Trolltunga ou « La langue du troll »

Coucher de soleil au Trolltunga
Temps de lecture : 12 minutes

Derniers jours, dernières découvertes, dernier trek, derniers pas dans la nature. Pour notre ultime semaine en Norvège, nous avons décidé de changer d’ambiance par rapport à Rondane et Jotunheimen. Notre choix se porte sur un nouveau trek autour du Trolltunga, un lieu mythique, mais bien plus populaire, comme on en trouve quelques-uns en Norvège.

Avec un rocher aux allures de menhirs d’Obelix qui surplombe le fjord sur lequel il est posé, le Trolltunga est sans doute l’un des lieux les plus photographiés et photogéniques de toute la Scandinavie. À titre d’exemple, le hashtag #trolltunga recense 153k publications sur Instagram. L’attrait pour ces photographies génère un afflux touristique rarement observable en Norvège. Certains locaux nous ont affirmé qu’aux périodes de fortes affluences, il était parfois nécessaire d’attendre en ligne plus de deux heures pour une photographie dont le temps de pose ne dépasse pas les trente secondes.

Autre élément à prendre en compte, il est possible de se rendre sur le fameux rocher, de prendre une photo, et de rentrer à la maison, en une journée. Des parkings sont situés de l’autre côté du fjord, à une quinzaine de kilomètres du site (soit dix heures de marche aller-retour environ). Ainsi, la facilité d’accès a rendu le lieu d’autant plus populaire. En bref, pour nous, ce sera un trek de quatre jours, parce qu’on essaie de ne pas être des touristes comme les autres.

Itinéraire

📅 4 jours
🥾 37 kils
🏔 2040 D+ / 1315 D-
📍 De la gare de bus d’Odda au parking du lac Vetlavatnet

🚌 La ville d’Odda, principal point de chute pour se rendre au rocher du Trolltunga se situe à un peu moins de 150 kils au sud est de Bergen. Via les applications EnTur ou Skyss, il est facile de trouver des billets pour s’y rendre. À l’aller, nous avons choisi trois heures de bus sans changement en partance de la gare de bus de Bergen. Au retour, nous avons préféré mixer bus et ferry pour environ quatre heures au total (parce que le bateau dans les fjords c’est quand même joli).

Pour information, les coordonnées GPS fournies dans ce billet sont approximatives. N’ayant pas l’équipement adéquat, nous nous sommes contentés d’une carte et d’une boussole seulement pour les obtenir. N’hésitez pas à copier/coller les coordonnées dans Google Maps si vous désirez vous y rendre !

💡 Les liens utiles :

  1. Les infos sur le Trolltunga
  2. Préparer sa randonnée

📅 Jour 1

🥾 3 kils
🏔 1120 D+ / 0 D-
📍 De la gare de bus d’Odda à 60.07411, 6.58353

Il est presque midi alors que nous montons dans le bus qui dessert Odda, ville étape pour les marcheurs qui désirent se rendre au Trolltunga. Trois heures nous séparent de Bergen, où nous avons passé la nuit, de notre destination. Pile le temps nécessaire à la préparation psychologique dont nous avons besoin pour ce qui nous attend à Odda : mille mètres de D+ sur deux kilomètres ! Pour les matheux, on notera que mille mètres de D+ divisés par deux mille mètres de marche, multipliés par cent correspondent à une pente à cinquante pour cent…

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La montre affiche quinze heures quand nous posons le pied à Odda. Notre première mission : trouver un repas. Nous avions lu un blog quelques jours auparavant qui adressait des louanges aux repas « traiteurs » des supermarchés. Avec un Spar en vue, nous ne perdons pas de temps : nous offrons à notre estomac d’excellentes cuisses de poulet marinées dans une sauce paprika, accompagnées d’un gratin dauphinois tout juste sorti du four. En conclusion, même si nos doigts sentent le paprika pendant 48 heures, nous recommandons les « traiteurs » des supermarchés norvégiens !

À la suite de ce repas, il est temps de prendre la route. Il est plus de seize heures et une raide montée nous attend pour la digestion. Au fur et à mesure de notre ascension, différents paysages s’offrent à nous. Sur les cent cinquante premiers mètres de dénivelé, nous restons en ville. Nous traversons notamment un lotissement très sinueux où les routes forment des lacets qui donneraient probablement du fil à retordre aux coureurs du Tour de France. Les habitations du quartier se ressemblent. L’armature des maisons en bois peints de couleurs vives et variées est très typique. Pas de photos malheureusement, j’ai trop chaud et surtout, j’ai encore les doigts gras du poulet d’il y a une heure.

Sur les six cents mètres de dénivelés qui suivent, nous traversons une grande forêt de pins noirs. Il y fait sombre, frais, et le silence règne. Nous nous octroyons des pauses régulières pour reprendre notre souffle, mais surtout pour tenter d’apercevoir des lynx (que nous ne verrons jamais, sauf sur Google Image). Enfin, les derniers mètres de dénivelé nous emmènent sur des paysages proches de ceux que l’on a pu côtoyer lors de nos précédents treks. De grands espaces, de la toundra, et une vue imprenable sur le monde qui nous entoure.

Épuisés par la montée, nous ne tardons pas à monter la tente sur une immense pleine dont la toile de fond n’est ni plus ni moins l’un des plus grands glaciers du pays : Buarbreen. Il est vingt-deux heures et nous tombons peu à peu dans les bras de Morphée.

Vallée Odda

📅 Jour 2

🥾 4 kils
🏔 340 D+ / 460 D-
📍 De 60.07411, 6.58353 au refuge de Mosdalsbu

Le réveil se fait en douceur. Il est huit heures et le soleil commence à chauffer le nylon de la tente. Nos sacs de couchage sont recouverts par la rosée. Nous avions décidé de dormir les portes de la tente ouvertes pour profiter d’un ciel étoilé… Sans penser à l’humidité des douces nuits norvégiennes.

Après avoir replié nos affaires, nous reprenons l’ascension entreprise la veille. Il ne nous reste que quelques centaines de D+ pour atteindre le Møyfallsnuten, l’un des sommets les plus hauts du secteur, à 1466 mètres. La modification des paysages se poursuit jusqu’au sommet. La toundra dans laquelle nous dormions disparaît peu à peu, pour laisser place à un environnement rocailleux, semblable à ceux que l’on a pu rencontrer sur d’autres sentiers.

Au sommet, nous profitons d’une pause pour nous ressourcer. Niveau nutritif, quelques barres de céréales font l’affaire. Niveau spirituel, nous préférons nous concentrer sur le paysage qui nous entoure : au plus loin, le glacier de Buarbreen qui ne nous quitte plus depuis notre départ ; au plus proche, ces roches, froides et sans vie, qui recouvrent entièrement le sol ; entre les deux, le fjord d’Odda, qui, depuis 1466 mètres de hauteur, paraît minuscule. Le silence est majestueux ici. Comme seule pollution sonore, un vent qui souffle et quelques corbeaux à la recherche de nourriture.

Soudain, de derrière un rocher, apparaît une locale. Elle devait être ici avant nous et avait sans doute cherché à s’abriter du vent. Dans un anglais approximatif, elle nous parle du Buarbreen et des aventuriers allemands qui, il y a un siècle, se lançaient comme défi sa traversée en autonomie. Elle nous explique aussi que leurs exploits ont permis à la ville d’Odda de développer ses activités touristiques, aujourd’hui majoritairement tournées autour du Trolltunga. Enfin, elle nous évoque le chalet dans lequel elle a passé la nuit. Il s’agit du chalet de Mosdalsbu, tenu par le DNT (équivalent de la FFR à n Norvège). Intrigués par cette dernière information, nous reprenons la route en direction de ce fameux chalet qui se trouve être sur notre route.

Nous y arrivons en début d’après midi. Le chalet de Mosdalsbu est situé au bord du lac Mosdalsvatnet. Sa gestion est autonome. Autrement dit, pas de réservation, pas de réception, pas d’électricité, pas d’eau courante (la lampe que l’on aperçoit sur la photographie du chalet est branchée sur un panneau photovoltaïque qui ne fonctionne pas). Si l’on souhaite y passer la nuit, il suffit de remplir un formulaire, d’y inscrire son numéro de carte bancaire, et de glisser le tout dans une boîte sécurisée. Aussi, des vivres sont à disposition. On y trouve principalement de la nourriture en boîte, plus facile à conserver. Si l’on en consomme, il faut indiquer chaque consommation dans le fameux formulaire à glisser dans la boîte sécurisée.

Alors que nous comptions nous y installer pour le déjeuner uniquement, nous y restons finalement toute l’après-midi. Le chalet est plus qu’accueillant. En passant le pas-de-porte, l’odeur du bois avec lequel le chalet est construit s’empare de nos narines. Un régal. Le chalet est très simplement pensé : une seule et grande pièce avec 6 couchages en lits superposés, une grande table, des bancs, un poêle, une cuisine, et quelques rangements. On s’y sent bien.

Pour vivre pleinement l’expérience, nous partons chercher de l’eau directement au lac pour la cuisine et la vaisselle. Concernant la toilette, une baignade dans une eau qui ne doit pas dépasser les 10 degrés s’impose. Je partagerai des photos dans un autre billet, interdit aux mineurs.

Nous passons la soirée à parcourir les livres norvégiens qui sont rangés sur une étagère. Nous ne comprenons rien aux textes, mais les photos qui illustrent les pages nous suffisent. Il est vingt-trois heures trente et la bougie qui nous éclaire vient de se consumer. Il est temps d’aller dormir.

📅 Jour 3

🥾 16 kils
🏔 480 D+ / 110 D-
📍 Du refuge de Mosdalsbu au Trolltunga

La nuit que nous venons de passer a probablement été la nuit la plus agréable et reposante depuis le début de notre séjour. Un chalet, un matelas douillet, et surtout, un réveil au sec. Au top. Le petit-déjeuner reste dans les mêmes standards : du café, et un bon muesli probablement laissé ici par des marcheurs de l’est (la liste des ingrédients est rédigée en alphabet russe).

Malgré ce confort encore dont nous ne serions pas privés pour une seconde nuit, nous devons reprendre la route. Notre petite étape de la veille implique une marche plus longue pour cette nouvelle journée. En mettant les pieds dehors, nous faisons face à une énorme vague de brume qui provient de la condensation de l’eau du lac. Si la visibilité à la sortie du chalet est très limitée, elle s’améliore largement après une bonne centaine de mètres de D+.

Les paysages que nous croisons sont peu variés et restent principalement rocailleux. Il y a plusieurs lacs, aux eaux parfois aussi transparentes que les eaux des Caraïbes. Nous croisons aussi un couple de suisses allemands, fort sympathiques. Et sans le savoir, nos quelques échanges à propos de nos origines, de la randonnée, ou encore de la manière dont nous avons préparé notre sac, nous rendra bien service quand il s’agira de regagner Odda.

Vers midi, nous décidons de nous arrêter au bord du lac Langavatnet. Un pseudo-vestige de cabane trône sur une colline qui surplombe le lac. Un parfait endroit pour déjeuner. Nous comprenons rapidement que le lac est en partie artificiel puisqu’un barrage se trouve à quelques mètres de nous. Néanmoins, le spot reste très paisible et franchement agréable. La vue sur le lac, accompagnée d’un silence dont les églises seraient jalouses, permet d’apprécier pleinement cette pause majestueuse.

Nous reprenons la marche le ventre plein, ce qui clairement, fait du bien. La chaleur est revenue, la sueur aussi. Nous reprenons un peu de dénivelés, à travers diverses masses rocheuses et plateau de toundra. Pas désagréable en soi.

Nous atteignons le Trolltunga en fin de journée. Sur place, nous sentons déjà la ferveur touristique. En l’espace de quelques minutes, nous croisons plus de personnes que sur les trois derniers jours. Nous prenons le soin de trouver le parfait emplacement pour installer notre camp. Face au fjord bien évidemment, mais à 50 mètres d’autres marcheurs venus passés la soirée. Le Trolltunga est, rappelons-le, l’un des lieux les plus photographiés et photogéniques de toute la Scandinavie. Malgré la beauté du paysage, la réputation du Trolltunga implique quelques compromis : un bivouac qui n’est finalement pas aussi sauvage qu’espéré, des voisins dont les enceintes balancent de la techno un peu contre nature, ou quelques déchets qui nous rappellent qu’il est parfois plus compliqué de transporter son paquet de cigarettes vide jusqu’à la poubelle plutôt que de le laisser tomber au sol…

En journée, nous avons entendu dire qu’il était parfois nécessaire d’attendre dans une queue de deux heures pour prendre trente secondes de pose en vue d’alimenter son fil Instagram. En soirée, c’est différent. Les deux heures se transforment en dix minutes. Toutefois, le résultat reste le même. Des photos parfois délirantes sur ce fameux rocher qui, quoi qu’on en dise, demeure magique.

Il est maintenant un peu plus de vingt-et-une. Pour la dernière fois en Norvège, nous observons le coucher de soleil. C’est beau. Mais maintenant il fait froid, il s’agirait d’aller se coucher.

📅 Jour 4

🥾 14 kils
🏔 100 D+ / 745 D-
📍 Du Trolltunga au parking du lac Vetlavatnet

La nuit a été fraîche et mouvementée. Nos voisins passionnés de musique techno ont dansé comme des dieux jusqu’au bout de la nuit. Ou plutôt jusqu’au moment où Jeanne s’est levée pour aller gueuler. Il est quand même triste de voyager à l’autre bout du monde, de s’installer face à un paysage aussi pur, pour écouter la même musique que celle jouée dans la discothèque ringarde de chez soi…

Il est presque dix heures quand, pour la dernière fois, nous plions notre camp. Petite larme aux yeux. Nous reprenons la route en direction du parking du lac Vetlavatnet, où nous pourrons (1) prendre un bus pour rentrer à Odda, ou (2) faire du stop si nous trouvons des âmes charitables.

Avant de quitter définitivement les lieux, nous nous arrêtons à nouveau au rocher du Trolltunga. Il est cette fois dix heures. La fameuse queue de deux heures commence à se former. Au loin, sur le sentier que nous allons emprunter pour rentrer, on peut apercevoir des dizaines et dizaines de touristes marchant en file indienne. Tous les âges, tous les genres, et toutes les nationalités répondent à l’appel. Au total, on compte facilement une centaine de touristes, et peut être déjà une bonne demi-heure de queue pour la photo, soit trois fois plus long que nos dix minutes d’attente la veille…

Le chemin du retour est assez simple. Majoritairement en D-, nous ne mettons que trois heures pour atteindre le parking. Sur une bonne partie du sentier, nous longeons le lac Ringedalsvatnet. D’ici, le lac doit se situer à un peu moins d’un kil de hauteur. Entre la brume qui peine à se lever et le soleil qui vient éclairer l’ensemble de la vallée, le paysage reste fidèle aux paysages que l’on a rencontrés jusqu’ici.

Aussi, il est plutôt distrayant d’observer les touristes que l’on croise, et qui ont probablement choisi de faire l’aller-retour dans la journée. Certains sont en tongs, sans eau ni nourriture (la meilleure solution pour marcher vingt-huit kilomètres en une journée, sans aucun doute), d’autres sont en tenue de trails. Certains sont locaux, d’autres viennent d’Asie, comme ce groupe de tour-opérateurs japonais qui s’arrête tous les cinq cents mètres, pour une pause biscuits et chants traditionnels. Le contraste est surprenant.

Nous arrivons au parking en début d’après-midi. Nos premiers regards se portent sur ce couple de suisses que nous avions rencontré quelques jours auparavant. Lors de notre conversation, ils nous avaient indiqué être venus en voiture. Nous avons ainsi posé l’équation suivante : voiture = hitch hike = retour à Odda sans frais. Nous nous dirigeons alors vers eux pour reprendre la conversation là où nous l’avions laissé. Bingo ! Après quelques mots sur le Trolltunga et le D- du retour, ils nous proposent de nous déposer à Odda.

📸 Photographies par Jeanne & Simon

2 commentaires sur « Trolltunga ou « La langue du troll » »

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