château, à une vieille ville et ses faubourgs, à des commerces et des maisonnées par dizaines.

Dans ce cadre, tous se mettent au diapason de la beauté architecturale. Les ruelles montantes et tortueuses débouchent sur une grande place qui accueille la basilique Notre-Dame du Roncier, massive. Autour de l’édifice, les cartes des restaurateurs affichent de délicieux plats du jour, typiques et composés de galettes de sarrasin, sinon exotiques et pourvus de bœuf sauté au saké. Les détaillants quant à eux ont déballé leurs rayons pour vendre des souvenirs qui prennent la forme de vieux bibelots déjà poussiéreux, comme une carte postale jaunie ou une reproduction boisée de bouclier de chevalier pour enfant. À droite d’une somptueuse maison à pans de bois rouge bordeaux qui témoigne du riche passé de la ville, un « Atelier des Créateurs » expose le labeur des artisans du cru. Contre d’autres belles bâtisses, dont certaines sont aussi en colombage, des cyclotouristes déposent leurs bicyclettes ».

L’après-midi, j’enfourche à nouveau ma bécane pour gagner, 35 kilomètres plus loin, l’écluse d’Hilvern. Chaleur et fatigue ne font pas bon mélange. Assis sur un banc, je note :

« J’entretiens un regard hagard. La fatigue me projette dans un état végétatif. Je ressens ce que n’importe quel itinérant, à pied ou à vélo, aime ressentir à la fin d’une longue journée d’effort : les endorphines. En fin de journée, on pose pour une dernière fois son sac ou son vélo. Le corps traduit cette banale action par un relâchement sans pareil. L’esprit divague, les muscles se relâchent. Je suis défoncé, c’est agréable. L’effort physique est une drogue non addictive, aux vertus multiples. Parfois, j’aime observer mes mollets qui bougent par eux-mêmes. Je pourrais croire que l’effort détient des effets psychotropes. En fait, un médecin m’indiquait qu’il s’agissait du travail de récupération opéré par les muscles après l’effort. Les tissus, endommagés tout au long de la journée, auraient besoin de se reconstruire ».

À lire dans l’Agora :

📅 19 juillet

🚴 73 kilomètres
📍De l’écluse d’Hilvern (56) à l’écluse de Kerjégu (22) par le canal de Nantes à Brest

Je me lève l’estomac vide. La faim me gagne alors j’enfourche mon vélo sans broncher en direction de Pontivy pour attraper un petit-déjeuner. Puis je continue, sous un ciel légèrement menaçant, en direction du lac de Guerlédan. Sur ses hauteurs, à Mûr-de-Bretagne, je m’arrête à l’Intermarché et j’écris :

« Mes compagnons du sud [Magali et Didier, deux cyclistes pyrénéens avec qui je partageais mon déjeuner] ont renfourché leur monture. De la table, je m’alanguis d’un grandiose ballet de cyclistes qui rentrent et sortent de l’Intermarché, souvent les bras chargés de provisions. Tout comme moi, aucun n’ose s’attaquer à la franche montée qui mène au bourg, son église et ses petits commerces. Dans les faubourgs, on préfère le plat et la facilité de la zone commerciale plantée là.

Parmi la horde de cyclistes, un jeune père s’arrête avec son fils à mon niveau. Leurs vélos aux boyaux très fins ne sont aucunement chargés de quelque bagage. Leur tenue, par ailleurs, ne tient rien de celle du cyclotouriste.
— Tu sais si le Tour de France passe par ici ?
— Je ne savais pas qu’il passait par la Bretagne cette année.
— Non, celui d’il y a deux ans.
— Ah. Bien j’sais pas.
Chou blanc donc. En danseuse, je les regarde repartir en direction du bourg
».

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À Mûr-de-Bretagne, je rencontre Cécile avec qui je vais partager 24 heures de cette itinérance. Ensemble, nous pédalons jusqu’à l’abbaye de Bon Repos, puis encore une vingtaine de kilomètres pour dégoter un abri de fortune où monter notre camp. Ce soir, nos conversations sont vives. Mon carnet est rangé, je prends à peine le temps de le griffonner. Comme l’écrivait André Gide : « Les journées les plus intéressantes sont précisément celles où le temps manque pour rien noter ».

📅 20 juillet

🚴 94 kilomètres
📍De l’écluse de Kerjégu (22) à l’écluse de Penn ar Pont (29) par le canal de Nantes à Brest

Je reprends la route en compagnie de Cécile, qui me quitte vers midi pour prendre la direction de Carhaix-Plouguer. À nouveau esseulé, je mords la poussière et couche ces quelques lignes :

« Cécile vient de disparaître sur les chemins qui mènent à Carhaix-Plouguer. Je me retrouve avec moi-même, plongé dans mon insondable solitude. C’est une impression commune à tous les amoureux de la pédale, sinon des aventuriers itinérants. À chaque course, elle se mue en une délicieuse madeleine de Proust. Sa saveur revient et allèche, ouvre grand les portes de l’introspection. « Qu’est-ce que je fais là ? » titre l’un des récits de Bruce Chatwin.

Cette solitude peigne l’une des nombreuses raisons qui un jour m’ont poussé à fuir. Cette madeleine, je la redoute autant que je l’adore. En fait, j’aime la détester. Elle éveille des réminiscences mélancoliques, celles des voyages à l’autre bout de l’Europe, dans des contrées où les flèches des minarets perforent l’azur, où des hordes de chiens efflanqués gardent des terres désolées. Elle réveille aussi des craintes, celle de devenir fou comme l’éternel solitaire. En sa compagnie, ma vision se trouble, même si mon regard s’élève ».

Au déjeuner, le ciel se charge de vilaines masses nuageuses. Le crachin breton ne tarde pas à tomber alors je me réfugie dans un bistrot de Châteauneuf-du-Faou. À nouveau, j’y rencontre de belles personnes qui m’inspirent ces lignes :

« Rarement, des longs chemins que j’ai eu la chance d’arpenter en France et en Navarre, je n’ai croisé autant de belles âmes comme j’en rencontre ici. Le long du canal, chaque écluse se mue en un souvenir mémorable, dessiné sur le visage de tous ses Bretons bienveillants, préoccupés par l’accueil et le confort de l’étranger.

Ici, à ma grande joie, j’éprouve un sentiment puissant. Parmi toutes ces personnes, d’aucunes ne se préoccupent de la performance, du matériel, de ces choses frugales que je considère allègrement comme superflues. La mémoire des cyclistes et autres aventuriers rencontrés en route retiennent l’expérience, le souvenir, la beauté d’une histoire que l’on brûle de graver dans la construction collective. Ils sont des convoyeurs de souvenirs et de belles images ».

Pour conclure cette journée, je trouve un bel abri sur une île esseulée, au niveau de l’écluse de Penn ar Pont. Très rapidement, le soleil s’évanouit dans l’ondulation exotique des couleurs du crépuscule. Pareil à mon île, je suis seul, je suis bien, je ne crains plus la solitude de ce matin.

📅 21 juillet

🚴 69 kilomètres
📍De l’écluse de Penn ar Pont (29) à Brest (29) par de petites routes communales puis le bateau

Je me réveille gagné par le spleen endémique des fins de tribulation. Dans mon carnet, je peine à faire couler l’encre. Les idées sont confuses. Je me sens plus à l’aise sur mon vélo, à pédaler jusqu’à la ligne d’arrivée.

Je prends un petit-déjeuner dans un agréable café de Châteaulin, au bord de l’Aulne. Puis je pars défier les dénivelés du Ponant. Coincé entre la rade de Brest et les collines vestiges de la chaîne hercynienne, je traverse les bourgades Dinéault, d’Argol, de Tal Ar Groas et de Crozon. Enfin, je gagne la côte, à Camaret-sur-Mer. Moyennant une quinzaine d’euros, les restaurants en enfilade servent de généreux plats de moules frites. Je pose mon vélo et je m’offre une récompense à la hauteur des plus belles tables bretonnes.

Pour gagner Brest, je trouve le « bateau » au Fret, puisqu’« on ne dit pas bac ici Monsieur, on n’est pas en Vendée, on est en Bretagne ». Sur le pont, entre deux photographies, je guette le rivage, ramolli par le spleen qui me surprend. Je parviens tout de même à coucher ces quelques vers :

« la fougue du cheval d’acier
poudroie les interminables pistes de halage
les canaux usés des bateliers
s’égarent dans l’incompressible fresque de l’âge

le sauvage se réveille
une biche jaillit des bocages
le soleil, flamboyant, exalte le ciel
un martin-pêcheur embrasse le rivage

chênes et hêtres se rangent en bataille
de vils nuages égrènent l’azur
à l’orée des écluses l’eau se chamaille
et les hommes se cachent derrière les murs
».

Il est 18 heures, le bateau arrive à quai. Plus de canal de Nantes à Brest, seul la grisaille d’une ville morne, cernée par les ondées. L’aventure est terminée.


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